LA SEMAINE SANGLANTE
On a dit quelquefois que, si, le 21 au soir, Tannée j^ pi an de Versailles, poussant droit devant elle sans hési- d'attaque. tation ni retard, avait continué sa marche en avant, elle aurait pu se rendre maîtresse, en une seule nuit, des deux tiers de la capitale, et sauver ainsi d'abord des vies précieuses, puis les monuments qui devinrent, trois jours après, la proie du feu. Des écrivains communalistes ont même été plus loin. Ils ont prétendu que c'était sur les ordres de M. Thiers lui-même qu'on avait écarté cette solution rapide, afin que, dans les horreurs d'une lutte prolongée et sanglante, apparussent mieux les dangers auxquels le chef du pouvoir exécutif arrachait la société « bourgeoise » ; afin aussi que Paris reçût une leçon dont il se souviendrait éternellement.
Attribuer à un chef d'État, quelles que soient ses ambitions ou ses tendances, des intentions à ce point machiavéliques, c'est faire œuvre de polémiste et non pas d'historien. M. Thiers ne s'effrayait point sans doute des conséquences extrêmes que devait fatale-
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ment entraîner sa détermination très formelle, et qu'il avait affirmée maintes fois, de « rétablir à Paris le règne de la loi (i) ». Mais il avait tenté à plusieurs reprises de s'emparer de la capitale autrement que par la force. I*e chancelier Bismarck le talonnait (2) ; l'Assemblée nationale s'impatientait des lenteurs forcées du siège, imputables pour une grande part à la faute qu'on avait commise en laissant les forts du sud sans garnison. Supposer que, dans des conditions pareilles, il ait voulu s'exposer, de gaieté de cœur, à proroger, au prix de nouveaux et cruels sacrifices, un dénouement qui n'avait déjà que trop tardé, et cela uniquement pour obéir à l'on ne sait quelles visées compliquées et obscures, c'est lui faire une injure gratuite. Sa politique, très personnelle et parfois même tin peu équivoque, a pu lui attirer des rancunes et des animadversions. Elle n'a jamais été à ce point tortueuse qu'on soit en droit de lui attribuer des intentions aussi coupables, ni d'aussi condamnables objectifs.
I^a vérité est que la situation mal connue où s'engageait l'armée commandait une grande prudence. Personne ne savait exactement quelles forces les fédérés allaient pouvoir opposer à nos soldats pour la guerre des rues. On disait Paris miné et des fougasses toutes prêtes à exploser sous les pas des bataillons d'attaque. De nombreuses barricades, dont quelques-unes, d'après
(1) Notes et souvenirs de M, Thiers, p. 157.
(2)im,p. 155.
les renseignements fournis et d'après ce qu'il avait été possible d'en juger, étaient formidables, barraient les artères principales, qu'elles enfilaient de mitraille. Les communeux eux-mêmes avaient prévenu qu'ils ne reculeraient devant rien, et le Cri du peuple, journal de Vallès, s'était chargé de préciser leurs intentions. « On nous a donné depuis quelques jours, écrivait-il le 16 mai, des nouvelles de la plus haute gravité, dont nous sommes maintenant complètement sûrs. On a pris toutes les mesures pour qu'il n'entre dans Paris aucun soldat ennemi. Les forts peuvent être pris l'un après l'autre ; les remparts peuvent tomber. Aucun soldat n'entrera dans Paris. Si M. Thiers est chimiste, il nous comprendra. Que l'armée de Versailles sache bien que Paris est décidé à tout plutôt que de se rendre. » Était-ce simple fanfaronnade ? Personne ne pouvait l'affirmer. Et dans le doute, il convenait d'agir de manière à ne point sacrifier, à la poursuite d'un résultat aléatoire, la vie de plusieurs milliers de braves gens.
C'est donc à un parti éminemment sage que se Journée résolut le maréchal de Mac-Mahon, quand, le 22 au du 22 mai. matin, il donna ses ordres pour la journée. Il voulait qu'au soir les troupes fussent assez avancées dans la ville pour que les positions de Montmartre, de la place de la Concorde, de la place Vendôme et des Tuileries, qui paraissaient devoir opposer une sérieuse résistance, puissent être enveloppées, et
conquises dès le lendemain. Quant au plan général d'opérations, il consistait en ceci: s'étendre sur les ailes en même temps qu'on progresserait lentement de front par les deux rives de la Seine ; refouler ainsi les insurgés sur les hauteurs de Belleville et de Ménilmontant, puis les entourer là et les forcer à mettre bas les armes. On verra que si ces projets durent, au cours des opérations, subir d'assez importantes modifications, ils furent, dans leur ensemble, complètement réalisés.
Le 22 à six heures du matin, l'armée s'ébranlait, par un temps clair et un beau soleil de printemps, qui allait malheureusement éclairer des scènes atroces. La division Vergé, marchant droit devant elle, ne tarda pas à s'emparer du palais de l'Industrie et de l'Elysée, tandis qu'à sa gauche les divisions Berthaut et I/Hérillier, tournant le rond-point de l'Étoile, descendaient par les rues de Morny et Abatucci (i), puis enlevaient, non sans difficultés, l'église Saint- Augustin, la caserne de la Pépinière et une forte barricade construite à la jonction de la rue de Suresne avec la rue d'Anjou (2).
De son côté, le corps Clinchant a occupé le parc Monceau, le collège Chaptal, la place de l'Europe et
(1) Aujourd'hui rue de la Boétie et rue Pierre-Charron. I^es fédérés avaient traîné là des canons qu'ils voulaient hisser sur le sommet de l'Arc de Triomphe. Ils eurent tout juste le temps de les emmener.
(2) Dans le palais de l'Industrie, transformé en ambulance, fut fait prisonnier le « général » Okolowitz, blessé légèrement à Neuilly, qui y était en traitement. H réussit à s'évader, en septembre 1871, des docks de Satory, où il était interné.
la gare Saint-Lazare, celle-ci au prix d'un combat meurtrier ; son aile gauche a balayé le boulevard des fortifications, jusqu'à la porte d'Asnières, ce qui a permis au général de Ladmirault d'amener, avant la nuit, son corps d'armée tout contre le rempart, à l'entrée des Batignolles. Ces diverses opérations se sont effectuées sous le tir des batteries de Montmartre, dont le feu n'a pas été heureusement aussi nourri qu'on aurait pu le redouter (1), sous celui de la barricade « modèle », établie au coin de la rue Saint-Florentin et de la rue de Rivoli, enfin sous celui du Jardin des Tuileries et de la place de la Concorde (2). Quant à la division Montaudon, qui a abandonné ses positions de Neuilly et d'Asnières, devenues maintenant sans valeur, elle a chassé du village de Levallois- Perret et de la porte Maillot les fédérés débandés de Dombrowski, en leur capturant, au cours de sa marcbe, 105 pièces de canon.
Sur la rive gauche, les progrès ont été également très rapides. La brigade de Langourian, de la division Bruat (armée de réserve) a enlevé les baraquements du Champ-de-Mars et est entrée dans l'École militaire,
(1) I<es pièces de Montmartre étaient à l'abandon. Beaucoup manquaient de gargousses. Au Moulin de la Galette, il y avait trois pièces de 24 sur affût. Quand on voulut les tirer, les queues de crosse s'enterrèrent, et il fallut longtemps pour les remettre en batterie. (I*issagaray, p. 123.)
(2) Tout ce quartier était placé sous les ordres de Brunel, mis en liberté' la veille.
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pendant que la division Susbielle y pénétrait par derrière. Un parc de 200 pièces de canon et des approvisionnements considérables de toute nature sont, par suite, tombés entre nos mains. Poursuivant sa marche, la division Bruat est venue alors occuper le quartier du Corps législatif (1), tandis que la division Lacretelle nettoyait tout le XV e arrondissement, et que la division I^evassor-Sorval poussait, à travers Vaugitard, jusqu'à la gare Montparnasse, où elle s'installait défensivement. Ainsi, dans la soirée, les troupes de Tordre occupaient une ligne brisée allant de la gare des Batignolles à la porte de Vanves, en passant par la gare Saint-Lazare, le palais de l'Industrie, la rue de Bourgogne et de la gare Montparnasse, celle-ci formant un saillant très accusé, mais que son organisation solide mettait à l'abri de tout danger.
Le succès ainsi obtenu était dû au mérite des dispositions prises et à la valeur incontestable des soldats, qui avaient montré dans toutes leurs attaques beaucoup d'énergie et de vigueur. Mais l'affolement du gouvernement insurrectionnel l'avait aussi facilité dans une certaine mesure, car l'armée de Tordre était à peine au début de ses peines que déjà celle de Témeute n'avait plus ni direction, ni organisation, ni chefs.
(1) I«es fédérés, en se retirant, firent flamber le manège de l'École d'État-Major, rue de Grenelle, 138 (aujourd'hui le service géographique de l'année).
Dombrowski était accouru, vers deux heures du matin, au Comité de Salut public, annonçant la débandade et demandant du secours. Il n'avait trouvé que des hommes ahuris, désorientés, incapables d'avoir un avis ou de prendre une décision. A la guerre, Delescluze, qui d'abord avait nié l'entrée de l'armée de Versailles, était maintenant débordé autant qu'affolé, et, ne sachant quel parti prendre, fabriquait un manifeste mieux fait pour briser dans ses troupes les derniers liens de la discipline que pour les consolider. « Citoyens, s'écriait-il bien tardivement, assez de militarisme ! Plus d'états-majors galonnés et dorés sur toutes les coutures ! Place au peuple, aux combattants aux bras nus ! Le peuple ne connaît rien aux manœuvres savantes, mais, quand il a un fusil à la main, du pavé sous les pieds, il ne craint pas tous les stratégistes de l'armée monarchiste. Aux armes ! citoyens, aux armes !... La Commune compte sur vous, comptez sur la Commune ! » Or, quelques heures plus tard, la Commune allait se disperser pour toujours, et le ministère lui-même se vider de ses occupants, qui disparaissaient avec tant de précipitation qu'ils en oubliaient d'emporter leurs papiers !
A l'Hôtel de Ville, vers neuf heures du matin, une vingtaine de membres des divers comités se sont réunis. Ils pérorent, tandis que dans les rues et les boulevards, dont les boutiques se ferment, et où grouillent des fragments de bataillons désemparés, la générale re-
tentît partout. Félix Pyat, toujours lyrique, jette une dernière larme sur l'émeute expirante, puis disparaît pour aller se cacher quelque part. Après quoi, on rédige des affiches, toujours les mêmes, et on se consulte sans rien décider. Les plus résolus semblent se féliciter que la guerre des rues soit entamée, et se font l'illusion de croire qu'ils en sortiront facilement vainqueurs. D'autres, qui voient plus clair, songent à se soumettre, et même à se servir des otages pour avoir la vie sauve (i). Personne ne donne un avis, un conseil ou un ordre. Finalement, on se décharge sur le Comité de Salut public de tout le poids des affaires, et on se disperse, sous prétexte d'aller organiser la défense, chacun dans son arrondissement. Quelques-uns alors se rendent aux barricades, dont le réseau couvre la capitale, plus serré d'heure en heure et plus hérissé de canons. D'autres s'occupent d'assurer leur vengeance par l'incendie et l'assassinat. Delescluze, malade, aigri, désespéré, s'enferme dans la mairie du XI e arrondissement, place Voltaire, ety établit son quartier général. Dombrowski, mal accueilli et presque suspect, quitte l'Hôtel de Ville pour aller au-devant de la mort (2).
