MOLTKE ET LA IIP ARMÉE
semblait plus difficile d'empêcher la retraite de Mac-Mahon si elle eût été commencée dans la nuit suivante ou dans les premières heures de la matinée du 1" septembre. Faisant allusion à un mouvement de ce genre, dont, de Remilly, le lieutenant-colonel von Brandenstein, du grand quartier général, a apporté la nouvelle, d'ailleurs inexacte, Moltke écrit à Blumenthal, à 7 h. 45 du soir : u Peut-être risque-t-on de voir échapper un succès décisif (l). » Moltke demande en conséquence au prince royal de Prusse « d'examiner s'il ne serait pas possible de faire passer la Meuse vers Donchery, et dans la nuit même, au Xr corps et à la division wurtembergeoise, afin de pouvoir s'opposer, dès le point du jour, à une retraite des Français vers Mézières (2) » .
Bien orienté sur la situation et connaissant le but à atteindre, le prince royal de Prusse donne, de sa propre initiative, des ordres très précis à la IIP armée (3). Afin d'intercepter aux Français toute retraite dans cette direction, ses instructions débutent en ces termes : « Des motifs suf-
(1) Correspondance militaire du maréclial de Moltke, I, n» 243
(2) Ibid. ; Verdy du Vernois, Im grossen Hauptcjuartier, 140.
(3) Les ordres pour le lendemain étaient déjà donnés lorsque arriva la lettre de Moltke à Blumenthal envoyée de Vendresse à 7 h. 45 du soir. Ils furent moditiés dans le sens de ce message. Les prescriptions qui suivent sont celles qui résultèrent de ces modiUcations.
fisants permettent de tenir pour certain que l'ennemi, abandonnant tous ses bagag^es, tentera cette nuit de battre en retraite par la route Sedan-Mézières. « Les V^ et XP corps doivent se porter dès l'aube par Donchery vers Vrigneaux-Bois. La division wurtembergeoise franchirait la Meuse à Dom-le-Mesnil et prendrait position de façon, soit à faire face à Mézières, soit à servir de réserve aux deux corps précédents. Au IP corps bavarois, une division et la réserve d'artillerie tiendraient les hauteurs au sud de Donchery; l'autre s'établirait entre Frénois et Wadelincourt, afin de s'opposer à toute tentative de l'adversaire vers le sud. Le P'^ corps bavarois (!) doit attaquer les Français de grand matin à Bazeilles et, s'ils battent en retraite, les retenir le plus longtemps possible. Les 6% 2^ et 4^ divisions de cavalerie resteraient disponibles à Flize, Boutancourt et au sud de Frénois (2) . Un officier d'état-major est chargé d'exposer au prince royal de Saxe le mouvement d'ensemble de la IIP armée ainsi que la mission confiée au P' corps bavarois et de lui transmettre une sorte d'invitation à poursuivre indirectement le même but que le prince royal de Prusse en interceptant aux
(1) D'abord destiné, avant la nouvelle apportée par Brandenstein, à appuyer l'armée de la Meuse, si elle avait à combattre.
(2) Histoiique du grand État-major prussien^ VII, 275.
l'armée de la MEUSE 313
Français les routes de l'Est (1) . Toutefois Blumenthal lui aurait fait demander de ne pas ag^ir d'une manière trop pressante, » afin de donner à la IIP armée le temps de fermer la souricière (2) » .
Le prince de Saxe reçoit communication de ces nouvelles vers une heure du matin, et prend aussitôt le parti de se porter en avant avec l'armée de la Meuse. Mais, tout en admettant qu'il y a « de sérieuses raisons » de croire à l'exactitude des renseig^nements fournis par le lieutenant-colonel von Brandenstein (3), il lui parait nécessaire de tenir compte de rapports parvenus dans la soirée du 31, d'après lesquels on doit s'attendre à rencontrer encore des forces importantes à Villers-Gernay et à la Moncelle (4) . Dans l'hypothèse désormais admise d'une retraite des Français sur Mézières, ces troupes peuvent très logiquement constituer leur arrière-garde.
A 1 h. 45 du matin, le prince de Saxe fait prendre les armes par alerte. La Garde doit diriger une division par Pouru-aux-Bois sur Villers- Gernay; une autre, avec l'artillerie de corps, par Pouru-Saint-Remy, sur Francheval. Le XIP corps se rassemblerait au sud de Douzy pour marcher par Lamécourt sur la Moncelle. Les avant-gardes
(1) Vo.N Hahnke, loc. cit., 212-214.
(2) Tagebûcher..., 92.
(3) Von Hahnke, loc. cit., 215 (ordres donnés par le prince royal de Saxe).
(4) Historique du grand État-major prussien, VIII, 1084.
rompraient à 5 heures du matin. Le IV corps enverrait une division à Mairy en réserve gfénérale; l'autre division, avec l'artillerie de corps, se porterait sur Remilly au soutien du P' corps bavarois (1).
Ainsi, dans les premières heures de la matinée du V septembre, sur un front de trente kilomètres environ, trois corps d'armée se portent sur les hauteurs de la rive gauche de la Givonne pour attaquer les Français par l'est et les immobiliser; un corps fait face à Sedan au sud de la place ; deux corps franchissent la Meuse en aval pour atteindre la route de Sedan à Mézières et assaillir de flanc nos colonnes supposées en retraite ; enfin, trois divisions d'infanterie et une nombreuse cavalerie demeurent encore disponibles.
En présence de ce déploiement de forces et devant ce prélude de l'enveloppement, l'armée française, passive, inerte, rivée à ses positions par l'indécision et le manque de clairvoyance de son chef, n'oppose nul obstacle aux mouvements de l'adversaire. Ces heures précieuses où l'on ne peut plus espérer de salut que dans une décision énergique, suivie de la plus prompte exécution, le commandement irrésolu, presque apathique, les laisse s'écouler dans une irrémédiable inaction.
(1) Historique du grand Etat-major prussien, Supplément 46, 276-277.