I,E RÈGNE DE I,A COMMUNE
Il n'est assurément ni intéressant ni utile, pour qui Legouverveut se rendre un compte exact de ce que fut le nement gouvernement insurrectionnel, de le suivre pas à pas insurrections Télucubration de ses décrets, ni même dans ce que tionnel. Ton pourrait appeler son existence parlementaire. Les premiers, à part quelques-uns, sur lesquels il faut bien s'arrêter, en raison des conséquences, ne sont guère qu'un tissu d'incohérences et la matérialisation de certaines idées sophistiques qui ne méritent même pas la discussion. Bon nombre d'entre eux, au surplus, ou bien n'ont pas été suivis d'effet, ou bien ont été retirés presque aussitôt que promulgués. Et c'est fort heureux. Quant à la seconde, elle s'est poursuivie dans un tel désordre matériel et moral qu'elle donne en quelque sorte l'idée de chaos. Ce ne sont donc point les annales de la Commune que nous voulons écrire. C'est tout simplement un raccourci de ses faits et gestes, inspirés la plupart du temps par une haine aveugle et farouche contre tout ce qui tient à l'ordre social, mais témoignant en même temps d'une idéologie singulière, qui
tendait à réaliser les rêves de l'anarchie par des procédés purement tyranniques et le recours à la plus odieuse oppression.
Un des premiers actes de la Commune avait été de proscrire le drapeau national et de le remplacer par le drapeau rouge. « Les citoyens, ordonnait-elle, devront faire disparaître dans le plus bref délai le drapeau tricolore, qui, après avoir été celui de la révolution, est devenu la bannière flétrie des assassins de Versailles. » Après quoi, elle s'était attaquée à la propriété et à la famille, déchirant les chartes privées, annulant les contrats, et ruinant au besoin les gens, au gré des fantaisies que lui dictait son socialisme dévergondé et malfaisant. Elle prorogeait de trois ans les échéances, à partir du 15 juillet 1871, et supprimait les intérêts, création des régimes bourgeois. Elle remettait trois termes aux locataires, faisait rendre les objets de moins de 20 francs déposés au Mont-de-Piété ; déclarait ouverts et confiés à des syndicats ouvriers les ateliers fermés par les patrons ; interdisait les retenues sur les traitements ou les salaires et, avant de transformer les officiers ministériels en simples fonctionnaires publics, commençait par déclarer déchus, sans indemnité, ceux qui n'auraient point adhéré à son usurpation. Un moment, elle menaça de brûler les titres de rente des habitants de Paris qui n'auraient pas réintégré leur domicile dans les quarante-huit l;eures ? et sans l'intervçntiotj
de Jourde, elle l'aurait probablement fait. Elle mit sur le même pied les femmes légitimes et les autres ; elle voulait légitimer elle-même tous les enfants naturels. Et comme si de pareilles folies n'eussent pas gagné à rester circonscrites, elle en faisait part, par adresses, « aux grandes villes » ; elle leur demandait de s'y associer au moyen d'une vaste fédération, et leur envoyait même, pour les catéchiser, des délégués pris dans son sein.
Elle voulait faire figure d'État constitué et parlementait avec les Allemands. Un beau jour, le délégué aux Affaires étrangères, Paschal Grousset, s'avisa de demander au commandant des forces prussiennes, général de Fabrice, si le gouvernement de Versailles avait bien versé les premiers 500 millions de l'indemnité de guerre, après paiement desquels les forts du nord de Paris devaient être évacués. Comme réponse, le général allemand envoya la lettre à Jules Favre et réclama le désarmement immédiat du fort de Vincennes, qui commandait de près les cantonnements des troupes d'occupation. La Commune ne se souciait guère d'entrer en conflit avec d'aussi puissants voisins, et, pour leur donner un témoignage de ses intentions pacifiques, elle laissa visiter le fort par un envoyé prussien !
Mais ne comptait-elle pas dans son sein un personnage de nationalité douteuse, le citoyen Léo Frankel, qui était allemand ou hongrois, on ne sait au juste,
et n'avait jamais, à coup sûr, été naturalisé français?