Mais voici que, sur les talons de la Commune en déroute, le Comité central vient de faire sa réappa-
(1) J. Simon, loc. cit., p. 441.
(2) Il avait été arrêté par une troupe de fédérés au moment où, dans l'après-midi, voyant ses troupes dispersées, il essayait de sortir, à cheval, par la porte de Saint- Ouen. Certains l'avaient, pour cela, accusé de trahison.
rition. Lui aussi lance des proclamations et déclare Paris inexpugnable. H entend étouffer le Comité de Salut public, qui, pour bien affirmer son existence, prépare un manifeste adressé aux soldats de Tannée de Versailles et prêt à être affiché le lendemain 23. « Comme nous, leur dit-il, vous êtes prolétaires ; comme nous, vous avez intérêt à ne plus laisser aux monarchistes conjurés le droit de boire votre sang comme ils boivent vos sueurs. Ce que vous avez fait au 18 mars, vous le ferez encore, et le peuple n'aura pas la douleur de combattre des hommes qu'il regarde comme des frères et qu'il voudrait voir s'asseoir avec lui au banquet civique de la liberté et de l'égalité. » Ce verbiage imagé, mais creux, se trompait d'adresse, et surtout de date. Il ne pouvait produire aucune impression, même sur les égarés du 18 mars, rendus maintenant à eux-mêmes par la discipline et le sentiment du drapeau. Les temps n'étaient plus où l'on trouvait des soldats pour lever la crosse en l'air et prêter aux émeutiers leur complicité criminelle. Et les appels à la révolte ne pouvaient plus les émouvoir.
Ainsi, le gouvernement insurrectionnel, qui n'avait jamais été en réalité qu'un syndicat de passions et de haines, s'effondrait dans une impuissance définitive, laissant aux initiatives individuelles le soin de défendre sa cause déjà perdue. Sa défaite prochaine avait été saluée, à Versailles, comme on pouvait s'y attendre et comme il était dû, par les applaudissements una-
nimes de l'Assemblée nationale. M. Thiers, qui venait de passer à Paris une partie de la nuit, avait tenu à faire connaître lui-même aux députés de la France le premier succès de Tannée française.
« La cause de la justice, de Tordre, de l'humanité, de la civilisation a triomphé ! » s'écria-t-il en montant à la tribune le 22 mai. Et il ajouta, pour ne laisser aucun espoir aux hommes de désordre, qui avaient déjà coûté au pays tant de douleurs et de sacrifices : « L'expiation sera complète. Elle aura lieu au nom des lois, par les lois, avec les lois. » Et la Chambre, en un mouvement quasi spontané, lui répondit par la résolution suivante : « L'Assemblée déclare que les armées de terre, et de mer, que le chef du pouvoir exécutif de la République française ont bien mérité de la patrie. » Cet hommage, nos soldats allaient continuer à s'en rendre dignes par des efforts encore plus pénibles et plus sanglants.
Journée H s'agissait, ce jour-là, d'enlever les Buttes Mont-
du2.-$mai. martre, position formidable, et qui, si elle était bien
défendue, pouvait coûter fort cher, Le maréchal ne
crut pas devoir la faire attaquer par moins de deux
corps d'armée.
Dès quatre heures du matin, les troupes avaient été mises en mouvement. Au nord, les deux premières divisions du I er corps débordèrent la Butte, en enlevant une à une, sous un feu violent d'artillerie, les
barricades très nombreuses qu'elles rencontraient, poussèrent jusqu'à la gare des marchandises du Nord et s'emparèrent du quartier Clignancourt ; une brigade occupait le pied même des pentes. Au sud, le corps Clinchant enleva la place Clichy, suivit le boulevard extérieur et pénétra dans le cimetière Montmartre. A midi, on commença à gravir les hauteurs. A une heure, le drapeau tricolore flottait sur la tour Solférino.
La lutte, dans sa brièveté, avait été meurtrière. A chaque rue, il fallait conquérir une ou deux barricades, qui étaient attaquées de front en même temps que tournées au moyen de cheminements pratiqués à travers les maisons par les sapeurs du génie- La défense, heureusement, avait été assez molle, malgré le concours que lui apportaient maintenant les femmes, qui n'étaient pas les moins acharnées (1), et de nombreux enfants, enrôlés de gré ou de force (2). Cluseret s'était éclipsé. La Cécilia, qui avait pris le commandement dans la nuit, demandait en vain des renforts et donnait des ordres inutiles. « On ne m'obéit pas ! » disait-il. Seul, Dombrowski tenait tête avec énergie et essayait
(1) « On dirige sur Montmartre un détachement de vingt-cinq femmes qui viennent s'offrir sous la conduite des citoyennes Dimitrieff et Louise Michel. » — « Les femmes seules ont montré de l'ardeur. » (Lissagaray, p. 333.) — « Place Blanche, il y a une barricade parfaitement construite et défendue par un bataillon de femmes, 120 environ. » (Salut public du 24, article de Maroteau.)
(2) Des enfants manient des pelles et des pioches aussi grandes qu'eux. (Lissagaray, p. 330.)
de grouper ses troupes débandées. Refoulé, presque cerné, il recula vers le boulevard Ornano, emmenant les débris de ses bataillons qui laissaient sur le terrain beaucoup d'hommes tués ou fusillés sur place, comme ayant été pris les armes à la main. Il était à peine au pied des Buttes qu'il se heurtait à la division Montaudon, entrée le matin même par la porte Saint-Ouen. Il essaya alors de se frayer un passage. Mais, dans la rue Myrrha, il reçut en pleine poitrine une balle, dont il mourut deux heures après à l'hôpital L,ariboisière, où il avait été transporté.
Pendant ce temps, le corps Clinchant, descendant vers l'intérieur, s'emparait, non sans difficultés ni pertes, du collège Rollin, de la place Saint-Georges et de l'église Notre-Dame-de-iLorette, puis faisait, dans le faubourg Montmartre, sa jonction avec l'aile gauche du corps Douay, qui venait de conquérir le quartier de l'Opéra et de la rue Drouot, sans autre incident sérieux que l'enlèvement au 67 e fédéré, qui y fut écharpé, de la barricade de la rue Caumartin (1).
Quant à l'aile droite de ce même corps, elle se heurtait, aux environs de la place de la Concorde et de la Madeleine, à une résistance acharnée. Brunel, qui commandait là, avait donné l'ordre d'incendier les maisons de la rue Royale par lesquelles on pouvait le
(1) Cette affaire, comme on le verra plus loin, eut des conséquences inattendues. Elle amena, le lendemain, l'assassinat du capitaine insurgé de Beaufort, et peut-être celui des otages.
tourner. Il dut cependant se replier sur le Palais-Royal et les Tuileries. Mais, comme notre artillerie rendait ces deux points intenables, il les abandonna à dix heures du soir, après y avoir fait mettre le feu, ainsi qu'aux bâtiments du ministère des Finances, qui s'étalaient le long de la rue de Rivoli (1).
Sur la rive gauche, les progrès de l'armée de l'ordre rencontraient également de pénibles obstacles. 1& III e corps avait dessiné un grand mouvement débordant, pour faire tomber les défenses du quartier de l'Observatoire. I*a division Levassor-Sorval ne s'empara qu'avec peine d'une forte barricade qui barrait la chaussée du Maine, à sa jonction avec la rue de Vanves, puis du cimetière Montparnasse. Mais, commme sa 2 e brigade avait réussi à tourner la rue de Châtillon, les insurgés, près d'être cernés, se décidèrent à la retraite, abandonnant huit pièces de canon. Nos troupes alors prirent pied place d'Enfer et dans le marché aux chevaux. Reprenant ensuite leur marche en avant, elles enlevèrent, dans la soirée, une grande barricade située à l'angle de la rue de Rennes et de la rue d'Assas, qui tenait en échec la gare Montparnasse, et, en
(1) I«a place de la Concorde, où depuis la veille s'abattaient les obus tirés par les batteries de Passy, de l'Étoile, du quai d'Orsay, était dans un état lamentable. Des débris de toutes sortes jonchaient son sol crevassé. Plusieurs des statues qui l'entourent, celle de 1411e en particulier, avaient beaucoup souffert. Cest Bergeret et un nommé Benot qui allumèrent l'incendie des Tuileries, où des tonneaux de poudre avaient été accumulés.
même temps, la Maternité, à droite, et la rue Vavin, à gauche. Lisbonne, après une résistance très énergique, se replia avec ce qui lui restait de monde sur le Panthéon.
Vers le centre de la ligne, les deux autres divisions du II e corps avaient eu, elles aussi, de rudes combats à soutenir. La division Lacretelle entra dans la caserne de Babylone, dans l'Abbaye-au-Bois, puis attaqua le carrefour de la Croix-Rouge, où les fédérés de Eudes se défendirent énergiquement. Elle ne réussit que dans la nuit à les chasser complètement, non sans qu'ils aient promené leurs torches incendiaires dans les maisons qui les entouraient. A sa gauche, la brigade Bocher, de la division de Susbielle, balaya les rues de Martignac et de Bellechasse et enleva l'ancienne caserne des Cent-Gardes, où périrent nombre d'insurgés. Le 46 e de ligne, aidé des fusiliers-marins de la division Bruat, enleva successivement le ministère de la Guerre, le bâtiment central des télégraphes, déblaya la rue du Bac, et poussa jusqu'à Saint-Thomas-d'Aquin. Malheureusement on ne put empêcher les fédérés de mettre le feu, avant de les évacuer, à la rue de Lille, au palais de la Légion d'Honneur, à celui de la Cour des Comptes et à la Caisse des Dépôts et Consignations.
A la suite de ces divers mouvements, l'armée de Versailles put s'étaler, le 23 au soir, sur une ligne de bataille concave, dont l'aile gauche s'appuyait à la
gare des marchandises du Nord et. l'aile droite au bastion 31, près de la porte d'Arcueil. Au milieu, le massif des monuments et des immeubles incendiéspointait comme un bastion inabordable et flamboyant.
