MAC-MAHON SANS ORDRES
d'abord lui avait renouvelé une déclaration déjà faite dans la matinée : sa résolution bien arrêtée était de ne s'occuper nullement de la direction des opérations; le duc de Magenta n'aurait plus à correspondre désormais qu'avec le maréchal Bazaine et avec le ministre de la Guerre (1). Le souverain ne se départit pas de cette réserve, si l'on en croit le témoignage du maréchal de Mac- Mahon : » Pendant toute cette campagne, dit-il dans ses Souvenirs inédits, l'empereur n'a pas fait connaître même son opinion sur les mouvements à exécuter. »
Mac-Mahon se tourna alors vers son chef, le maréchal Bazaine : il lui envoya un télégramme d'abord; puis le 17, dans l'après-midi, il fit partir pour Metz son aide de camp, le lieutenantcolonel Broyé (2). Cet officier emportait une lettre de l'empereur invitant les généraux Frossard et Jarras, qui avaient eu quelques difficultés de service avec le maréchal Bazaine, à se rendre à l'armée de Ghâlons. Il ne put d'ailleurs remplir sa mission. En arrivant à Verdun à 9 heures du soir, il reçut du chef de gare un télégramme du maréchal de Mac-Mahon l'informant de la rupture des communications avec Metz et lui prescrivant de rétrograder (3) .
(1) Enquête..., Déposition du maréchal de Mac-Mahon, I, 29.
(2) lbid.,\, 30.
(3) Maréchal de Mac-Mahox, Souvenirs inédits.
Cependant, le général Trochii s'acheminait de Ghâlons vers Paris. Accrue par des encombrements de la voie ferrée, la durée du trajet se prolongea jusqu'au delà de minuit : les rails étaient obstrués, près d'Épernay, par des wagons chargés d'outils et de fascinages destinés aux « besoins du siège de Mayence (1) » . Dès son arrivée, et en dépit de l'heure, le général se rendit auprès de M. Chevreau, ministre de l'Intérieur, qui, refusant de contresigner le décret de sa nomination au poste de gouverneur de Paris et désespérant de réconduire, lui proposa d'en référer à l'impératrice. On gagna les Tuileries, où le général exposa à la régente l'objet de sa mission et lui soumit une lettre autographe de l'empereur prescrivant de prendre » sans délai toutes les dispositions nécessaires (2) » . L'amiral Jurien de la Gravière, convoqué en hâte, assistait à l'entrevue.
Prévenue contre Trochu qu'elle considérait comme un adversaire du régime impérial et comme un orléaniste libéral, opposée au retour de l'empereur et de l'armée de Châlons, mécontente enfin des décisions prises à la conférence, qui lui apparaissaient comme un empiétement sur
(1) Général Trochu, OEuvres posthumes, I, 135, 138, 139.
(2) Ibid., I, 138.
L IMPERATRICE ET TROGHU 17
les pouvoirs de la régence, l'impératrice affirma avec énergie que l'empereur ne reviendrait pas à Paris; elle qualifia même « d'ennemis » ceux qui le lui avaient conseillé (1). De plus en plus surexcitée, elle termina, par ces mots pleins d'amertume et de raillerie : a Général, je vous demande un conseil. Ne pensez-vous pas qu'en l'extrême péril où nous sommes, il conviendrait d'appeler en France les princes d'Orléans (2)?» L'amiral Jurien de la Gravière crut devoir intervenir. Il représenta que le général Trochu méritait toute la confiance de l'impératrice; il supplia la souveraine de la lui accorder. L'entretien se poursuivit dès lors sur un ton plus modéré. Mais quand Trochu, protestant de son dévouement, exposa les raisons qui l'avaient déterminé à conseiller à l'empereur de revenir à Paris, en même temps que l'armée de Ghâlons, l'impératrice se récria vivement et affirma avec une nouvelle énergie que les choses ne se passeraient point ainsi (3).
(1) Enquête..., Déposition de M. Henri Chevreau, I, 263; L'Empve et la défense de Paris, Déposition de l'amiral Jurien de la Gravière, 130; Général Trochu, Discours du 13 juin 1871 à l'Assemblée nationale. — Darimon a exposé les raisons qu'avait l'impératrice pour s'opposer au retour de l'empereur à Paris; elles se résument dans le désir d'exercer la régence (Notes sni' la guerre de 1870, 235, 258, 259).
(2) L'Einpii-e et la défense de Paris, Déposition de l'amiral Jurien de la Gravière, 130, sqq. — L'amiral n'a pas nié le propos, mais a essayé de l'atténuer.