Toutes ses mesures procédaient de la contradiction et de l'incohérence. Elle avait commencé par supprimer les conseils de guerre, mais ensuite elle en créait un par légion, et comme la procédure ne lui en semblait pas assez expéditive, elle y suppléait par l'institution d'une cour martiale, dont elle-même revisait les arrêts. Elle avait aboli les armées permanentes, mais elle obligeait au service de la Garde nationale tous les militaires qui étaient restés dans Paris, et tous les citoyens de dix-neuf à quarante ans, lesquels devaient exhiber à toute réquisition leur carte d'identité ou être traînés en prison. Elle se vantait de vouloir largement répandre l'instruction et les lumières ; mais elle faisait interdire, par ses délégués à la Bibliothèque nationale, Élie Reclus et Gastineau, le prêt des livres sous prétexte que des privilégiés pouvaient ainsi se tailler des collections particulières au détriment de la collectivité I
Il lui fallait de l'argent, car elle dépensa un peu plus de 46 millions, et les recettes municipales ne pouvaient lui en donner plus d'une trentaine. Elle rançonna alors la Banque de France, mais heureusement moins qu'il n'était à redouter. Le gouverneur en titre, M. Rouland, avait rejoint Versailles, et seuls restaient à Paris le sous-gouverneur, M. de Plœuc, et les régents. Ils tinrent tête avec une fermeté digne des
LA COMMUNE A PAÎtlS ET EN PROVINCE. 17 /
plus grands éloges aux exigences du gouvernement insurrectionnel, aidés en cela, il faut bien le dire, par le délégué de la Commune, le vieux Beslay, et par Jourde. Ces deux-là étaient des hommes honnêtes et probes, grisés de logomachie révolutionnaire, mais inflexibles quand il s'agissait de comptabilité publique. Moyennant quelques concessions adroites, et d'ailleurs inévitables, qui portèrent ks sacrifices de la Banque à une vingtaine de millions en tout, le grand établissement de crédit fut sauvé d'une dévastation qui aurait pu être irréparable. I,e service ainsi rendu au pays par M. de Plœuc ne saurait être oublié.
Tandis que la Commune se procurait ainsi des res sources urgentes, elle en cherchait d'autres dans les églises, déclarées par elle propriétés publiques et mises à la disposition des municipalités d'arrondissement. Elle en pillait quelques-unes dont les richesses étaient transportées à la Monnaie, que dirigeait le citoyen Camelinat, et transformées, pêle-mêle avec l'argenterie de l'Hôtel de Ville, de la Légion d'Honneur et de quelques ministères, en espèces frappées d'un coin « garanti national » (1). Elle en convertissait d'atrtres en clubs et supprimait partout l'exercice du culte, quand elle n'emprisonnait pas ses ministres. Elle décrétait la démolition de la Chapelle expiatoire et de celle du général Bréa, sans d'ailleurs avoir
(1) I«issagaray, loc. cit., p. 228. — I*a monnaie frappée par la Commune fat fondue plus tard et refrappée.
le temps de les mettre à bas. Elle menait grand tapage auprès de certaines découvertes d'ossements, trouvés dans les jardins du couvent de Picpus ou dans les caveaux de l'église Saint-Laurent, lesquels provenaient tout bonnement d'anciennes sépultures, mais qu'elle donnait comme pièces à conviction des scélératesses monacales et du dévergondage clérical. Enfin, bien que la plupart de ses membres eussent protesté naguère avec une indignation courroucée contre les attentats commis par le général Vinoy contre la liberté de la presse, elle supprimait d'un trait de plume tous les journaux qui se refusaient à la couvrir de fleurs.
Démoli- En manière de vengeance contre M. Thiers, elle fit
tion de raser sa maison de la place Saint-Georges. I*e il mai
V hôtel de (21 floréal de 79), V Officiel avait publié l'arrêté que
Thiers. voici :
« Le Comité de Salut public,
«Vu l'affiche du sieur Thiers, se disant chef du pouvoir exécutif de la République française ;
« Considérant que cette affiche, imprimée à Versailles , a été apposée sur les murs de Paris par les ordres dudit sieur Thiers ;
« Que dans ce document il déclare que son armée ne bombarde pas Paris, tandis que chaque jour des femmes et des enfants sont victimes des projectiles fratricides de Versailles ;
a Qu'il y est fait appel à la trahison pour pénétrer dans
la place, sentant l'impossibilité absolue de vaincre par les armes l'héroïque population de Paris (1).