Dans la ville, le spectacle était lugubre. Les rues saccagées, éventrées, grondantes du roulement des canons et de clameurs farouches, semblaient avoir été désertées par leurs habitants. Des groupes de fédérés, dépenaillés, couverts de boue, de sueur et de sang couraient à la débandade, les uns fuyant, les autres allant aux barricades, tous cherchant une direction, une impulsion, un ordre pour la bataille ou pour le salut. Des troupeaux de femmes erraient à l'aventure, un seau de pétrole à la main, tandis que sur les trottoirs dormaient en grappes humaines, harassés et noirs de poudre, ceux qui avaient survécu à la lutte ou à la répression sommaire par laquelle nos soldats exaspérés vengeaient leurs morts. L'aspect des quartiers tenus par l'armée de Versailles offrait sans doute un spectacle moins grouillant et désordonné, mais tout aussi sinistre. Couchés aussi à la belle étoile, vivant à peu près au hasard, au moyen des vivres du sac et de quelques distributions hâtives, les troupiers bordaient les avenues, que sillonnaient des estaffettes portant les ordres, des caissons de munitions ou des convois d'ambulance envoyés à la recherche des blessés. Devant les barricades effondrées, des sentinelles veillaient, arme toujours prête et œil au guet. Derrière, les agents de
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police, aidés par des gardes nationaux testés -fidèles et que signalait un brassard tricolore, fouillaient les maisons pour y recueillir armes et munitions. Et dans la nuit, éclairée par la flambée des incendies, devenue si éclatante qu'on pouvait lire comme en plein jour, crépitait par-ci par-là quelque bruit de fusillade. C'étaient des insurgés qu'on passait par les armes ou des pétroleurs sur qui la cour martiale faisait exécuter séance tenante la sentence qu'elle venait de prononcer.
A l'Hôtel de Ville, le Comité de Salut public siégeait encore. Pour nourrir ses troupes, il envoyait réquisitionner 500 000 francs à la Banque de France, et autorisait les commandants de barricades à requérir comme bon leur semblerait les vivres dont ils auraient besoin. Il ordonnait aux municipalités de concentrer à la mairie du XI e arrondissement toutes les matières inflammables qu'elles pourraient trouver et de faire brûler les maisons « assaillies par les Versaillais ou la réaction ». De son côté, le Comité central, qui ne voulait pas être en reste, lançait aux troupes de Tordre une dernière proclamation. Vers trois heures, il reçut la visite du restaurateur Bonvalet, qui, accompagné de trois ou quatre membres de la Ligue des Droits de Paris, venait lui demander de faire cesser le feu, et s'offrait à tenter encore une démarche auprès de M. Thiers. « Prenez un fusil et allez aux barricades ! » leur fut-il répondu. Et comme une deuxième entrevue
avait lieu un peu plus tard, l'un des membres du Comité, Rousseau, déclara nettement : « Nous ne pouvons être vaincus. Au besoin, nous aurons recours à des moyens extrêmes. » Ce qui n'empêchait point ses collègues d'afficher, en ce moment même, des propositions de paix, où ils avaient l'audace de poser des conditions !
Dans la soirée, Raoul Rigault préluda par un Meurtre abominable crime à tous ceux, aussi exécrables, que *** ses complices devaient commettre les jours suivants. ^ hauA$ y^ Il fit froidement assassiner, à Sainte-Pélagie, le malheureux Chaudey, coupable uniquement d'avoir, le 21 janvier, demandé à l'autorité militaire qu'elle envoyât des troupes dégager la place de l'Hôtel-de- Ville. S'étant rendu à la prison à onze heures du soir, il déclara à Chaudey qu'il allait mourir. Celui-ci protestait de son républicanisme, qui était très réel, et disait qu'il avait une femme et des enfants. Mais le procureur de la Commune n'était pas homme à se laisser attendrir pour si peu. Il fit pousser Chaudey, qui n'avait pas eu le temps de se vêtir (1), dans le chemin de ronde, où l'attendait un peloton d'exécution. Il commanda lui-même le feu en levant son sabre. Chaudey tomba foudroyé après avoir dit : « Tu vas voir comment un républicain sait mourir ! » Le meurtre accompli, Rigault, aidé de quelques aco-
(1) Chaudey fut exécuté en robe de chambre.
lytes, dont un seul paya plus tard ce forfait (i), envoya chercher trois gendarmes, les nommés Bouzon, Capdeville et Pacotte, et, sur simple constatation d'identité, les fit mettre à mort (2). Cela fait, il s'en alla tranquillement rejoindre les fédérés qui occupaient le quartier du Panthéon.
Journée Journée lugubre et douloureuse entre toutes. Une du 24. fumée noire, épaisse et acre, qui prend à la gorge,
La tragé- obscurcit l'air. Des flammèches incandescentes voltigent à travers l'espace et retombent en pluie de °V ue ' cendres sur le pavé des rues. On respire à peine dans cette atmosphère embrasée, où règne une chaleur suffocante. I^a Seine reflète dans ses eaux tremblotantes des lueurs rougeâtres et semble charrier des flammes, qu'alimentent à chaque minute de nouveaux brasiers. Déjà la bibliothèque du I^ouvre brûle, et le Musée lui-même, avec ses inestimables richesses, est menacé. Au loin, pointent des éclairs sinistres, révé-
(1) Un nommé Préau de Védel, détenu de droit commun, qui avait éclairé l'horrible scène en tenant une lanterne, puis donné le coup de grâce au malheureux Chaudey, fut condamné à mort et exécuté le 19 mars 1872. I<es autres, Slon, secrétaire de Rigault, et Clermont, « juge d'instruction », purent se sauver à l'étranger. Enfin un nommé Berthier, qui faisait les fonctions de commis-greffier à la prison, fut condamné, par contumace, à dix ans de travaux forcés.
(2) I/un deux essayait de s'évader et s'était réfugié derrière un tas de ferraille, dans la cour de la chapelle. Il fut ramené et fusillé au même endroit que ses camarades. « Ne le tue pas, au moins! avait crié Rigault à Clermont, qui allait à sa poursuite. Il faut qu'il crève avec les autres ! »
lateurs de catastrophes prochaines. Il faut se hâter, si Ton veut arracher Paris aux vandales qui entendent venger sur lui leur défaite, car demain c'est sur un monceau de ruines qu'on marchera.
Le maréchal alors ordonne un grand effort sur le centre, qui est le plus menacé. Il veut sauvegarder, avec ce qui reste du Louvre, le Panthéon et le Luxembourg.
En conséquence, dès l'aube, la division Bruat, poussant droit devant elle, balaye tout le VI e arrondissement, et s'empare de l'École des Beaux-Arts, de l'Institut, de la Monnaie, de la rue Taranne. La résistance n'a pas été très dure, car les fédérés, menacés d'être pris entre deux feux par les brigades Bocher et Paturel qui ont enlevé de concert les rues d'Assas et Notre-Dame-des-Champs, n'ont pas tenu longtemps. Un instant après, ces troupes, en une brillante attaque exécutée malgré les obus que font pleuvoir les barricades de la rue Soufflot, emportent d'assaut le Luxembourg, dans le jardin duquel était une poudrière que les insurgés ont fait sauter. Puis, le 17 e bataillon de chasseurs, gagnant la rue Soufflot, en chasse les fédérés, ainsi que des rues Malebranche et Cujas (1).
(1) I<a défense du V e arrondissement avait été organisée par un ouvrier typographe, Jean Allemane, devenu depuis le chef d'une fraction du parti socialiste. Nombre de barricades furent défendues par des femmes. Quant aux fédérés, malgré les efforts de Varlin et de Lisbonne, ils n'obéissaient plus. « Ils ne voulaient aucun chef » .
(Voir IflSSAGAKAY, p. 349.)
Dans le même temps, la division Levassor-Sorval a enlevé le parc Montsouris, puis le Val-de-Grâce, et se dirige maintenant sur le Panthéon, par l'est. De son côté, la division Lacretelle a atteint, au boulevard Saint-Michel, par Saint-Sulpice, les rues Racine et de rÉcole-de-Médecine. Un moment arrêtée par le feu des canons en batterie sur le pont Saint-Michel, elle peut, aussitôt après que notre artillerie a éteint celle des fédérés, gagner la place Maubert et le Lycée Louis-le-Grand. La montagne Sainte-Geneviève étant ainsi cernée à peu près complètement, il suffit maintenant d'un dernier et vigoureux effort du II e corps pour s'en rendre maîtres. Les fédérés, bousculés, battent précipitamment en retraite après avoir subi de grosses pertes. Lisbonne, qui les commande, entraîne leurs débris, par le pont d'Austerlitz, qui se défend encore, jusqu'à la mairie du XI e arrondissement.
Quelques instants plus tard, Raoul Rigault expiait par la mort ses violences et ses crimes. Arrêté dans l'hôtel Gay-Lussac, qu'il habitait et où il était rentré dans la matinée, il fut emmené vers la rue de Médicis et le Luxembourg. Mais, arrivé au coin delà rue Royer- Collard, comme dans un mouvement d'exaspération ou de bravade il criait : « Vive la Commune ! A bas les assassins ! » le sous-officier qui le conduisait l'abattit d'un coup de revolver dans la tête. Son corps, revêtu d'un uniforme de chef de bataillon, resta étendu sur le trottoir et ne fut reconnu que plusieurs heures
après pour être celui du procureur de la Commune. Cet anarchiste farouche avait juste vingt-quatre ans (1).
Passons maintenant sur la rive droite. Là, dès deux heures du matin, la division Berthaut avait occupé la place Vendôme, à peu près abandonnée, puis la place du Carrousel et le Louvre, dont elle réussissait à circonscrire l'incendie. La division L'Hérillier s'était emparée de la Banque, de la Bourse, de l'église Saint- Eustache, qui commençait à flamber. La division Vergé, après avoir aidé à éteindre le Louvre, poussait de l'avant et atteignait, dans la soirée, l'Hôtel de Ville en flammes ainsi que la caserne Lobau.
Plus au nord, la division Garnier, du V e corps, enlevait successivement le Conservatoire, l'église Saint-Eugène, le Comptoir d'Escompte, puis, traversant le boulevard Montmartre, déblayait la Bourse, en même temps qu'elle emportait d'assaut la très forte barricade de la porte Saint-Denis, et poussait de là jusqu'au boulevard de Strasbourg. A sa gauche, la division Duplessis, du même corps, s'emparait du square Montholon, de l'église Saint-Vincent-de-
( 1) Raoul Rigault, il faut le dire à la décharge de sa mémoire, montra devant la mort une belle crânerie. IyUi-même s'était livré aux soldats, qui l'ayant vu entrer en uniforme dans l'hôtel Gay-I^ussac, voulaient faire un mauvais parti au propriétaire. « Je ne suis ni un
c ni un lâche ! » dit Rigault en se présentant. Et il les suivit, tnaig
sans dire qui il était.
