CHAPITRE VIII
hA RÉPRESSION
« I/expiation sera complète, avait dit M. Thiers. Elle aura lieu au nom des lois, par les lois, avec les lois. » C'est en effet devant la juridiction légale des conseils de guerre, seuls appelés, en raison de l'état de siège, à connaître des faits insurrectionnels, que furent traduits les milliers de captifs qui, dans les prisons de Versailles ou sur les pontons des ports, attendaient leur jugement.
Au cours de la bataille, et, plus tard, pendant les perquisitions faites pour reprendre les armes de la Garde nationale, on avait capturé près de 40 000 individus. On en aurait capturé bien davantage, si Ton avait tenu compte des dénonciations, cette plaie hideuse des époques troublées, qui furent, dit-on, au nombre de près de 400 000 (1). Une première enquête, faite à Cherbourg et à Brest, fit libérer tout de suite xp 000 à 12 000 détenus, sur qui ne pesait aucune
(1) I4ssagaray parle de 399 823, chiffre officiel, dit-il ; sur ce nombre, une vingtaine au plufr étaient signées (p. 404).
charge grave (i). Quant aux autres, on les transféra dans des locaux aménagés à Versailles et aux alentours ; puis on institua vingt-deux conseils de guerre, qui fonctionnèrent sans interruption pendant plus de trois ans.
C'était un défilé vraiment lamentable que celui de ces convois d'hommes déguenillés, souillés de sang et de boue, qui traversaient les avenues de la vieille cité royale, sous l'escorte de cavaliers, toujours prêts à réprimer sévèrement le moindre acte d'insubordination ou de révolte. Des femmes échevelées, pantelantes, couvertes de sueur, s'y trouvaient mêlées souvent. Des enfants suivaient, traînant la jambe. Et quand la horde piteuse débouchait, après une marche de près de 20 kilomètres dans la chaleur et la poussière, la population se ruait à sa rencontre, pour l'accueillir par des huées, des injures, même des coups. Triste et désolant spectacle, bien fait pour inspirer l'horreur de ces luttes sauvages, qui finissent par obnubiler, dans les esprits les plus calmes d'ordinaire, jusqu'au sentiment naturel des convenances et de l'humanité.
Bientôt les locaux qu'on avait aménagés pour recevoir les captifs furent bondés (2). I*es caves des Grandes-Écuries, les docks de Satory, l'orangerie
(1) Notes et souvenirs de M. Thebrs, p. 179.
(2) I<es chiffres officiels, fournis par V Enquête sur le 18 mars, sont les suivants : 38 568 prisonniers, dont 1058 femmes et 651 enfants. Ces derniers avaient entre sept et treize ans.
du Château, les manèges de Saint-Cyr, des hangars disponibles à Saint-Cloud, Villeneuve-l'Étang, Rueil, etc., regorgèrent d'une population entassée, compacte, pressée, qui campait sur de la paille moisie et avait à peine l'air nécessaire pour respirer. Il importait de ne point retarder la comparution de tous ces malheureux devant la justice, sous peine de provoquer quelque grave épidémie. Dès le 7 août, l'appareil judiciaire commença donc à fonctionner, et dix-sept des principaux acteurs de la révolution vinrent rendre leurs comptes redoutables devant un conseil de guerre, siégeant à Versailles, dans le manège des Petites-Écuries.