« Arrête :
« Article premier. — Les biens meubles des propriétés de Thiers seront saisis par les soins de l'Administration des Domaines.
« Art. 2. — La maison de Thiers, située place Georges, sera rasée.
4 Art. 3. — Les citoyens Fontaine, délégué aux Domaines, et J. Andrieu, délégué aux Services publics, sont chargés, chacun en ce qui le concerne, de l'exécution immédiate du présent arrêté.
4 Signé : Ant. Arnaud, Eudes, F. Gambon, G. Ranvier. »
Mais, quand on voulut passer aux actes, on s'aperçut que les habitants du quartier n'étaient nullement disposés à les laisser s'accomplir. Les délégués, entourés
( 1 ) Cette affiche, datée du 8 mai et largement répandue dans Paris, promettait la vie sauve à ceux qui déposeraient les armes. Mais elle ajoutait : « Jusqu'ici le Gouvernement s'est borné à l'attaque des ouvrages extérieurs. Le moment est venu où, pour abréger votre supplice, il doit attaquer l'enceinte même. Il ne bombardera pas Paris.... Il ne tirera le canon que pour forcer une de vos portes et s'efforcer de limiter au point attaqué les ravages de cette guerre dont il n'est pas l'auteur.... H dépend de vous de prévenirles désastres qui sont inséparables d'un assaut..,. Mais, si vous n'agissez pas, le Gouvernement sera obligé de prendre pour vous délivrer les moyens les plus prompts et les plus sûrs.... Parisiens, pensez-y mûrement ; dans très peu de jours, nous serons dans Paris. La France veut en finir avec la guerre civile. Elle le veut, elle le doit, elle le peut. Elle marche pour vous délivrer. Vous pouvez contribuer à vous sauver vous-mêmes, en rendant l'assaut inutile, et en reprenant votre place dés aujourd'hui au milieu de vos frères. >
d'une foule hostile, furent obligés d'en référer à la Préfecture de police, qui leur envoya comme renfoi %0% délégué à la Justice en personne, le citoyen P et le substitut du procureur de la Commune, Da Ce On réquisitionna une équipe de paveurs ; mais, cor ne elle refusait tout travail, il fallut que Da Costa luimême se mît à la besogne. Enfin arrivèrent les « Vengeurs de Flourens » qui dégagèrent la place et contraignirent les paveurs à faire l'ouvrage. Il dura trois
jours. Quant aux personnes arrêtées dans la bagarre, elles furent relâchées, afin de « ne pas augmenter l'encombrement stupide du Dépôt (i) ».
Démoli- Yen après, ce fut au tour de la colonne Vendôme tion de la d'être jetée par terre. Le peintre Courbet, qui ne la
colonne trouvait pas esthécique, avait demandé, au cours du Vendôme, siè le Paris, sa démolition, et la Commune avait décrété celle-ci dès le 12 avril, en déclarant que « la colonne impériale de la place Vendôme était un monument de barbarie, symptôme de force brute et de fausse gloire, une affirmation du militarisme, une négation du droit international, une insulte permanente du vainqueur aux vaincus, un attentat perpétuel u l'un des trois grands principes de la République française, la fraternité ». Cette majestueuse imbécillité .donnait ainsi une confirmation malheureusement trop précise à la prophétie de Henri Heine, qui avait écrit, (1) Da Costa, t. II, p. 245.
trente ans auparavant, que « la rage d'égalité radicale serait bien capable quelque jour de renverser ce sym-
v de gloire ». Mais, chose étrange, elle trouvait des ' ^robateurs ailleurs que dans la tourbe échauffée ' ^ anarchistes purs. Il parait que, le jour même où s^complit cet acte monstrueux de vandalisme, un ancien membre de la Délégation de Bordeaux, Glais- Bizoin, crut devoir, sur les lieux mêmes, féliciter le nouveau délégué à la Préfecture de police, Ferré (i), en ajoutant que son plus ardent désir, depuis quarante ans, était de voir le Monument expiatoire subir le même sort (2). C'est à se demander vraiment si ces gens n'étaient pas tous des déments.