Paul, de la caserne de la Nouvelle-France, ainsi que d'une barricade considérable établie à la jonction du boulevard Magenta et de la rue de Chabrol.
Enfin, à l'extrême aile gauche, le corps Ladmirault avait occupé solidement les gares de l'Est et du Nord. Après une série de combats assez rudes, pendant lesquels il avait fallu fréquemment cheminer à travers les maisons, sa jonction s'était faite, rue Lafayette, avec le corps Clinchant. Mais la division Montaudon dut, au préalable, enlever une puissante barricade, qui tenait l'angle des boulevards Rochechouart et Ornano, et même repousser un retour offensif des fédérés. Pendant ce temps, la brigade Laveaucoupet construisait, sur la Butte Montmartre, des batteries destinées à contre-battre celles des Buttes-Chaumont et de Charonne, dont le tir devenait gênant.
Ainsi, dans la soirée, l'armée de Tordre avait conquis plus de la moitié de Paris. Elle était maîtresse des grandes forteresses de la Commune, telles que Montmartre, la place de la Concorde, la place de l'Hôtel-de-Ville et le Panthéon. Son front de bataille formait maintenant une ligne presque droite, allant de la gare du Nord au parc de Montsouris. le quartier général était au ministère des Affaires étrangères, quai d'Orsay (i). Malheureusement, elle n'avait pu empêcher ses sauvages adversaires de poursuivre leur œuvre barbare de dévastation et de sang.
(i) Maréchal de Mac-Mahon, Rapport officiel, p. 28.
Dès le matin, après un dernier conciliabule du Comité de Salut public, l'évacuation de l'Hôtel de Ville avait été décidée. Mais alors Pindy, qui en était le commandant, fit amener des tonneaux de pétrole, des caisses de poudre, et alluma l'incendie. Cet acte bestial fut imité par Ferré, sorte de brute sanguinaire, qui, pour préluder aux autres abominations qu'il allait commettre, fit flamber le Palais de Justice et la Préfecture de Police (1) avant d'en partir. Brûlé aussi le Théâtre Lyrique de la place du Châtelet, pour rien, pour le plaisir ! La rage des incendiaires s'attaquait à tout, et, sans l'intervention de quelques courageux citoyens, artistes pour la plupart, qui, sous la direction d'un chef de bataillon de la Garde nationale de l'ordre, le commandant Monplot, s'étaient armés pour garder certains bâtiments menacés, on aurait vu les Archives, les Arts-et-Métiers, l'Imprimerie nationale et même Notre-Dame, subir le sort des Tuileries et de la Légion-d'Honneur ! Quant au Théâtre-Français, l'arrivée de l'armée seule l'avait sauvé.
Dans les troupes de l'émeute, surchauffées de fièvre et d'alcool, une sorte de folie furieuse secouait des êtres qui n'avaient plus rien d'humain que le nom. Ils en venaient aux extrémités les plus monstrueuses et à de véritables crises de délire aigu. Ils se fusillaient entre eux, témoin ce comte de Beaufort, capitaine à
(1) I«a Préfecture de Police était l'ancien palais des premiers présidents du Parlement.
Tétat-major du délégué à la Guerre, aventurier dont l'histoire est assez obscure, et qui fut passé par les armes le 24, derrière la mairie du XI e arrondissement, par les fédérés du 66 e bataillon, dont il avait dit naguère, en un moment d'humeur, «qu'il le purgerait (1) ». Ils pourchassaient les aides de camp galonnés, qu'ils contraignaient à porter des pavés et à se battre avec eux sur les barricades. Ils mettaient pêle-mêle dans leurs rangs de malheureux enfants qui, quand ils étaient gavés d'eau-de-vie, maniaient indistinctement le fusil et la torche, et, s'ils ne tombaient pas dans la bataille, ne pouvaient pas toujours échapper au peloton d'exécution. Ils se battaient avec frénésie... quand ils se battaient, mais sans méthode, sans ordre, sans direction. Ils n'obéissaient plus à personne, pas même aux quelques enragés, Eudes, Brunel, Lisbonne, qui essayaient de coordonner un peu leurs efforts décousus. D'ailleurs, c'était partout le désarroi complet. I^e Comité central, après avoir d'abord réintégré son ancien domicile de la rue
fi) Ce 66° bataillon était celui qui avait eu, la veille, l'affaire de la rue Caumartin, où il avait été décimé. Une cantinière, la femme I,achaise, en voyant passer, le 24 au matin, de Beaufort en grande tenue, rue Sedaine, près de la place Voltaire, le désigna comme celui qui avait envoyé les fédérés à la mort. On le saisit ; trois hommes qui allaient jouer le principal rôle, quelques heures plus tard, dans la tragédie de la Roquette : Gois. Genton et Fortin, le jugèrent et le condamnèrent à la dégradation. Mais, dans le tumulte grandissant, il fut saisi, emmené dans un terrain vague, et fusillé. (Da Costa, t. I,
p. 449 et Suiv., IyISSAGARAY, p. 347).
Basfroy, s'était transporté, avec le Comité de Salut public, sans pour cela se soumettre à l'autorité de ce dernier, à la mairie du XI e arrondissement, dont Delescluze essayait de faire une véritable citadelle et le réduit de l'insurrection sur la rive droite. Mais, tandis que le délégué à la Guerre usait ses dernières forces à organiser une défense qui voulait être formidable, et qui Tétait en effet, les autres perdaient leur temps en motions imbéciles que rendaient plus confuses et plus embrouillées encore celles que proposaient sans relâche les réfugiés des quartiers envahis. Tout ce monde, en proie à une exaltation fébrile, à la rage ou à la terreur, s'agitait, se démenait, passait, sans transition souvent, d'une ardeur convulsive à l'abattement le plus complet. Et personne ne se doutait qu'à la même heure des forcenés préparaient sournoisement un des crimes les plus odieux de cette période si féconde en crimes de toutes espèces, l'assassinat en masse des malheureux otages, dont la mise à mort n'était qu'une vengeance féroce, puisqu'elle ne pouvait en aucune façon empêcher les fusillades sommaires dont elle prétendait être une représaille ou la réparation.
Dans l'après-midi du 22 mai, Raoul Rigault, muni d'un ordre du Comité de Salut public, signé de Ranvier, de Eudes et de Gambon, avait fait transférer de Mazas à la Roquette, dans des camions réquisitionnés au chemin de fer de Lyon par Da Costa, tous les
prisonniers que contenaient la première de ces prisons. Il y en avait cinquante-deux, parmi lesquels l'archevêque Darboy, M. Bonjean, beaucoup d'ecclésiastiques et quelques agents de police. I^e transport, assez long, ne s'était point effectué sans incidents, et même, au faubourg Saint-Antoine, la foule hurlante, qui voulait «tuer les calotins », avait dû être dispersée par l'escorte. Il ne fut terminé complètement que dans la matinée du lendemain.
A ce moment, sur la place Voltaire, une populace furieuse, ivre de sang et de vin, rugit devant la mairie où Delescluze donne, sans d'ailleurs être écouté, ses derniers ordres pour la défense. Dans une boutique borgne, Ferré, avec ses deux acolytes Genton et Fortin, le premier vaguement délégué de la Sûreté générale (i), le second non moins vaguement inspecteur des barricades (2), se tient en permanence. Devant la porte, des bandes hurlantes de fédérés appartenant au 00 e bataillon, qui a été mis en goût par l'exécution du comte de Beaufort, réclament à grands cris la mise à mort des otages, et aussitôt, sans se faire prier. Ferré envoie au directeur de la Roquette l'ordre d'en fusiller six.
Alors se forme une cohue de forcenés, en tète des-
» i II fat condamne à mort et exécuté À Satory. H ctut sculpteur sur boès et avait été blesse en juin 184$ ces. Ce nreotutioniaire iarcacbe mourut <f aiQeiirs
jvsqa'à ranmètk.
quels marchent Genton et Fortin, bientôt rejoints par Mégy et deux ou trois officiers de l'émeute, qui jugent apparemment la bataille plus dangereuse que l'assassinat. Elle arrive à la prison et réclame l'archevêque, le président Bonjean et quatre prêtres. Mais le directeur, François (1), pris de peur; se dérobe et refuse de livrer ses prisonniers. Sur quoi Fortin retourne place Voltaire et fait ajouter à l'ordre primitif ces mots : «Et notamment l'archevêque (2). » Après quoi il monte sur un banc, demande des hommes de bonne volonté pour l'exécution, et s'en retourne, escorté par une troupe d'individus armés qui poussent des cris furieux de « A mort ! à mort ! » Cette fois, François, qui se croit suffisamment couvert, livre à la bande féroce M& Darboy, le président Bonjean, l'abbé Deguerry, les Pères jésuites Allard, Clerc et Ducoudray. On les entraîne à travers un long couloir dans le chemin de ronde, où pénètre après eux le peloton d'exécution. On les adosse au mur d'enceinte ; ils se rangent silencieusement en récitant tout bas des prières, puis, au commandement d'un nommé Sicard,
(1) François, emballeur de son état et directeur de prison par aventure, fut condamné à mort et exécuté à Satory, le 24 juillet 1872, principalement pour sa participation au massacre de la rue Haxo, qu'on verra plus loin.
(2) « On veut l'archevêque ! Il nous faut l'archevêque ! dit Fortin à Ferré. François exige pour cela un ordre écrit. » — « C'est bien, répond Ferré impassible. Ils veulent l'archevêque, ils l'auront !... » (Da Costa, t. II, p. 6.)
capitaine d'état-major de la Garde nationale (i), une première décharge retentit, qui couche les otages à terre, sauf M* r Darboy, lequel ne tombe qu'à la seconde (2). Des gardes alors donnent le coup de grâce, et les exécuteurs s'en vont, dans la boutique de la place Voltaire, dresse* un procès-verbal sommaire de l'horrible besogne qu'ils viennent d'accomplir. Il est sept heures du soir.
Journée La nouvelle de ce massacre n'était pas encore parafa 25. venue au quartier général de l'armée de Versailles Massacre quand, le 25 de grand matin, le maréchal donna ses des domi- ordres pour la journée. Mais on y sentait fort bien nicains la nécessité de se hâter, afin de devancer, si c'était d*Arcueil. possible, les attentats de toute nature que l'on ne Mort de prévoyait que trop. Sur la rive gauche, la Butte- Delescluze. aux c a iu es> très fortement organisée, semblait devoir offrir une résistance sérieuse. Un mouvement débordant de l'aile droite fut donc résolu, afin de faire tomber cette sorte de petite forteresse, tandis que sur la rive droite on s'emparerait de la place du Châteaud'Eau et de la Bastille, afin de refouler les émeutiers sur Belleville et Ménilmontant (3).
(1) Sicard, arrêté, mourut en prison, à Versailles.
(2) Il y avait là un nommé I*olive, qui s'écria avec un juron : « Il est donc blindé, celui-là !» Il fut condamné à mort et exécuté à Satory le 10 septembre 1872.