Ils furent presque tous pitoyables. Ces hommes qui, froidement, méthodiquement, cyniquement, avaient déchaîné sur la France la plus formidable insurrection qu'enregistre son histoire ; ces hommes dont les mains étaient encore teintes du sang qu'elles avaient fait verser, quand elles ne l'avaient pas versé elles-mêmes, et qui avaient provoqué ou commis une série monstrueuse de meurtres, d'incendies et de vols, ces hommes eurent, à quelques exceptions près, la piteuse attitude qu'ont les piliers de la correctionenlle, quand ils ont été pris sur le fait. On vit Urbain, qui avait poussé au décret sur les otages, protester de son « indignation » contre les forfaits de la Commune ; Régère, ancien membre du Comité de Salut public, parler des hommes « ivres de sang et de vin » dont naguère encore il
faisait ses soldats ; LuUier se vanter de ses trahisons et s'en faire une sorte de paravent ; Rastoul, répudier toute solidarité avec ses collègues; enfin Courbet chercher des excuses impossibles dans une confusion de mots et des arguties de grammairien. Au milieu de cette lâcheté générale, il n'y eut guère que le cordonnier Trinquet et son complice Ferré qui eurent jusqu'au bout le courage de leurs sanglantes opinions. « Membre de la Commune, s'écria ce dernier, je suis entre les mains de ses vainqueurs. Ils veulent ma tête, qu'ils la prennent! » Ils la prirent en effet, et jamais, on peut le dire, condamnation capitale ne fut plus complètement justifiée. Mais il faut convenir que, si l'absolution de ses crimes n'eût pas été un défi à la morale éternelle, l'attitude de Ferré, en cette heure dramatique, la lui aurait méritée davantage qu'aux autres leurs palinodies et leurs déplorables supplications.
Quoi qu'il en soit, après vingt-sept jours d'audience, le conseil prononça, le 2 septembre, deux condamnations à mort, celles de Ferré et de LuUier (i). Il punit des travaux forcés à perpétuité Urbain et Trinquet ; de la déportation dans une enceinte fortifiée : Assi, Billioray, Champy, Régère, Paschal Grousset, Verdure et Férat ; à la déportation simple, Jourde et Rastoul ; à six mois de prison, Courbet (2) et à trois
(1) Peine commuée en celle des travaux forcés à perpétuité.
(2) Courbet fut en outre condamné au paiement à l'Etat des frais nécessités par la reconstruction de la colonne Vendôme.
mois, Clément. Enfin, il acquitta Parent et Descamps. La sévérité d'un tel jugement n'était certainement point excessive. Elle frappait quelques coupables, mais ne les frappait pas tous. Elle punissait même d'une peine légère des hommes qui avaient pris une part effective aux délibérations et aux actes du gouvernement insurrectionnel. Elle ne fut, pour les survivants de la Commune, ni un exemple ni une leçon. D'ailleurs, les jugements des conseils de guerre n'étaient point exécutables sans appel ni recours. Une loi du 17 juin avait fixé les délais de revision impartis aux condamnés, et institué une commission des grâces, prise dans le sein de l'Assemblée nationale et élue par elle, qui devait donner un avis impératif. Composée de quinze membres, et présidée par M. Martel, elle eut à se prononcer sur 170 condamnations à mort (1), dont elle laissa exécuter 26. Dans ce chiffre figurent celles de Gaston Crémieux et de deux soldats fusillés à Marseille pour leur participation à l'insurrection dont cette ville fut le théâtre, comme on le verra plus loin. Les autres portaient toutes sur des criminels de droit commun, coupables d'assassinats ou d'incendies, et dont les plus notoires furent, avec Ferré : Genton, Sérizier, François, l'ancien directeur de la Roquette, Lolive, etc., ou sur des militaires qui, comme Rossel et Bourgeois, avaient déserté à l'ennemi. L'histoire n'a
(1) Huit femmes furent condamnées à mort, mais aucune ne fut exécutée.
point à retenir les noms de ces misérables ou de ces fous. Il nous suffira de dire, pour donner le bilan global de la répression, que le total des condamnations prononcées jusqu'au I er janvier 1875, y compris le bannissement, la simple amende ou la détention d'enfants dans une maison de correction, se monta à !3 45°* dont 3 115 par contumace. Dans le nombre des condamnés figurent 157 femmes et 62 enfants. Ces chiffres sont ceux que donne le Rapport officiel publié par le ministère de la Guerre sur les opérations de la justice militaire (1). Il convient, pour être complet, d'y ajouter environ 250 condamnations plus ou moins sévères, que prononcèrent des juridictions civiles (2) ou étrangères à la i re division militaire, et qui font monter à 13 700 le nombre total des jugements portant peine afflictive ou infamante. La plus grande partie des condamnés fut transportée en Nouvelle-Calédonie ; ceux aux travaux forcés, dans l'île Nou (3) ; ceux à la déportation dans une enceinte fortifiée, à la presqu'île Ducos ; enfin ceux qui subissaient la déportation simple, à l'île des Pins. Chose digne de remarque, dans ce tableau si considérable, figurent seulement
(1) Ce rapport mentionne que 1 179 insurgés sont morts dans les prisons et que 22 326 ont été mis directement en liberté. H y eut 396 condamnés étrangers.