Cependant, la fraction relativement modérée de la Commune, où figuraient quelques hommes qui, comme Beslay, Jourde, Theisz, Vermorel, Vallès n'avaient pas encore perdu entièrement leur bon sens, s'inquiétait de pareils excès et essayait de les enrayer en garant du temps. Elle obtint d'abord que l'exécution du décret serait prorogée jusqu'au 5 mai, anniversaire de la mort de l'Empereur. Elle essaya ensuite de débaucher les ouvriers que le « Club positiviste de Paris » avait fait engager pour l'opération. Mais, en dépit de ses efforts, le crime finit par s'accomplir, et le 16, à
(1) Raoul Rigault avait, comme on le verra plus loin, donné sa démission pour devenir procureur de la Commune. Il fut remplacé d'abord par Cournet, puis par Ferré.
(2) IfISSAGARAY, loc. CtL, p. 297.
cinq heures et demie du soir, la colonne de la Grande Armée, monument des victoires françaises et vivant témoignage d'une gloire qui survivait aux désastres, s'abîmait, fracassée, sur un lit de fagots, de sable et de fumier.
Les arres- Ce n'était pas encore assez de ces destructions tations. matérielles et de ces ruines (i). La Commune, qui n'avait d'autre moyen que la terreur pour imposer son pouvoir sanguinaire, emplissait les prisons de malheureux à qui elle ne pouvait faire d'autre reproche que de ne point absoudre ses fureurs. Son Comité de Salut public faisait arrêter en masse les ecclésiastiques, les gardes municipaux, les gendarmes, les anciens agents de la police impériale. Quant à Rigault, qui trouvait que les fonctions de délégué à la Sûreté générale ne lui conféraient point une indépendance suffisante pour agir au gré de ses instincts sauvages, il les troquait, le 22 avril, contre celles de procureur syndic, et prenait pour ses substituts Fer-
( i ) I«e 1 7 mai, une formidable explosion ébranlait le quartier du Gros- Caillou, détruisait quatre maisons et tuait ou mutilait une quarantaine de personnes. C'était une cartoucherie, établie sur l'avenue Rapp, qui venait de sauter. Naturellement, le Comité de Salut public, et Delescluze avec lui, s'empressèrent d'accuser le Gouvernement versaillais d'avoir fait mettre le feu par ses agents, et même ne craignirent pas de l'affirmer dans une affiche mélodramatique. Us se gardèrent du reste de procéder à une enquête, qui aurait sans doute abouti à la constatation pure et simple d'un accident, dû au désordre et à l'anarchie qui régnaient partout.
ré (1), Da Costa, Martainville et Huguenot. En même temps, il faisait rédiger par Protot un décret constituant un jury d'accusation, chargé de désigner ceux à qui la qualité d'otage devait être reconnue et décernée. Ce tribunal exceptionnel, calqué sur les juridictions tragiquement parodiques qui présidèrent aux massacres de septembre 1792, ne siégea qu'une fois, le 19 mai. Il jugea de malheureux sous-officiers ou soldats de la garde de Paris, qui, au nombre de douze, sur quatorze, furent retenus comme otages, et massacrés quelques jours plus tard, rue Haxo.
Rigault n'était guère que le pourvoyeur des exécutions futures. Mais ses acolytes se livraient, après lui, et quelquefois en dehors de lui, à une besogne d'ordre plus spécial, qui, sous couleur d'investigations policières destinées à assurer la sûreté publique, avait pour but unique de surveiller les gens de la Commune ou du Comité central et, au besoin, de se procurer les moyens de mettre tout le monde à Mazas si une dictacture leur agréant pouvait être instaurée (2). Eux qui traitaient de mouchards les agents de la police secrète et les incarcéraient sans miséricorde, ils en entretenaient deux cents, — et même davantage, si l'on compte ceux de l'extérieur, — qui espionnaient
(1) I<e 14 mai, Théophile Ferré devint délégué à la Sûreté générale et fut remplacé, le 16, au parquet de la Commune, par un nommé Alfred Breuillé.
