PROJETS DE MAC-MAHON
Doiiay, on admet que ses troupes ont été engag^ées tout entières et très éprouvées (1).
Si pénible que soit cette constatation, le maréchal comprend qu' « il est impossible, dans l'état où se trouve l'armée » , de poursuivre l'accomplissement de la mission imposée par le ministre de la Guerre. Deux autres raisons s'y opposent encore : la certitude d'avoir ses ^ communications coupées avec Paris et l'intérieur de la France » , s'il persiste dans son dessein; la conviction que Bazaine, s'il a quitté Metz, est encore « à plusieurs journées de marche de Mouzon (2) » .
Jug^eant clairement quelle est la seule chance de salut, Mac-Mahon prend donc le parti de se « reporter, le plus tôt possible, vers l'ouest" et, à 8 heures du soir, il donne « l'ordre à toute l'armée de se diriger pendant la nuit sur les hauteurs de Sedan (3) » . Il n'avait pas l'intention d'y combattre, comme on l'a dit parfois; 11 se proposait seulement d'y a rallier et de réorganiser les éléments de l'armée, de leur donner un peu de répit et de les approvisionner (4) » . Le maréchal espérait ensuite gagner Mézières où il trouverait le renfort du 13" corps; de là, il effectuerait sa re-
(1) Journal de marche de l'état-inajor général.
(2) Maréchal de Mag-Mahon Souvenirs inédits.
(3) Ibid.
(4) Enquête..., I, 37; Le général Broyé au général de Vaulgrenanl, 6 novemhre 1906 (Papiers du général Broyé ).
traite sur Paris (1). Malheureusement son erreur consistait à croire que les Allemands lui laisseraient le délai de ving^t-quatre heures sur lequel il comptait pour faire reposer et ravitailler ses troupes autour de Sedan.
Selon le général Lebrun, il ne jug^eait pas encore l'ennemi en forces suffisantes pour mettre obstacle à ses projets; il évaluait son effectif à 60 000 ou 70 000 hommes au plus et déclarait qu'il se féliciterait d'une attaque qui lui donnerait l'occasion de le jeter dans la Meuse (2).
Le 5*" corps, dont les divers éléments se sont reconstitués de leur mieux sur les hauteurs à l'est de Mouzon, est dirigée sur Sedan par Garignan. En arrivant dans cette dernière localité, vers 9 heures du soir, le général de Failly voit la route tellement encombrée qu'il juge impossible d'atteindre Sedan pendant la nuit. Il prescrit de bivouaquer à Sachy et à Pouru-Saint-Remy. Les ordres de départ ne sont parvenus ni à la brigade Nicolas, de la division Goze, ni à une partie de la division Lespart. Le général Nicolas, qui a pris le commandement de ces troupes, se met en marche sur Montmédy, mais en arrivant à Brévilly, à 1 1 heures du soir, il apprend que toute l'armée se porte sur Sedan et, après une halte d'une heure, il se conforme à ce mouvement.
(1) Maréchal de Mac-Maiion, Souvenirs inédits.
(2) Général Lebrun, loc. cit., 74.
Quant à la division de cavalerie Brahaut, elle passe la nuit à Lombut, « la bride au bras (1) » .
Le 12* corps a reçu, vers 9 heures du soir, l'ordre du commandant en chef, complété par la recommandation de ne pas s'engager tout d'abord sur la grande route de Sedan, mais de cheminer, pendant un certain temps, à partir de Mouzon, sur les hauteurs qui la dominent à l'est, de reprendre la chaussée près de Mairy, et de se diriger ensuite surDouzv et Bazeilles. La division Vassoignc part immédiatement, suivie de la divisi on Grandchamp; les derniers éléments de la division Lacretelle ne s'ébranlent que vers une heure du matin. Le maréchal et son état-major marchent en tête de celle colonne. Une partie du corps d'armée — di\ision de cavalerie et réserve d'artillerie — passe par Garignan (2).
En mettant en marche les troupes de Lebrun dès 9 heures du soir, le maréchal de Mac-Mahon agit avec une précipitation regrettable et leur imposa des fatigues qu'il eût pu leur éviter aisément. La situation ne commandait nullement une pareille hâte. Il eût été certainement préférable de laisser le 1 S*" corps se reposer sur les hauteurs à l'est de Mouzon jusqu'au jour, tandis que les convois et le 5* corps se seraient écoulés
(1) Journal de marche de la division Brahaut.
(2) G(?néral Lebrun, loc cit., 74. — Une brigade de la division Lacretelle prit, par erreur, la route de Carignan.
vers Douzy. Le général de Failly avait commis la même erreur le soir du combat de Nouart, et l'épuisement qui en était résulté pour ses troupes n'est pas une des moindres causes de la surprise de Beaumont (1) .
Le départ simultané des deux corps d'armée, dans la soirée du 30 août, a d'ailleurs d'autres conséquences fâcheuses. L'encombrement et le désordre sur les routes de Mouzon à Douzy et de Garignan à Douzy sont considérables dès le début de la marche et augmentent encore à partir de cette dernière localité où les colonnes viennent converger pour gagner Sedan (2) .
On marche, dit un témoin, « avec un véritable pas de procession. Les ténèbres empêchent les officiers de surveiller leurs soldats qui en profitent pour se coucher sur le bord de la route et s'y endormir. Du reste, ces malheureux sont exténués de fatigue, dévorés par la faim et aussi accablés par le sommeil, car, la nuit dernière, après une journée des plus fatigantes, ils ont peu dormi. Aussi les rangs se disloquent rapidement; les soldats marchent pêle-mêle sans s'occuper de la compagnie, même du bataillon auxquels ils appartiennent. Il règne, dans la colonne, un sombre silence qui n'est troublé que par les
(1) A. G., loc. cit., 100-101.
(2) Historique de l'aimée de Châlons, par un volontaire de l'armée du Rhin 135.