(3) Général Trochu, Discours du 13 juin 1871. — L'impératrice savait-elle à ce moment que l'empereur avait changé d'avis ou
18 DE CHÀLOINS A REIMS
Le général Trochu déclara alors que sa mission était désormais sans objet puisque la convention du 17 (i n'avait plus cours (1) ». L'impératrice répliqua que cette mission d'organisation et de direction de la défense de la capitale restait entière et qu'il la remplirait « sans l'empereur » . Le général s'inclina et, avant de se retirer, il soumit à la régente la proclamation qu'il avait rédigée en chemin de fer, en vue de notifier sa nomination à la population parisienne. L'impératrice en approuva les termes, sauf une phrase qui fut supprimée, celle qui annonçait le retour de l'empereur, et, d'après un témoin, ses préventions à l'égard de Trochu semblaient avoir disparu à la fin de l'entrevue (2).
Après cet orageux entretien, Trochu n'en avait
affirmait-elle qu'elle ne voulait pas qu'il revînt à Paris? 11 est difficile de se prononcer. Dans sa déposition à l'Enquête, M. Rouher a dit : « Il est certain, que, pendant que M. le général Trochu voyageait, des dépêches télégraphiques ont été échangées du camp de Châlons à Paris et des Tuileries au camp de Châlons « (I, 216). Puis, dans une nouvelle déposition, M. Rouher a été moins catégorique : « Il est possible que la détermination de l'empereur ne fût pas encore prise... L'impératrice a pu dire : « Il faut renoncer au retour de l'empereur, alors que rien n'était encore décidé. . » (I, 247.) On observera à ce sujet que quand Trochu arriva chez M. Chevreau, celui-ci lui dit aussitôt: " Vous vous trompez, l'empereur ne vient pas à Paris.» [Enquête..., Déposition de M. Henri Chevreau, l, 263.) Déjà, vers le 8 août, M. Ollivier avait posé, devant le conseil des ministres, la question du retour de l'empereur à Paris. L'impératrice s'y était opposée très énergiquement (Darimon, loc. cit., 38).
(1) Général Trochu, Discours du 13 juin 1871.
(2) Enquête..., Déposition de M. Henri Chevreau, I, 265.
PALIKAO ET TROGHU 19
point fini avec les déboires qu'entraînait son nouveau mandat. Il lui restait en effet à se faire agréer par le ministre de la Guerre. Le général de Palikao le reçut mal : il lui exposa qu'indépendamment de ses pouvoirs ministériels, il avait au Corps législatif une situation qui lui permettait de conduire utilement les affaires difficiles de Fheure présente, et qu'elle ne pouvait qu'être troublée par cette nouvelle nomination (1) .
Trochu répondit qu'en acceptant cette mission, il avait cru faire acte de dévouement; qu'il se proposait de la remplir loyalement, sans être un embarras pour personne; que, dans son esprit, elle consistait à défendre Paris avec l'appui extérieur des forces réunies à Ghàlons. Le ministre l'interrompit, en proclamant funeste la retraite de l'armée sur la capitale; il prétendait au contraire renforcer cette armée le plus possible pour la mettre en état d'opérer en rase campagne. Le débat devint Fort animé et même très vif. Trochu insista sur la nécessité de rassembler toutes les forces disponibles sous Paris. Le ministre persista dans sa détermination, et la discussion prit fin sans que les deux interlocuteurs fussent parvenus à s'entendre (2).
(i) Général Trochu, Discours du 13 juin 1871.
(2) Jbid., Général Trochu, OEuvres posthumes, I, 150. — Le général de Palikao a déclaré plus tard n'avoir conservé aucun souvenir d'une discussion entamée avec Trochu « sur la destina-
20 DE GHÂLONS A REIMS
Sur rintervention de M. Henri Chevreau, le général de Pallkao consentit enfin, tout en protestant, à contresig^ner le décret (1). Le général Schmitz lui prête même ce propos : « Je suis dans une situation telle que, si je ne craignais pas de faire une révolution ce soir dans Paris, je donnerais ma démission (2) . » Le ministre et le général Trochu se séparèrent « dans un état de dissentiment profond qui ne fit qu'augmenter tous les jours (3) » . Rares, pourtant, furent ceux qui soupçonnèrent leur désaccord, du moins au début. Le 18 août, au Corps législatif, le général de Palikao faisait une déclaration de tous points inexacte et qui permettait de croire au contraire à une entière cordialité dans ses rapports avec le gouverneur de Paris : » Cherchant un homme intelligent, actif, énergique, capable de réunir dans ses mains tous les pouvoirs nécessaires pour effectuer l'armement de Paris, j'ai songé à M. le général Trochu et je l'ai rappelé moi-même du camp de Châlons où il pouvait être remplacé par un autre général. Voilà, Messieurs, le motif qui m'a fait appeler à Paris le général Trochu. Il n'y en a pas d'au-
tion à donner à l'armée de Châlons » {Un Ministère fie la Guerre de vinqt- quatre jours, av. -propos, 17).
(i) L'Eîupire et la défense de Paris, Déposition de M. Henri Chevreau, 79.
(2) Ibid., Déposition du général Schmitz, 145.
(3) Général Trochu, Discours du 13 juin 1871.