(3) Ce jour-là, dans la matinée, le colonel I^eperche, à la tête de quelques détachements du II* corps, s'empara successivement des
I^e général de CSssey, chargé de l'opération contre la Butte-aux-Cailles, avait pris des dispositions pour l'envelopper, et fait poster des batteries au bastion 31, à l'Observatoire et sur la place d'Enfer. Il mit ses colonnes en mouvement vers midi.
A droite, la brigade Lian, partant de Montsouris, se porta sur le pont Napoléon (1) en longeant le rempart, puis, piquant vers l'ouest, alla occuper la gare des marchandises de la compagnie d'Orléans. De son côté, la brigade Osmont, débouchant de l'asile Sainte- Anne, vint, à travers les enclos et les jardins, prendre pied sur les avenues d'Italie et de Choisy, en balayant devant elle, comme avaient fait les soldats du général Iyian, tout ce qui s'opposait à sa marche en avant. Plus au nord, la brigade Bocher, arrivant du quartier Montparnasse, atteignit les Gobelins, s'empara de la manufacture, à laquelle les insurgés avaient mis le feu, puis de la barricade du boulevard Saint-Marcel, et gagna la mairie du XIII e arrondissement (place d'Italie), en même temps que la brigade Osmont.
C'est Wrobleski qui commande à la Butte-aux^ Cailles. Il a sous ses ordres le 101 e bataillon, celui du
forts de Montrouge et de Bicêtre, à peu prés abandonnés par leur garnison. I*e fort d'Ivry fut évacué {gaiement vers une heure, mais après que l'explosion préméditée d'une poudrière eut fait sauter deux bastions. Ce fut la cavalerie qui enleva l'ouvrage. I<es fédérés qui l'occupaient vinrent, malgré I<éo Meillet qui les commandait, se réfugier dans la Butte-aux-Cailles.
(1) Aujourd'hui pont National.
trop fameux Serizier, bande de frénétiques « indisciplinés, indisciplinables, qui se mutinent au repos (i) » et ressemblent plus à une horde de sauvages qu'à une troupe quelconque. L'armée de l'ordre les a bousculés, fusillés, démolis, et maintenant leurs débris se replient en désordre vers la place Jeanne-d'Arc formidablement armée, pour y continuer le combat désordonné qu'ils mènent depuis trois heures, quand, tout à coup, un hasard déplorable leur fournit l'occasion d'assouvir la rage qui les anime, sur de malheureux prêtres que la fatalité seule a fait tomber sous leurs coups.
La prison du secteur du XIII e arrondissement renfermait vingt prisonniers, appartenant à la maison d'éducation des dominicains d'Arcueil, et que Léo Meillet avait fait arrêter le 19 mai, à l'instigation de Serizier, lequel prétendait qu'un commencement d'incendie survenu dans le collège n'était autre chose qu'un signal fait aux Versaillais. On venait de les amener du fort de Bicêtre, où ils avaient été jusque-là détenus, et, dans la journée du 25, vers trois heures, le gardien chef de la prison, un nommé Gouin, avait imaginé de les envoyer travailler aux barricades de l'avenue des Gobelins. Mais, comme à ce moment même les troupes de Versailles débouchaient en face, les prisonniers prirent leur course et cherchèrent à se sauver en gagnant l'avenue d'Italie. Ce que voyant, les fédérés dirigèrent sur eux une fusillade nourrie,
(i) I.ISSAGARAY, loc. dt. t p. 538.
qui en jeta quatorze par terre. C'étaient les PP. Captier, Bourhord, Delonne, Cotrault et Chatagneret, plus neuf frères servants ou employés. Les autres purent échapper au massacre, et furent tôt après délivrés. Serizier paya plus tard de sa vie cet abominable guet-apens.
Cependant les insurgés qui l'avaient commis ne voyaient pas leurs affaires en meilleur état pour cela. Ils étaient maintenant cernés à peu près complètement, et toute résistance sur la butte devenait impossible. Ils s'enfuirent en désordre, laissant entre nos mains vingt canons, des mitrailleuses et des centaines de prisonniers, dont un certain nombre, parmi les plus acharnés, furent passés par les armes. Mais alors le général Bocher se mit à leur poursuite, par les boulevards de l'Hôpital et de la Gare, fit enlever leur réduit de la place Jeanne-d'Arc et les obligea à se rendre à discrétion, au nombre de sept cents (1).
Tandis que ces événements se déroulaient, la divison Lacretelle avait atteint, par la Halle aux Vins et le jardin des Plantes, la gare d'Orléans, où se trouvait déjà la division Bruat, laquelle, partie à huit heures du matin de la rue Saint-André-des-Arts, s'était portée sur cette gare par les quais. Plus à gauche, la brigade de la Mariouse, longeant la rive droite, avait pu atteindre le Grenier d'abondance, trop tard malheureusement pou empêcher les fédérés de l'in-
(1) Rapport officiel du maréchal de Mac-Mahon, p. 30.
cendier. Mais, comme les feux dirigés sur elle par les batteries du boulevard Bourdon et du pont d'Austerlitz l'empêchaient alors de franchir le canal de l'Arsenal, le génie construisit une passerelle qui permit de passer à l'abri, puis de remonter ensuite sur le quai de la Râpée, en prenant le pont à revers. I^es fédérés abandonnèrent celui-ci. Quelques instants plus tard, à la tombée de la nuit, le pont de Bercy, la gare de Lyon et la prison de Mazas tombaient à leur tour. Quant à la division Vergé, qui devait tourner la place de la Bastille par le nord, elle avait bien conquis la place Royale et déblayé les rues avoisinantes, mais la nuit l'avait arrêtée avant que sa mission tout entière ait pu être accomplie (i).
Tout à fait au nord de Paris, le corps Ladmirault, se prolongeant par sa gauche le long des fortifications, s'était emparé des passages du canal Saint-Martin, de l'usine à gaz de la Villette et des abords de la Rotonde, afin de préparer l'attaque des Buttes- Chaumont, pendant qu'au centre les corps Douay et Clinchant soutenaient d'assez rudes combats, surtout le second.
(i) Tandis que les troupes avançaient sur les deux rives de la Seine, les canonnières du siège, reprises aux fédérés, étaient entrées en action. Dès le 24 au soir, elles avaient tiré le canon contre les quais. I«e 25, elle remontèrent le fleuve, même en avant des troupes, et prirent à revers, par leur feu, les défenses des insurgés. Elles aidèrent ainsi puissamment à la prise des ponts d' Austerlitz et de celui de Bercy. (Ibid., p. 31 et 32.)
Quittant ses bivouacs dès quatre heures du matin, — si Ton peut appeler bivouacs les trottoirs où, chaque soir, s'étendaient pêle-mêle officiers et soldats, — ce dernier s'était tout entier porté vers la place du Château-d'Eau, qu'il avait ordre d'enlever. Elle était formidable, avec les grandes barricades qui la barraient au débouché des boulevards Voltaire et du Temple, tellement qu'une attaque directe semblait impossible. On chercha donc à l'aborder de revers, par tous les côtés à la fois.
I^a division Duplessis, renversant devant elle les défenses du boulevard Magenta et des rues voisines, occupa d'abord la mairie du X e arrondissement, l'église Saint-Laurent, l'hôpital Saint-Martin, puis déboucha sur les derrières de l'entrepôt de la Douane, qu'elle enleva, et de la caserne du Prince-Eugène, où pénétra le 2 e provisoire, après avoir enfoncé la porte. A droite, la division Garnier débarrassait de ses occupants les rues Meslay, de Turbigo, et prenait pied dans l'église Saint-Nicolas-des-Champs, ainsi que dans le Conservatoire des Arts et Métiers et le square du Temple (1). l<e marché Saint-Martin tombait
(1) « Après une assez longue lutte, les fédérés abandonnent les barricades du Conservatoire, laissant une mitrailleuse chargée. Une femme aussi reste, et quand les soldats sont partis, décharge la mitraille. » (IyissAGARAY, p. 363.) I*a barricade de la rue Magnan, derrière la caserne du Prince-Eugène, fut défendue par des enfants, les « Pupilles de la Commune. » {Ibid.) Brunel, qui les commandait, y fut blessé d'une balle dans la cuisse.
également, avec le parc d'artillerie qui y était installé. Plus à droite encore le corps Douay s'était emparé de l'Imprimerie Nationale, et, nettoyant presque tout le III e arrondissement, s'avançait vers le boulevard du Temple, qu'il atteignit seulement à la nuit. Il poussa alors ses têtes de colonnes jusqu'au théâtre Déjazet, tandis que le général Clinchant faisait occuper les Magasins Réunis.
Ces divers mouvements avaient mis les fédérés en très fâcheuse posture. Ils étaient d'ailleurs assez peu nombreux, et notre artillerie, qui, grâce à la ligne des boulevards, avait maintenant des champs de tir avantageux, leur faisait un mal énorme. Lisbonne, leur chef occasionnel, et Vermorel, qui se promenait partout à cheval et l'écharpe rouge en sautoir, essayaient bien de les encourager et de les maintenir. Mais, quand ils furent tombés tous deux, grièvement blessés, ce fut la débandade (i). Les barricades se vidèrent d'un coup, sans qu'il fût nécessaire de les prendre d'assaut, et sur la place du Château-d'Eau, où, quelques instants plus tôt pleuvaient en ouragan des projectiles de toutes sortes, plana subitement un silence de mort. Tout à coup apparut en haut d'un tas de pavés, au coin du boulevard Voltaire, un petit vieillard en chapeau haut de forme, dont la redingote
(i) Vermorel, qui avait reçu une balle dans l'aine, mourut quelques semaines plus tard à l'hôpital militaire de Versailles, où il avait été transporté.
était barrée d'une large bande rouge. Il resta là quelques instants, immobile et seul. Puis il tomba, abattu par une décharge de mousqueterie. C'était Delescluze qui, désespéré, et ne se sentant plus « le courage de subir une nouvelle défaite après tant d'autres », comme il venait de l'écrire à sa sœur, était venu se faire tuer là, rachetant ainsi, par une fin qui commande autant de pitié que d'estime, une existence consacrée malheureusement à la poursuite de visées chimériques et d'un état social qui ne serait que la destruction de la société.