(2) Da Costa, t. II, p. 223.
tour à tour Cluseret, Rossel, Delescluze, Félix Pyat. Et ils dirigeaient ainsi une véritable police politique qui même fonctionnait assez bien, mais de façon à montrer surtout combien la confiance régnait peu parmi ces hommes qu'avaient réunis leur seul amour du désordre et des aptitudes supérieures pour tout saccager.
Il est vrai que cette police se mêlait également de découvrir les conspirations, vraies ou prétendues, qui se tramaient contre l'insurrection. Nous avons déjà vu que M. Thiers ne se faisait point faute d'entretenir dans Paris les intelligences, du résultat desquelles il eut, d'ailleurs, rarement lieu de se féliciter. Parmi les agents qu'il employait, il y avait quelques hommes dévoués, mais aussi beaucoup d'intrigants, dont Tunique objectif était la pêche en eau trouble. Tels Lullier, qui manigança plusieurs affaires louches, et le nommé Hutzinger, officier d'état-major fédéré, qui s'aboucha avec un M. Georges Vaysset, lui demanda plusieurs sauf -conduits, plus une somme de 500 000 francs pour décider Dombrowski à livrer une porte, et finit par être arrêté en compagnie du malheureux Vaysset, que Ferré fit fusiller, le 24 mai, au matin, sur le Pont- Neuf, par les Vengeurs de Flourens (1). Une autre affaire, dite « des brassards tricolores », conjuration
(1) Existe-t-il une corrélation quelconque entre cette histoire et l'abandon du rempart par les fédérés, le 21 mai, à la porte de Saint. Cloud ? On ne Ta jamais su.
qui devait grouper à la caserne du Château-d'Eau les fédérés dissidents et les armer pour la guerre des rues, fut également éventée par la police secrète et ne produisit guère autre chose que de trop nombreuses arrestations.
Celle de M. Chevriau, proviseur du lycée de Vanves, fut ordonnée par Raoul Rigault et opérée par Eudes, sous prétexte d'intelligence avec les Versaillais, mais surtout en raison du rôle très courageux qu'avait joué le distingué universitaire, alors officier d'étatmajor de la Garde nationale, dans la journée du 31 octobre 1870, et de son attitude nettement hostile à la Commune. M. Chevriau n'échappa que par miracle au sort qui attendait ses codétenus, lors de la tragédie de la Roquette. Quant au fameux banquier Jecker, dont le nom rappelle les prolégomènes de la déplorable expédition du Mexique, et qui avait été, sans autre motif, incarcéré dès le commencement de l'insurrection, au moment où il venait assez imprudemment demander un passeport, il ne fut pas aussi heureux. Nous aurons bientôt occasion de parler de sa mort.
