REPRISE DE LA MARCHE
l'armée sur Mézières sont annulés dans les premières heures de la journée du 28, et remplacés par d'autres ayant pour objet la reprise du mouvement sur Montmédy. Ces nouvelles instructions vont parvenir aux troupes quand déjà elles marchent joyeusement vers le nord, avec l'espoir de clore enfin cette période d'indécisions et de quitter cette région où ré^jnaient l'inquiétude et les alertes : « Une seule et même pensée nous animait tous, dit un témoin; sortir à tout prix de ce statu quo plein de périls; prendre sans plus tarder un parti... Aussi, avec quelle promptitude les ordres furent-ils exécutés!... Chacun marchait d'un pas plus ferme; on semblait avoir oublié le froid, la pluie, l'anxiété des jours précédents. On sentait dans l'air comme des bouffées d'espoir, car la pensée de reprendre bientôt une revanche sous Paris venait tout à coup d'éclairer notre horizon (1) » .
Les contre-ordres anéantissent brusquement ces espérances; les soldats, qui n'en peuvent discerner les motifs, sont profondément atteints dans leur moral. Peu à peu, ils perdent ce qui leur reste de confiance en leurs chefs (2). Dans tous les corps d'armée se produisent des temps d'arrêt, des croisements de colonnes, des fatig^ues de
(1) Prince Bibesco, loc. cit., 7J .
(2) Journal des opérations du i"" corps (papiers Ducrot) ; Journal inédit du capitaine de Lanouvelle.
tout genre; partout c'est « une confusion inexprimable (1) » . En particulier, sur la route de Vouziers au Chesne et du Ghesne à Stonne, surviennent « des encombrements et des entassements inextricables d'hommes, de voitures, et de chevaux; le défilé dure, non seulement toute la journée, mais encore toute la nuit du 28 au 29 (2) .. .
Sa décision prise, Mac-Mahon envoie un aide de camp à l'empereur pour l'en informer. Le souverain chargée aussitôt le général Pajol de dire au maréchal qu'il regrette celte résolution : à son avis, « le mouvement sur Montmédy est bien dangereux; il vaudrait peut-être mieux reprendre le projet de la veille (3) w .
(1) Le général Broyé au général de Vaulgrenant (tous deux anciens aides de camp de Mac-Mahon), 6 novembre 1903.
(2) Journal de marche du 1*"^ corps. — «On ne fait pas, dit un témoin, mouvoir une armée de 100 000 hommes, dans les conditions où se trouvait la nôtre, coiume des soldats de plomb sur un échiquier d'enfant. Qu'on se figure un corps d'armée, c'està-dire 25 à 30 000 hommes d'infanterie, 2 à 3 000 chevaux de cavalerie, 90 bouches à feu, ce qui représente environ 300 voitures et J 800 chevaux d'attelage ; enfin un convoi de vivres, des ambulances, des impedimenta de toute sorte, formant un ensemble de plusieurs centaines de voitures et de chevaux; qu'on se figure ce flot humain ondoyant à travers des routes difficiles, des défilés étroits, sur une étendue de 15 à 20 kilomètres, se pressant pour échapper à un désastre, et l'on pourra se faire une idée de la perturbation profonde que doit jeter dans une masse mouvante de plus de 100 000 hommes l'ordre de changer tout à coup de direction et de se reporter en arrière » (Prince Bibesco, loc. cit., 74-75).
(3) Enquête..., Déposition du maréchal de Mac-Mahon, I, 33.