Il assistait, l'âme navrée, depuis quatre jours, à l'effondrement de tous ses espoirs, et, chose plus pénible encore à son amour-propre, il sentait que les parcelles d'autorité qu'il avait essayé de réunir entre ses mains lui échappaient définitivement, Il n'était plus obéi, plus même écouté, et son intégrité révolutionnaire elle-même ne le garantissait pas contre les plus humiliantes suspicions. Dans la matinée du 26, comme il se rendait, avec quelques autres membres de la Commune, à Vincennes, pour parlementer avec les Allemands, dont un secrétaire de M. Washburne, ambassadeur des États-Unis, lui disait qu'ils étaient prêts à s'entremettre pour obtenir un armistice, les fédérés de garde aux remparts lui avaient refusé le passage, sous prétexte que lui et ses compagnons cherchaient là un moyen de s'enfuir. C'est en rentrant, vers trois heures, de cette fâcheuse promenade, qu'il
Massacre
de la rue
Haxo.
prit la détermination d'en finir. Le vieil agitateur périssait de l'indiscipline des siens, lui qui, toute sa vie, avait prêché l'indiscipline et la révolte. Et il comprenait, trop tard, que, sans autorité, rien ne peut réussir, pas même une insurrection 1
Journée Le plan primitif du maréchal était, on s'en souvient, du de refouler l'insurrection sur les hauteurs qui dominent
26 mat. p ar i s au nord-est, de cerner celles-ci et de forcer ainsi leurs occupants à mettre bas les armes. Mais les résultats de la journée du 26 n'étaient pas tels qu'on pût le poursuivre tel quel. On n'avait pu forcer ni la place de la Bastille, ni la Villette, et conséquemment les abords des Buttes-Chaumont et de Ménilmontant n'étaient pas dégagés. Le commandant en chef jugea que, dans ces conditions, il vaudrait mieux procéder à l'inverse, c'est-à-dire s'emparer d'abord, en les tournant, des hauteurs dont la possession était indispensable, puis en redescendre pour enlever successivement toutes les positions occupées par les insurgés dans la partie basse de la ville, et enfin refouler ces derniers sur les deux corps du centre, Douay et Clinchant, qui en achèveraient la destruction. C'est dans ce sens que furent donnés les ordres pour la journée du 27.
Le corps Vinoy, chargé de la prise de la place de la Bastille, s'était ébranlé dès deux heures du matin (1).
(1) Dans la nuit du 26 au 27, le commandant de Sigoyer, du 26*
Comme il ne pouvait songer à attaquer de front un emplacement aussi formidablement armé, sa manœu vre consista à le déborder par Test ; et, conséquemment, la brigade Derroja, se portant directement à travers Bercy, jusqu'à la gare de Bel-Air, qu'elle enleva ainsi que le bastion n° 8, se rabattit ensuite sur le chemin de fer, pour attaquer la gare de Vincennes, dont elle ne vint à bout qu'avec quelques difficultés. Dans le même temps, les deux brigades La Mariouse et Langourian, déblayant le quartier situé à l'ouest du chemin de fer, s'engageaient dans le faubourg Saint-Antoine, en bousculant toutes les barricades construites dans les rues situées entre les hospices Sainte-Eugénie et des Quinze- Vingts. De son côté, la division Vergé, après avoir franchi le boulevard Beaumarchais, enlevait une à une les défenses accumulées rue de la Roquette, rue de Charonne et faubourg Saint- Antoine. La place de la Bastille était prise à revers, ses défenseurs presque tous morts ou prisonniers, et tout ce qu'il en restait fuyait à toutes jambes vers la place du Trône, poursuivi sans relâche par nos soldats, en proie à une exaspération constante, et qui ne faisaient plus de quartier à leurs farouches ennemis. La pluie tombait à torrents. Néanmoins le général
bataillon de chasseurs, un de ceux qui avaient le plus activement contribué à sauver de l'incendie le Musée du I/>uvre, fut surpris, place de la Bastille, par un poste de fédérés, qui le tua. Son corps ayant été enduit de pétrole, ces sauvages y mirent le feu.
Vinoy ne voulut pas s'arrêter. Dès deux heures, il lançait la brigade La Mariouse contre la caserne de Reuilly et la barricade adjacente, qu'on ne put enlever qu'avec l'aide du canon. Il donnait en même temps l'ordre aux brigades Derroja et de Seigneurens de s'emparer de la place du Trône par un mouvement enveloppant. Celui-ci réussit complètement, vers la tombée de la nuit ; mais la place, battue par les batteries qui enfilaient le boulevard Voltaire et par celles du Père-Lachaise, était intenable, et il fallut en hâte l'évacuer. Les troupes bivouaquèrent tout à l'entrée. A l'extrême droite, la brigade Grémion avait occupé les fortifications, depuis le Point-du-Jour jusqu'à la porte de Vincennes.
Au centre de la ligne de bataille, le corps Douay, franchissant la ligne du boulevard, s'était emparé de tout le quartier compris entre cette ligne et le boulevard Richard-Lenoir. Cette conquête coûta la vie au vaillant général Leroy de Days, un héros de Saint-Privat, qui tomba, frappé d'une balle, dans la rue Saint-Sébastien. Quant au corps Clinchant, qui s'était, lui aussi, mis en mouvement dès la pointe du jour, il prit pied d'abord dans le théâtre du Prince- Impérial (i) et le cirque Napoléon, sans pouvoir malheureusement sauver de l'incendie allumé par les fédérés qu'il chassait devant lui ni la Porte-Saint- Martin, ni les Délassements-Comiques ; puis il s'établit
(i) Aujourd'hui théâtre du Château-d'Eau.
sur la berge du canal, qu'il gagna en cheminant par les maisons. Mais là il fut arrêté par le canon des hauteurs, que contre-battait insuffisammennt celui des Buttes- Montmartre. Et ce fut pour lui une journée extrêmement pénible, qu'il supporta d'ailleurs très vaillamment. Enfin, à l'extrême gauche, le corps I^admirault débusquait les insurgés des rues Riquet, de Flandre et de Kabylie, et s'emparait de la place de la Rotonde, dont les abords (raffinerie et magasins de la Douane) étaient en feu. Après quoi il poussait la brigade Dumont jusqu'au canal Saint-Denis et aux Abattoirs généraux. C'est-à-dire que, dans la soirée, l'insurrection ne tenait plus en son pouvoir que les hauteurs du Père-Lachaise et des Buttes-Chaumont, au pied desquelles les docks de la Villette flambaient.
Devant la déroute implacable, qu'ils sentaient bien que rien ne pourrait désormais conjurer, les derniers chefs de la Commune perdaient la tête et s'en allaient à l'aventure, comme des désemparés. Quelques-uns essayaient encore de prolonger l'agonie, mais sans savoir comment, car leur autorité était depuis longtemps ruinée, et la tourbe qui s'agitait autour d'eux ne les connaissait plus. D'autres ne songeaient qu'à s'esquiver d'une bagarre qui tournait si mal. Nombre d'enragés continuaient cependant à se battre, mais pour leur compte, et en dehors de toute direction. Ils se cramponnaient aux défenses accumulées dans leur réduit suprême, traînant après eux des canons qu'il
eût été plus expédient sans aucun doute de concentrer sur quelque endroit bien choisi (i). Exaltés jusqu'au délire, épuisés de fatigue, ivres de poudre, d'eaude-vie et de sang, ils luttaient avec un acharnement de bêtes fauves traquées. Des montagnes de pavés encombraient les rues de Belleville, où s'étaient réfugiés les plus acharnés, pêle-mêle avec des femmes hystériques et des enfants dépravés, qui faisaient le coup de feu à leurs côtés. Ceux-là ne savaient plus pourquoi ils se battaient, ni même s'ils se battaient pour quelque chose. Ils obéissaient mécaniquement à une sorte de rage inconsciente qui tendait leurs nerfs jusqu'à l'éréthisme. Et leur cohue débraillée roulait de barricade en barricade, féroce, hurlante, presque démente, comme si l'eût poussée à la mort quelque puissance diabolique, gourmande de carnage et de destruction.
Un homme essayait encore de donner à cette résistance incohérente un semblant de direction. C'était Ranvier, qui seul de ses complices gardait dans cette terrible crise un peu de sang-froid, et même de sens pratique. Comprenant fort bien que le temps des grandes phrases était passé, il s'adressait maintenant au seul sentiment de la conservation : « Citoyens du XX e arrondissement, disait-il dans une affiche, qui fut la dernière de ces manifestations inu-
(i) « Chaque barricade veut posséder sa pièce, sans s'inquiéter de voir où porte son tir. » (IyissAGARAY, loc. cit., p. 373.)
tiles, si nous succombons, vous savez quel sort nous est réservé... Je vous demande d'exécuter fidèlement les ordres... Prêtez votre concours au XIX e arrondissement ; aidez-le à repousser l'ennemi. I^à est votre sécurité... » Mais ses conseils eux-mêmes n'étaient point entendus, pas plus que l'invitation qu'il faisait à ses collègues d'aller « se battre au lieu de discuter ». Car les malheureux discutaient encore ! Ils étaient venus là une douzaine, qui avaient installé le gouvernement moribond dans la « cité de Vincennes », vaste enclos de maisons et de jardins, situé rue Haxo, tandis qu'à la mairie du XX e arrondissement, ils faisaient distribuer des vivres et de l'argent aux fédérés débandés qui arrivaient de partout. Ils étaient en train de pérorer quand survinrent douze à quinze membres du Comité Central qui réclamaient la dictature. On la leur donna, en leur adjoignant Varlin (1). Mais elle ne représentait plus qu'un vain titre, dont ceux mêmes qui s'en paraient ainsi in extremis connaissaient l'inanité et le néant.
Voici cependant que vers six heures du soir débouche tout à coup une troupe de forcenés qui encadrent un convoi d'otages, où se trouvent mélangés des prêtres, des gardes de Paris et quelques civils (2). En tête
(i) I,ISSAGARAY, p. 374.
(2) Il y avait onze ecclésiastiques, trente-cinq gendarmes ou gardes de Paris, et quatre agents de la police politique impériale. (Voir la liste exacte aux pièces justificatives.)
marche un colonel de Garde nationale, le nommé Gois, président de la Cour martiale, qui, sur Tordre de Ferré, est allé lui-même, à la Roquette, se faire livrer les prisonniers encore écroués, et les a amenés à Ranvier. Celui-ci, qui ne sait qu'en faire, ordonne de les conduire aux remparts. Mais la foule, dont la frénésie s'exaspère à l'aspect d'une proie nouvelle, veut assouvir à toutes forces sur celle-ci sa soif de vengeance et de sang. Sans écouter les protestations de Serrailler, membre de la Commune, celles de Varlin lui-même, naguère encore un oracle, et qui maintenant est hué, elle pousse les cinquante malheureux dans l'enclos de la cité de Vincennes, ferme la grille, les range tant bien que mal contre le mur de clôture, et, au signal donné par une amazone à cheval, qui abat à coups de revolver le maréchal des logis Genty, elle commence la fusillade... lentement, un à un, les corps s'affaissent, aux applaudissements des spectateurs du dehors... Quand il n'en reste plus un seul debout, les assassins se retirent en criant « Vive la Commune ! » Dans leur acharnement, ils ont, paraît-il, tué un des leurs, qui s'était approché pour mieux voir (i) ! A la nuit, on met pêle-mêle les cadavres dans une grande tranchée, que l'on comble à la hâte, et l'on
(i) Lorsque Gois fît le compte des cadavres, il en trouva cinquante et un. « TLfi. cinquante et unième était probablement celui d'un fédéré qui, s'étant trop approché des victimes, avait été fusillé, dans le tas. » (Gaston Da Costa, t. III, p. 157.)