H faut encore rappeler les circonstances qui amenèrent celle de l'infortuné Chaudey, un républicain sincère et de vieille date celui-là, mais qui avait le tort grave de ne point confondre ensemble la liberté et la révolution. Il avait été, pendant le siège, adjoint à la mairie de Paris. H avait contribué à la répression
de l'échauffourée du 22 janvier 1871 et aidé à débarrasser la place de l'Hôtel-de-Ville des émeutiers qui l'envahissaient ce jour-là. Raoul Rigault le rendait responsable de la mort de Sapia, un chef de bataillon de la Garde nationale, tué dans la bagarre. Delescluze le haïssait, pour des raisons privées, a-t-on dit, peutêtre tout simplement parce qu'il redoutait son modérantisme. Et lui-même avait signé sa condamnation pour avoir dit, en apprenant les événements du 18 mars dans les bureaux du Siècle, dont il était rédacteur : « Tant mieux ! Cette révolution nous forcera à couper cette queue de parti qui a toujours entraîné la tête. » Rigault, à l'instigation de Delescluze et du Père- Duchesne (1), le fit arrêter le 13 avril par Pilotell (2), un caricaturiste bohème qui remplissait les fonctions de commissaire spécial à la Préfecture de police. Celui-ci, n'ayant pas trouvé Chaudey chez lui, alla l'attendre à son journal. Mais il avait, au préalable, fait une perquisition à son domicile, forcé les tiroirs et enlevé une somme de 1 000 francs, qu'il confisqua^ Rigault fit immédiatement écrouer le prisonnier à
(1) Voici l'article du Père-Duchesne, qui porte la date du 22 germinal an 79 : « Il y a, par exemple, le misérable Chaudey, qui a joué un sale rôle dans cette affaire (celle du 22 janvier) et qui se balade encore dans Paris, aussi tranquille qu'un petit Jean-Baptiste ; est-ce qu'on ne va pas bientôt décréter d'accusation ce J. F.- là et lui faire connaître un peu le goût des pruneaux dont il nous a régalés dans le temps ? >
(2) Pilotell réussit à s'échapper au moment de l'entrée à Paris des troupes de l'ordre. Il fut condamné à mort par contumace pour l'assassinat de Chaudey.
LA COMMUNE A PARIS BT BN PROVINCE. 187
Sainte-Pélagie, le mit au secret et le garda jusqu'au 23 mai, date à laquelle, comme on le verra plus loin, il le fit lui-même fusiller.
Ce régime de suspicion, de violences, de perpétuels L'anarattentats contre la liberté individuelle, la Commune C M* comne l'avait pas créé elle-même, mais elle le subissait, wtma/wfe. faute de pouvoir l'empêcher. Elle régnait peut-être, Les mais ne gouvernait pas. Son pouvoir révolutionnaire, rmers en tournant très rapidement au parlementarisme, avait ' pris tous les défauts de ce dernier, pour bientôt les exagérer jusqu'à l'outrance. Elle n'était au fond qu'une réunion d'énergumènes, de rhéteurs et de sophistes, capables tout au plus de disserter sur des réformes idéologiques, mais dénués de tout sens pratique, et même le plus souvent de sens moral. Elle voulait jouer à la Convention, dont elle ne représentait qu'un travestissement caricatural. Et pendant qu'elle discutait, disputait, se divisait contre elle-même, ses succédanés agissaient en dehors d'elle, au gré de leurs passions sectaires et de leurs égarements furieux. Quelques-uns de ses membres, qui avaient assez vite perdu leurs illusions, essayaient bien de la tirer du bourbier. Ils parlaient dans le vide. « Vous tombez dans le ridicule et l'odieux ! » disait Arnould. Et Vermorel : « I^e dégoût me prend au milieu de tant de sottise, de tant de prétention, de tant de lâcheté. I,e parti est perdu. I/idée communale était bonne, mais
nous n'avons pour la servir que des imbéciles, des fripons ou des traîtres, instruments vils ou ridicules. Point de caractères, aucune bonne foi, rien que des personnalités grotesques ou monstrueuses ; de vraies pantalonnades. Je n'espère plus en rien. » Celui-là cependant devait mourir pour une cause que ses complices défendaient si mal.
D'ailleurs, le dualisme du Comité central et de la Commune ne cessait pas, et, dans celle-ci, une scission complète avait failli se produire. I^a minorité, qui comptait vingt et un membres (i), supportait impatiemment la dictature du Comité de Salut public et l'oppression d'une majorité libre de tout entreprendre, à la faveur du secret de ses délibérations. Le 12 avril, elle avait obtenu la publicité des séances et la publication in extenso de leurs comptes rendus (2). Un mois plus tard, elle déclarait par un manifeste inséré dans les journaux (3) qu'elle ne se présenteraitplus à l'assemblée «que le jour où celle-ci se constituerait en cour de justice pour juger un de ses membres ». Elle ne tint
(1) Beslay, Jourde, Theisz, I^efrançais, Eug. Gérardin, Vermorel, Clémence, Andrieu, SerraiUer, I^onguet, A. Arnould, V. Clément, Avrial, Ostyn, Frankel, Pindy, Arnold, Vallès, Tridon, Varlin, Courbet, Malon.