(2) I«es accusés relevaient des cours d'assises ou des tribunaux correctionnels dans les départements où l'état de siège n'était pas proclamé.
(3) Au nombre de 278.
29 membres de la Commune, 49 du Comité central et 225 individus ayant rempli des emplois d'officiers supérieurs dans les bataillons fédérés. I^e reste n'était que du fretin.
Ainsi, parmi les plus coupables et surtout les moins excusables, beaucoup avaient pu se soustraire à la justice. Ils vivaient tranquillement à l'étranger, où ils arguaient de leur qualité de réfugiés politiques pour se procurer, avec quelquefois des sympathies pas toujours justifiées, certaines facilités d'existence qu'ils étaient tous loin de mériter également. Et pendant ce temps, de malheureux comparses, des hommes qu'avait démentalisés l'évocation mensongère d'une cité future où devait régner en souverain le prolétariat régénéré, ou bien qui s'étaient jetés dans la bagarre par aveuglement, par inconscience, quelquefois simplement parce qu'ilsy trouvaient du pain, expiaient à trois mille lieues de France leur crédulité, leurs erreurs et leur misère. Il faut bien le reconnaître, beaucoup de fédérés, même parmi ceux qui furent les plus acharnés dans la lutte, n'étaient ni des scélérats ni des sauvages, mais plutôt des égarés. A peine sortis de l'excitation du siège, ils étaient tombés dans une autre plus violente encore, que le contact d'anarchistes incorrigibles avait bientôt poussée jusqu'au délire. On leur avait montré dans le gouvernement un épouvantail, dans les intentions de l'Assemblée nationale une menace directe contre tous leurs droits acquis ou revendiqués, dans M. Thiers le
fourrier d'une prochaine restauration monarchique. On leur dénonçait comme un attentat formel la reprise par l'État des canons du siège, de ces canons dont beaucoup avaient été achetés par souscription publique et qu'ils croyaient leur propriété. On tendait ainsi jusqu'à les rompre leurs nerfs, hyperesthésiés déjà par tous les excès que l'oisiveté traîne à sa suite, et tandis qu'au lieu de calmer les esprits, des fauteurs de désordre s'appliquaient à les surexciter davantage, une Assemblée soupçonneuse, méfiante et délibérément hostile à Paris, lieu d'éclosion de toutes les révolutions passées, votait des lois maladroites qui achevaient de les exaspérer.
Que l'on ajoute à cela la difficulté, pour ne pas dire l'impossibilité de se procurer du travail dans une ville qui n'avaitplus d'industrie,rattrait d'une solde nourricière que donnaitle gouvernement insurrectionnel, tandis que le gouvernement régulier la supprimait, enfin l'agitation fébrile produite par l'existence surchauffée des remparts ou de la tranchée, et l'on comprendra pourquoi tant d'hommes se sont battus pour la Commune, qui ont ignoré jusqu'au bout ce qu'elle voulait, ce qu'elle cherchait, ce qu'elle était. Ces hommes, il eût été juste, humain et surtout politique de ne point les confondre avec ceux qui les avaient entraînés. Une fois la lutte terminée, et finies les exécutions implacables qui en étaient l'accompagnement fatal, il convenait de faire une large sélection entre les respon-
sabilités encourues, de mesurer les fautes, non point aux actions elles-mêmes, mais plutôt aux intentions, et, à l'égard de ceux qui n'avaient été qu'un troupeau aux mains des mauvais bergers, de faire très amplement œuvre de miséricorde. On eût peut-être ainsi acheté l'apaisement au prix d'un pardon dont seuls eussent été impitoyablement exclus, sans être plaints par personne, les frénétiques, les incorrigibles et les scélérats.