évacue ce lieu sinistre, théâtre d'une scène de sauvagerie qui dépasse en horreur les épisodes les plus sanglants de la Révolution.
Ce jour-là, d'ailleurs, les exécutions s'accumulent. Le banquier suisse Jecker, dont on a vu plus loin l'arrestation, a été fusillé dans la matinée, non loin du champ funèbre de la cité de Vincennes. Vers huit heures et demie, six individus, au nombre desquels se trouvait un soi-disant commissaire de police, se présentèrent à la Grande Roquette et enlevèrent le prisonnier, d'abord pour le questionner sur l'affaire mexicaine, puis pour l'emmener à un carrefour situé au bout de la rue des Partants, un peu au-dessus et à gauche du cimetière du Père-Lachaise. Là, on le passa par les armes, sans autre forme de procès, après quoi on mit son chapeau, avec une étiquette portant son nom, sur sa figure (1), comme s'il se fût agi d'une exécution ordonnée par quelque Sainte-Vehme. Et de fait, c'était peut-être bien cela, car les auteurs du meurtre accompli dans de si étranges circonstances n'ont jamais été exactement identifiés. Quant au malheureux financier, dont le seul crime était d'avoir été mêlé, comme tant d'autres moins sévèrement punis, à certains tripotages de grande allure, il mourut courageusement, après avoir protesté que, de l'affaire qu'on lui reprochait, il n'avait retiré que des déboires et qu'il méritait surtout d'être plaint. Ceux
(i) IyISSAGARAY, loc. tit> p. 376.
qui prétendaient venger sur lui la moralité publique étaient, en tout cas, de bien singuliers justiciers.
Ces scènes horribles, dont l'écho, franchissant le fracas de la bataille, arrivait jusqu'aux troupes de Tordre, désolées que leur dévouement et leur activité ne réussissent point à les empêcher, exaspéraient officiers et soldats. Avant même que ne se fût déroulé le drame de la rue Haxo, on savait ce qui s'était passé à la Roquette et avenue d'Italie. On connaissait la mort affreuse du commandant de Sigoyer et les traîtrises devant lesquelles ne reculaient pas certains insurgés, particulièrement les viragos de l'émeute. On voyait les plus beaux monuments de Paris s'écrouler dans les flammes, et les désastres s'accumuler, plus cruels et plus irréparables que tous ceux que la guerre étrangère avait causés. Ce n'était plus une révolte qu'il s'agissait de combattre, pas même une révolution qu'on voulait étouffer. C'était un déchaînement formidable de brutalité et de sauvagerie qu'il fallait endiguer au plus vite et par tous les moyens, sous peine d'assister à la destruction complète d'une grande cité, orgueil et parure de notre pays. Les ruines partout amoncelées, la mort de tant de braves soldats qui avaient échappé aux balles allemandes ou aux misères de la captivité pour venir tomber dans cette guerre fratricide, de lâches agressions, trop souvent répétées, tout cela, en suscitant des indignations justifiées et des colères implacables, rendait la répression
inexorable. L'armée de Versailles maintenant ne faisait plus de prisonniers ; les insurgés qu'elle prenait les armes à la main étaient pour la plupart impitoyablement fusillés, et cette justice sommaire ne s'exerçait, il faut bien le dire, qu'à titre de représailles, vengeresses d'atrocités sans nom. Les survivants de la Commune l'ont qualifiée de tuerie. Ils ont appelé nos soldats des massacreurs. C'est donc qu'ils veulent oublier leurs arrêts sanguinaires et des ordres tels que celui-ci, qui fut leur dernier cri de rage :
« Faire détruire immédiatement toute maison des fenêtres de laquelle on aura tiré sur la Garde nationale, et passer par les armes tous ses habiants, s'ils ne livrent et exécutent eux-mêmes les auteurs de ce crime.
« 4 Prairial, an 79 (24 mai, 9 h. soir).
« La Commission de la Guerre (1). »
Quand on en vient à des extrémités aussi monstrueuses, il ne faut point s'étonner si des adversaires à qui l'on oppose une telle férocité se montrent à leur tour sans pitié. Les hommes qui n'ont point reculé devant le meurtre de Chaudey, devant celui de Vaysset, devant le massacre de plus de soixante citoyens paisibles, complètement étrangers à la lutte, et déclarés otages par la seule fantaisie d'un frénétique délirant,
(1) I*e fac-similé de cet ordre, envoyé à l'Imprimerie Nationale, et qui fut affiché dans Belleville et Ménilmontant, est reproduit par Gaston Da Costa (t. III, p. 143).
sont assez mal venus, en vérité, de présenter comme un assassinat indéfendable l'exécution sommaire de Millière, par exemple, que le général de Cissey fit fusiller, dans la matinée du 26, sur les marches du Panthéon. La guerre civile entraîne toujours après elle de terribles conséquences. Mais de celle-ci demeurent uniquement responsables ceux qui Tont déchaînée, pour la satisfaction de leurs passions et de leurs haines, ou pour imposer par la violence un régime révolutionnaire dont ils voudraient être les bénéficiaires, sinon les uniques profiteurs.
Journée Revenons maintenant aux opérations militaires.
du 27. On a vu plus haut que, dans la soirée du 26, Tannée de Tordre était disposée sur une demi-circonférence s'appuyant aux deux portes de Vincennes et du canal de TOurcq, en passant par la rue du Faubourg- Saint-Antoine, le boulevard Richard-Lenoir, le canal Saint-Martin, et le bassin de la Villette. Quant aux insurgés, ils ne tenaient plus que les hauteurs du Père-Lachaise et de Ménilmontant. Leur artillerie, encore que beaucoup moins redoutable maintenant, était toujours cependant assez gênante. Mais nos batteries de Montmartre, désormais en mesure de la contre-battre efficacement, pouvaient en même temps préparer Tattaque suprême qui allait avoir lieu (1).
(1) Rapport officiel, p. 37.
L'ordre d'opérations pour la journée était le suivant : les deux corps Douay et Clinchant garderaient leurs positions de la veille et se tiendraient prêts à recevoir les insurgés refoulés sur eux. Le corps Ladmirault et Tannée de réserve attaqueraient les hauteurs en les débordant par Test. A cet effet, les troupes devaient opérer au préalable leur jonction tout près de la porte des Lilas, sur le plateau culminant qui est l'origine des deux contreforts encore occupés par les fédérés. De là elles se porteraient toutes ensemble à l'assaut (1).
En conséquence, dès six heures du matin, la division Grenier, aile gauche du I er corps, franchit le canal de l'Ourcq et s'empara successivement des bastions compris entre le canal et la porte des Prés-Saint- Gervais. En même temps, elle débusquait l'adversaire de la rue de Flandre et de l'église Saint-Jacques. Des batteries, installées dans les bastions conquis, ouvrirent contre les hauteurs un feu violent, tandis que l'infanterie, en attendant de pouvoir déboucher, entretenait une fusillade nourrie avec les fédérés embusqués dans Belleville, et leur faisait subir de grandes pertes.
Plus à l'ouest, la division Montaudon s'était, elle aussi, ébranlée, mais assez tardivement. L'artillerie insurgée gênait ses déploiements et il lui avait fallu attendre que la nôtre eût conquis la supériorité.
(1) Ibid. t p. 38.
A onze heures cependant, la brigade Dumont s'emparait de la Rotonde, balayait la rue d'Allemagne et la rue de Meaux, tandis que la brigade Lefebvre, passant le canal, enlevait très brillamment deux barricades et atteignait le boulevard de la Villette par les rues Grange-aux-Belles, Vicq-d'Azir et de la Chopinette. A six heures du soir, les Buttes-Chaumont, complètement enveloppées et canonnées de tout le rempart, étaient emportées dans une vigoureuse attaque concentrique. Le régiment étranger y plantait le drapeau tricolore, et l'artillerie mettait la main sur un parc considérable réuni en cet endroit, ainsi que sur les munitions qu'il contenait.
Pendant ce temps, l'armée de réserve, qui opérait plus au sud, s'était heurtée à une résistance désespérée. La brigade de La Mariouse, avançant le long des remparts, gagnait bien un peu de terrain en avant jusqu'à la porte de Bagnolet, et la brigade de Seigneurens réussissait à déblayer la rue de Puebla ; mais, quand cette dernière brigade arriva au Père- Lachaise, il lui fallut faire appel aux réserves pour ne pas être repoussée ; ce n'est qu'avec beaucoup de peine et des pertes sensibles qu'elle parvint à s'emparer de ce formidable réduit. Comme, d'autre part, la brigade de Langourian, qui, en arrière, procédait au désarmement des quartiers adjacents, avait remonté jusqu'à la place du Trône, elle se trouva tout à coup en butte au tir meurtrier des batteries installées
place Voltaire. On dut contre-battre vigoureusement celles-ci avant de songer à marcher plus avant.
Quant aux corps Douay et Clinchant, ils se bornaient, suivant leurs instructions, à occuper solidement leurs emplacements le long du boulevard Richard-Lenoir et du canal Saint-Martin, et à enfiler par leurs canons les avenues directement placées devant eux. De la place de la Bastille, on criblait de projectiles la mairie du XI e arrondissement et l'église Saint-Ambroise. Mais une barricade, placée au croisement des deux rues Sedaine et Popincourt, défiait tous les efforts. Là, Genton, Fortin, les tristes héros du drame de la Roquette, combattaient avec une fureur de désespérés. Ils ne quittèrent la partie que le 28, assez avant dans la nuit.
En dehors de cet incident et de quelques autres semblables, c'était partout la déroute complète, absolue, irrémédiable. Plus de chef nulle part, tous ceux de la première heure étant ou tués ou disparus. Il y avait cependant encore, rue Haxo, cinq ou six membres de la Commune : Ferré, Varlin, Trinquet, Jourde, Ranvier, mais tellement abattus et anéantis que c'était comme s'ils n'eussent pas existé. Autour d'eux, on ne voyait que désarroi et anarchie, des blessés ramenés de partout et qui agonisaient sans soins, des êtres furieux, menaçants, déchargeant leurs armes au hasard, et se blessant souvent les uns les autres; des femmes échevelées, comme cette canti-
nière des Vengeurs de Flourens, qui jurait en appelant ses hommes « d'un hurlement de louve blessée », un mouchoir autour de son front saignant (i). Aux lueurs de l'incendie de la Villette, on essayait encore d'amonceler des pavés, des tonneaux, des voitures brisées, pour encercler le réduit où quelques centaines d'énergumènes étaient venus s'enfermer. Mais rien ne pouvait plus retarder l'heure inexorable de l'extermination, dont le glas, retentissant dans l'horreur d'une nuit ténébreuse et trempée de pluie, était ponctué à de longs intervalles par le sourd grondement du canon. I<es meneurs de cette affreuse révolte, qui n'avaient pas encore trouvé le salut dans la fuite, ne pouvaient donc plus conserver aucun espoir. Quant à l'armée de l'ordre, elle comprenait, elle aussi, que la fin du carnage approchait ; mais elle sentait en même temps qu'un suprême et vigoureux effort était encore nécessaire pour réduire à merci ces quelques enragés. Et, malgré l'épuisement qui résultait pour elle de six jours de combats et de misères, elle gardait intacte son énergie pour un assaut qui devait être le dernier.