(2) < Il est bien regrettable, écrit Gaston Da Costa, que les séances n'aient pas été secrètes jusqu'au bout. Ce silence n'eût certes rien changé au résultat ; mais la Commune eût échappé ainsi au ridicule ». (T. III, p. 36.)
(3) Il devait être lu à l'Hôtel de Ville, le 15 mai, mais la séance n'eut pas lieu, les membres de la majorité ne s'y étant pas rendus.
pas rigoureusement cet engagement téméraire, mais son attitude ultérieure ne fut pas pour amortir les complications ni les chocs. Quant au Comité central, il ne désarma jamais. Il continua jusqu'à la an à adresser des proclamations et des ordres, à s'immiscer dans toutes les affaires, particulièrement celles de la Guerre, et à contrecarrer tous tes pouvoirs, jusqu'au Comité de Salut public, qui avait été nommé pour le briser. Celui-ci fut obligé un jour de prévenir «les officiers de tout rang, à quelque corps qu'ils appartinssent, ainsi que tous les citoyens, que le refus d'exécuter un ordre émané de lui entraînerait k renvoi immédiat du coupable devant la Cour martiale, sous l'inculpation de haute trahison ». Mais la Cour martiale aurait eu trop à faire, si on lui avait soumis tous les cas d'indiscipline, de désobéissance ou de mauvais vouloir qui se produisaient partout.
On pense bien qu'un gouvernement aussi anarchique n'était guère capable d'assurer l'ordre dans la rue. I,ui etses agents multipliaient les arrêtés destinés à enrayer les progrès de l'ivrognerie et du dévergondage, mais, comme l'exemple venait de haut, les arrêtés n'empêchaient rien. On voyait se pavaner sur les boulevards ou aux terrasses des cafés peuplés de filles, des officiers aux costumes rutilants, bottés haut et galonnés jusqu'aux épaules, que parfois Rigault, pris d'un accès de pudibonderie tout extérieure, faisait envoyer aux remparts, tandis qu'il expédiait leurs compagnes
igo 1871
à Saint-Lazare. Mais il n'y avait là que des incidents. I/orgie était générale, et chacun, aux divers degrés de l'échelle hiérarchique, s'y livrait, suivant ses goûts et suivant ses moyens. « Général, avait écrit Cluseret dans une circulaire, on se plaint généralement, et spécialement à la Commune, de votre état-major, trop somptueux, et qui se montre sur les boulevards avec des cocottes, des voitures, etc. Je vous prie de donner dans tout ce monde-là un vigoureux coup de balai. Vous êtes compromis par eux et avec vous, moi et notre principe. » Cette mercuriale visait les muscadins et les élégants, sinon certains généraux eux-mêmes. Voici maintenant ce que Rossel disait des autres : « Ces gueux d'officiers de la Commune, trinquant au comptoir avec quelque sergent, gueux déguisés en soldats, et qui transforment en guenilles l'uniforme dont on les a affublés ; le pantalon en vrille, le sabre dans les jambes, le ceinturon pendant sur une capote trop large, le képi crasseux couronnant une personne crasseuse, l'œil et la parole avinés, tels étaient les drôles qui prétendaient affranchir le pays du régime du sabre et qui ne pouvaient qu'y instituer le régime du délirium tremens (i). » Quant aux simples soldats, il vaut mieux n'en point parler.
Et les clubs 1 II y en avait partout, dans les églises, dont les orgues jouaient la Marseillaise (2), tandis que
(1) Cité par Jules Simon, loc. cit., t. I* p. 401.