Mais M. Thiers avait de son rôle de justicier une conception tout autre. I/idée de transporter en masse, dans quelque colonie lointaine, les 25.000 ou 30.000 prisonniers qu'il détenait et dont, pour beaucoup, la culpabilité n'était pas démontrée, lui vint même un instant (1). Il ne s'y arrêta heureusement pas, ne voulant pas provoquer une loi d'exception (2). Mais il refusa également de -se rallier à la proposition très sage que fit M. de Pressensé au mois de décembre 1871, et qui tendait à« amnistier les individus poursuivis ou condamnésàla suite de l'insurrection, quin'avaientpas dépassé le grade de sous-officier et qui n'étaient accusés ou convaincus d'aucun crime de droit commun ».
(1) « On ne pouvait les amnistier ; c'eût été défier la conscience humaine, puisque sans doute dans le nombre se trouvaient les auteurs du massacre des otages. A défaut de l'amnistie, il n'y avait que deux partis à prendre à leur égard : les transporter en masse, sans jugement, dans quelque colonie lointaine, ou les juger tous, un à un. » (Notes et souvenirs de M. Thiers, p. 180.)
(2) Ibid.
Il laissa la justice militaire faire son œuvre, et celle-ci consista à appliquer inexorablement la loi.
Or la loi n'avait pas prévu des convulsions à ce point formidables, ni de pareils écarts dans l'échelle des culpabilités. Bile n'édictait, en dehors du droit commun, que deux sortes de peines : la déportation simple et la déportation dans une enceinte fortifiée.
Tout individu convaincu d'avoir pris à l'émeute une part quelconque, même exclusivement militaire, même dégagée de tout fait aggravant; tout garde national inconscient, miséreux ou enrôlé de force, encourait nécessairement l'une ou l'autre, suivant les circonstances de son arrestation. Mais les membres de la Commune ou du Comité central sur qui ne tombait point une accusation de complicité matérielle à un crime ou à un délit qualifié ne risquaient pas davantage, bien que leur responsabilité morale fût autrement grave. En sorte qu'ici, ce qui était l'expression légale de la justice touchait presque à l'iniquité.
Cette anomalie n'est point imputable aux conseils de guerre. Ils ont fait leur devoir, qui était de juger les actes et de les punir conformément à la loi. Ils l'ont fait souvent même avec une grande modération. Mais ils ne pouvaient qu'acquitter ou condamner à une peine perpétuelle (i), et, bon gré mal gré, ils ont
(i) Il est impossible de ne pas rappeler que certains délits de droit
transporté au fond de l'Océanie des milliers d'individus non point complètement innocents, certes, mais dont la faute, parfois vénielle, ne comportait point Ténormité d'un pareil châtiment.
Ainsi la crise, qui aurait pu être apaisée par une mansuétude que l'inexorable punition des vrais coupables n'eût pas laissé taxer de faiblesse, s'est perpétuée dans la colère et la fureur. L'agitation a continué, et les ferments révolutionnaires, qu'on avait cru détruire à jamais, ont poursuivi dans l'ombre leur travail de dissociation nationale. Peut-être même que le mal dont nous souffrons aujourd'hui n'est autre chose qu'une conséquence directe de ces lents et persévérants efforts.
L'expiation avait été trop absolue pour être durable. Les derniers condamnés des conseils de guerre n'étaient pas encore en route pour Nouméa que déjà se posait la question d'une amnistie générale. Elle donna lieu plus tard à des débats irritants et prolongés.
Il fallut cependant un jour la résoudre, et dans son sens le plus étendu, si bien que, neuf années à peine après la monstrueuse aventure du 18 mars,
commun étaient, de par la loi elle-même, beaucoup moins sévèrement punis que la simple présence dans un bataillon fédéré. Tel commissaire de police de la Commune, par exemple, tel juge de paix ou directeur d'un service public, pouvait fort bien s'en tirer avec quelques mois de prison, tandis que le fait d'avoir figuré sur les contrôles d'une troupe armée valait la Calédonie, ou rien.
on vit revenir, triomphants et toujours irréductibles, la plupart de ceux qui l'avaient provoquée.
Ils gardaient au cœur, avec l'espoir de la vengeance, la haine inextinguible de l'ordre social qui les avait vaincus.