Tournée I/insurrection, acculée à ce que les intransigeants du
du 28, temps de l'Empire appelaient le mont Aventin de la
Les République, ne tenaient plus qu'un étroit espace de
derniers terrain. Il s'agissait de les y cerner définitivement
otages, pour les forcer à déposer les armes.
(i) IflSSAGARAY, loc. Cit., p. 380.
Dès quatre heures du matin, la brigade de La Mariouse, continuant sa marche par les fortifications, poussa jusqu'à la porte de Romainville et la rue Haxo, où elle captura 2 000 fédérés ainsi qu'un important matériel d'artillerie. La brigade Derroja, remontant le boulevard de Charonne, nettoya le quartier de Ménilmontant et occupa la place Puebla. A sa droite, la brigade de Langourian, suivant l'avenue Philippe- Auguste, vint envelopper la prison de la Roquette, oâ étaient encore enfermés 169 otages, qu'elle délivra. Quelques-uns, malheureusement, ne l'avaient pas attendue. Trois ecclésiastiques, M^ Surat, grandvicaire du diocèse de Paris, les abbés Bécourt, curé de Notre-Dame-de-Bonne-Nouvelle, et Houillier, missionnaire, enfin un M. Chaulier, arrêté on ne sait pourquoi, sortirent dès qu'ils virent la prison abandonnée par les fédérés, et se dirigèrent vers la rue de Charonne, où, ayant été reconnus, ils furent immédiatement mis à mort. Tandis que s'accomplissait ce drame, la brigade de Langourian descendait vers l'ouest et arrivait assez à temps pour sauver de la destruction l'église Saint-Ambroise, pleine de poudres auxquelles des fils électriques étaient près démettre le feu. Elle joignit ensuite le corps Douay sur le boulevard Richard-Lenoir.
La division Faron ayant fait sa jonction au bastion 19 avec le corps Ladmirault, venupar le boulevard Serrurier, ces troupes se rabattirent alors vers l'ouest,
déblayèrent les rues du Bois, des Prés-Saint-Gervais, la place des Fêtes, s'emparèrent de l'église de Belleville, de la rue de Paris, et poussèrent jusqu'à l'hôpital Saint-Louis et à la jonction du faubourg du Temple, dont la barricade fut emportée. Il était trois heures de l'après-midi. La dernière résistance de l'émeute venait d'être vaincue. Ce qui restait des fédérés était obligé de se rendre, car, en vertu d'une convention passée avec le prince de Saxe, les Allemands avaient avancé leurs avant-postes de façon à interdire le passage à toute troupe armée qui tenterait de sortir de Paris. Varlin, arrêté rue Montmartre sur le signalement d'un prêtre qu'il avait fait incarcérer naguère, fut passé par les armes au lieu même où avaient été assassinés les généraux Lecomte et Clément Thomas. Cependant le fort de Vincennes tenait encore. On y avait des intelligences (i), et l'on pensait qu'il ne résisterait que pour la forme, d'autant plus que les Allemands le serraient de fort près. Il était commandé par un lieutenant-colonel fédéré, nommé Faltot, qui avait sous ses ordres environ 400 hommes et disposait de moyens d'action très importants. I<es fédérés espéraient intimider par là les officiers de l'armée régulière, qui les sommaient de se rendre. Ils prétendaient poser des conditions. Ils durent cependant, après quelques pourparlers, se rendre à merci le lundi 29. Comme dans leurs rangs se trouvaient quelques indi»
(1) Général Vinoy, l'Armistice et Va Commune, p. 345,
vidus spécialement recherchés ou déserteurs de l'armée, on institua sur-le-champ une cour martiale qui les jugea et en fit fusiller neuf dans les fossés. Un dixième, nommé Merlet, qui avait préparé des fils électriques pour faire sauter le fort, se tua d'un coup de revolver au moment où on allait l'arrêter (1).
L'insurrection était vaincue, et, dès le 28 au soir, Les le maréchal de Mac-Mahon l'avait annoncé en ces P&tes. termes aux Parisiens, tandis que l'heureuse nouvelle se répandait dans la France entière.
« Habitants de Paris !
« 1/ armée de la France est venue vous sauver. Paris est délivré. Nos soldats ont enlevé, à quatre heures, les dernières positions occupées par les insurgés.
« Aujourd'hui la lutte est terminée ; Tordre, le travail, et la sécurité vont renaître.
« Maréchal de Mac-Mahon, duc de Magenta. »
Ce qu'il ne disait pas, c'est combien cette lutte avait été pénible et meurtrière, surtout dans les huit jours de combat de rues. Car, malgré les précautions prises, malgré le souci qu'on avait eu de n'aborder de front les défenses de l'adversaire que quand il était impos-
(1) On trouva dans le fort un matériel considérable, 400 000 cartouches et des vivres en abondance. On y saisit 170 chevaux appartenant à l'Etat et 30 qui avaient été pris par réquisition à la Compagnie des Omnibus ; 24 lui furent rendus aussitôt.
sible de faire autrement, et de tourner presque toujours leurs positions, même en cheminant à travers les maisons, certaines attaques obligatoires avaient cependant coûté fort cher. Quant aux fatigues et aux privations supportées si courageusement par les officiers et les soldats au cours de ces sept journées de crise, elles atteignaient réellement la limite de ce que les forces humaines peuvent endurer. Il est admirable que cette armée, qui vivait au hasard de distributions irrégulières et sommaires, qui chaque nuit couchait en plein air et tout le jour marchait ou combattait sans repos, sans répit, sans trêve de périls, de trahisons ni d'embûches, ait conservé intactes jusqu'à la fin la même vigueur, la même discipline, la même énergie. Il n'y eut nulle part de défaillance. Il n'y eut jamais d'indécision ni de fléchissement. Nos soldats, dans l'accomplissement de leur douloureuse besogne, furent toujours obéissants, intrépides et fidèles. Et souvent même, au milieu des rigueurs d'une répression trop hâtive pour être toujours mesurée, ils ont su entendre la voix de l'humanité. Des femmes, des enfants ont été épargnés, malgré leur participation manifeste à la bataille, malgré l'indignation légitime que suscitaient dans les cœurs la vue de Paris en flammes et les horreurs d'une lutte sans merci. I*es guerres civiles sont féroces. Elles entraînent après elles des représailles déplorables et des violences qu'on regrette, une fois éteinte la fureur de l'action. Beaucoup de celles-ci,
d'ailleurs, ne sont autre chose qu'une garantie de sécurité personnelle. Elles résultent de l'obligation où l'on se trouve parfois de tuer pour ne pas être tué. La terrible semaine qui va du 21 au 28 mai 1871 en a vu de lamentables. Mais, quand on accuse des soldats français de barbarie parce que, surtout dans les derniers jours, ils ont traité sans miséricorde leurs farouches adversaires, on oublie que le sang-froid est difficile à garder devant des gens qui n'épargnent plus rien ni personne, et qu'à l'égard de ceux qui délibérément foulent aux pieds toutes les lois humaines, il ne peut plus y avoir ni ménagements ni pitié.
Les pertes subies par l'armée de Versailles étaient très importantes. 83 officiers tués, dont 3 généraux, 430 blessés, 794 hommes tués et 6024 blessés, plus 183 disparus, tel fut le bilan funèbre de ces deux mois de lutte implacable. Du côté des insurgés, on ne connaît point le nombre des victimes, même approximativement. Les passions ici ont tellement dénaturé la réalité qu'il est impossible de donner la moindre précision. On a parlé de 30 000 fédérés, même de 40 000, tués sur les barricades ou fusillés sans jugement (1). Cela sent l'exagération manifeste, surtout si, comme l'affirment les écrivains communalistes,
(1) I^issagaray (p. 382) parle seulement de 3 000 tués ou blessés dans le combat des rues. Mais Gaston Da Costa se livre à un calcul fort compliqué pour démontrer, qu'avec les fusillades, il faut dire 40 000 (t. III, r p. 123).
il n'y a jamais eu de leur côté plus de 30 000 hommes sous les armes. C'est un fait manifeste que les exécutions ont continué, même après la cessation des hostilités ; celle du D* Tony-Moilin, condamné à mort par la cour martiale du Luxembourg, et fusillé le 29 mai, suffit à le prouver. Mais elles furent, quoi qu'en aient dit ceux qui ont pris à tâche de flétrir leurs vainqueurs, peu nombreuses, et restreintes à des personnalités dûment convaincues d'avoir pris une part active au mouvement insurrectionnel. Que dans le trouble d'une pareille heure il y en ait eu quelques-unes de trop précipitées, peut-être même d'injustes, on ne peut malheureusement le nier. Quand d'aussi effroyables convulsions ont secoué tout un peuple, l'apaisement ne peut leur succéder d'un coup, et il en est d'elles comme de ces cataclysmes qui passent, laissant derrière eux l'atmosphère ébranlée pour longtemps. Dans Paris brûlé, saccagé, presque détruit, et où, parmi les ruines amoncelées, erraient encore, à la recherche d'un asile qui leur permît d'esquiver des responsabilités inexpiables, tant de criminels indignes de pardon, on a pu confondre parfois avec eux les irresponsables qu'ils avaient entraînés à leur suite, pour après les abandonner lâchement. De telles erreurs sont regrettables, mais il est malheureusement impossible de les éviter, parce que, dans la tragique horreur des discordes civiles, il n'est personne qui garde complètement sa raison.
Parmi les chefs de l'insurrection, beaucoup avaient pu échapper par la fuite au juste châtiment qui les attendait. Un seul, Delescluze, était mort sur les barricades ; deux autres, Rigault et Varlin, avaient été fusillés. Un quatrième, Vermorel, très grièvement blessé, était prisonnier. Sur les 70 membres de la Commune, on en captura en tout 27, avec 45 membres du Comité central. Enfin Tannée de Versailles s'empara de 1 500 pièces de canon, de plus de 400 000 fusils et d'une quantité énorme de munitions. L'émeute, on le voit, était armée jusqu'aux dents.