(2) IyISSAGARAY, ÏOC. Cti., p. 306.
les crucifix laissés en place étaient voilés de l'écharpe communeuse (1) ; à l'École de médecine, dans les établissements publics. On y formulait les motions les plus extraordinaires ; on y proférait des attaques homicides contre tous ceux qui étaient suspects de modérantisme. Il y avait même des clubs pour les femmes, qui n'étaient pas les moins ardentes ni les moins enragées. Un « groupe de citoyennes » ayant, le 3 mai, signé vin appel pathétique à la paix, le « Comité central de l'Union des femmes », où trônait André I^éo, directrice de la Sociale (2), et quelques autres furies dont le nom importe peu à l'histoire, y répondit aussitôt par un manifeste enflammé, où les Versaillais étaient traités de « lâches assassins » et où se lisaient des phrases comme celle-ci : « Toutes unies et résolues, grandies et éclairées par les souffrances que les crises sociales entraînent toujours à leur suite, profondément convaincues que la Commune, représentante des principes internationaux et révolutionnaires des peuples, porte en elle les germes de la révolution sociale, les femmes de Paris prouveront à la
(i) I,ISSAGARAY, loc. CtL, p. 306.
(2) H ne semble pas indispensable d'énumérer ici les innombrables journaux qui paraissaient dans la capitale, fleurs malsaines écloses dans cette atmosphère d'exaltation et de folie. I^es principaux étaient la Commune, de Millière, qui fut supprimée comme trop modérée ; la Lutte à outrance, organe du club de l'École de Médecine ; le Cri du peuple, de Jules Vallès ; l'ordurier Père-Duchesne, de Vçrmersch ; le Salut public, de Maroteau ; la Tribune du peuple, de T,issagaray ; le Mot d? ordre, de Rochefort, qui n'alla pas jusqu'au bout ; etc., etc.
France et au monde qu'elles aussi sauront, au moment du danger suprême, sur les remparts de Paris, — aux barricades, si la réaction forçait les portes, — donner comme leurs frères leur sang et leur vie pour la défense et le triomphe de la Commune, c'est-à-dire du peuple 1 » Et cela n'était pas de la phraséologie pure. Car les citoyennes échauffées qui avaient signé cette épître incendiaire, passant aussitôt aux actes, constituèrent tout de suite une troupe de 2 500 amazones, armées, équipées et soldées, dont beaucoup combattirent avec les fédérés, mêlant souvent la traîtrise à l'action directe, et contribuant largement à donner à la lutte le caractère atroce qu'elle revêtit au cours des convulsions dernières de cette odieuse insurrection.
Les jours du gouvernement révolutionnaire étaient déjà comptés, et sa chute apparaissait à tous inévitable et prochaine, que la démence universelle, loin de diminuer, semblait au contraire s'exaspérer davantage. Les membres de la Commune se chamaillaient de plus belle, tandis que les remparts, à demi écroulés, étaient désertés par leurs défenseurs, et que déjà des obus versaillais tombaient sur l'avenue des Champs-Elysées, le palais de l'Industrie (1), même sur la place de
(1) Au palais de l'Industrie trônait un certain Cavalier, surnommé Pipe-en-Bois, à cause de sa figure bizarre, et qui s'était fait au quartier Iyatin une certaine notoriété pour sa participation à toutes les manifestations bruyantes dont furent traversées les dernières années de l'Empire. Gambetta, qui avait pour lui quelque faible, Favait emmené en province et attaché à son cabinet. I*a Commune k nomma
la Concorde. Les rues étaient souillées par la plus basse débauche. Les théâtres, de gré ou de force, continuaient à jouer, et aux Tuileries, dans la salle des Maréchaux, qui, avant huit jours, allait être détruite, on donnait un concert au cours duquel la tragédienne Agar venait réciter des passages des Châtiments. Tel était Paris à la veille de l'entrée des troupes françaises ; une sorte de pandémonium, où se coudoyaient l'ivrognerie, le vice et la folie dont quelques enragés menaient le branle, tandis que la population à peu près entière, fatiguée de ces saturnales, aspirait à la délivrance, et que de pauvres diables, qui, pour la plupart, ignoraient tout de la cause qu'ils servaient par obligation ou par nécessité de vivre, allaient se faire tuer sur les barricades, tandis que chercheraient leur salut dans la fuite bon nombre de ceux qui les avaient conduits là.
ingénieur en chef des voies et promenades publiques, et il devint ainsi le remplaçant intérimaire d'Alphand ! Il put échapper à la répression et alla mourir à Bruxelles.