‹ 1871: La commune à Paris et en province (février - mai)Chapitre 9 sur 23 · I,A COMMUNE DE PARIS · texte numérisé non relu

I,A COMMUNE DE PARIS

Dès le surlendemain dès élections, la nouvelle Proclamaassemblée vint prendre possession de l'Hôtel de Ville, tiondela au milieu d'une pompe théâtrale, qui f appelait, quoique Commune d'assefc loin, les journées de la grande Révolution. Il y eut des estrades, des banderoles rouges, dés* acclamations, des coups de canon, puis un immense défilé des bataillons fédérés, qui marchaient au son de la Marseillaise, du Chant du départ, et aussi de quelques chansons plus ou moins ordurières, visant la dynastie déchue. I*a foule, où se mêlaient nombre de soldats en uniforme, escortait en criant les gardes nationaux, qui portaient des dfapeaux surmontés du bonnet phrygien et une frange rouge à leur fusil (i). Le Comité central remit ses pouvoirs, et, pouf bien affirmer la filiation des puissances nouvelles avec les «grands ancêtres », Eudes fit proclamer la «Commune de Paris ».

Elle tint immédiatement une première séance,

(j) IftssAôARÀY, loc. cit., p. 147.

«tumultueuse, désordonnée, et qui présentait surtout le caractère d'une réunion publique (i) ». Tirard, qui y assista, pour s'en aller après, a dit : « On mangeait dans les couloirs et dans la salle. Une odeur de tabac, de vin et de victuailles saisissait la gorge et l'odorat. Un tapage infernal brisait le tympan. C'était un spectacle écœurant (2). » Lui-même faillit subir un mauvais parti, parce qu'il avait dit quelques jours auparavant, à l'Assemblée : « Quand on entre à l'Hôtel de Ville, on n'est pas toujours sûr d'en sortir. » Et peu s'en fallut en effet que, ce jour-là, il n'en sortît pas, car Assi demandait son arrestation immédiate. Mais les nouveaux maîtres de Paris avaient, heureusement, d'autres préoccupations. Ils entendaient s'ériger en une sorte de Convention au petit pied et s'occupaient déjà de singer celle de 1792. Dans leur séance du 29, ils se partagèrent en dix commissions, executive, militaire, de sûreté générale, de justice, des finances, des subsistances, du travail, industrie et échange, des services publics, des relations extérieures et de l'enseignement. Les uns voulaient modifier l'assiette de l'impôt, d'autres prétendaient égaliser le salaire et le travail, favoriser l'industrie nationale et attirer à Paris l'industrie étrangère. Les pédagogues parlaient de réformer l'instruction et d'augmenter le nombre des bourses dans les lycées. C'était à qui

(1) Da Costa, loc. cit., tome I er , p. 318.

(2) Déposition devant la Commission # enquête sur le 18 mars.

présenterait une motion plus ou moins inopportune ou saugrenue, dans le but unique d'affirmer qu'on était un gouvernement de fait qui se dressait en face de celui des « ruraux ».

Déjà on commençait à ne plus se reconnaître dans ce chaos de propositions désordonnées ou de décrets stériles, qui émanaient d'hommes aussi incapables d'affaires que pétris de sophismes et de prétentions. En outre, les difficultés n'avaient pas tardé à surgir. Le Comité central ne voulait pas abdiquer, comme il en avait pris l'engagement. Il prétendait se maintenir, en qualité de «grand conseil de famille de la Garde nationale », et il nommait, de sa propre autorité, Cluseret délégué à la guerre (i). Le conflit, qui semblait près d'éclater, put être prorogé. Mais la Commune garda à son prédécesseur, dont elle avait dit cependant «qu'il avait bien mérité de la patrie », une rancune qui devait bientôt provoquer une scission complète. En attendant, elle validait ses membres, même ceux qui n'avaient pas obtenu le quorum

(i) Cluseret était un ancien officier de chasseurs à pied, décoré en juin 1848. Ayant donné sa démission, il se fit journaliste et suivit en cette qualité la guerre de Sécession, Après quoi, il alla se mettre au service des fénians d'Irlande, revint en France s'affilier à l'Internationale, prit une part active aux troubles de I^yon en septembre 1870, à ceux de Marseille, de Toulon, puis se réfugia à Genève. Gambetta avait refusé de l'employer, ce qui lui valut d'être traité de « Prussien » par le pseudo-général. Revenu en France après le 18 mars, il se mit au service de la Commune, s'échappa et se réfugia à I/mdres. Il a été plus tard député du Var.

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exigé par la loi de 1849 (1). Elle abolissait la conscription et faisait remise générale des termes d'octobre 1870, de janvier et avril 1871. Mais, tout entière à ses tentatives de réformation mégalomane, elle semblait oublier que la collision avec Versailles était imminente autant qu'inévitable. Même sa commission militaire dédaignait de s'en préoccuper, considérant que, pour arriver jusqu'au siège de l'Assemblée nationale, il suffisait d'une sorte de promenade militaire quasi triomphale et sans dangers (2). Les événements n'allaient pas tarder à la cruellement détromper.

RêoYgani- M. Thiers avait en effet très habilement mis à sation de profit le temps qui s'était écoulé depuis le 18 mars V armée. p OU f donner un peu de cohésion et de discipline à la petite armée qu'avait amenée avec lui le général Vinoy. Il venait d'obtenir des Allemands que les forces dont il pourrait disposer fussent portées de 40 à 80000 hommes, plus tard même à 100 000 hommes. Il avait pressé le retour des prisonniers de guerre, et, tandis que ceux-ci, au fur et à mesure de leur arrivée, étaient réunis en deux points, Cambrai et Cherbourg, où commandaient respectivement les généraux Clinchaût et Ducrot, des éléments empruntés aux armées du Nord et de la Loire étaient appelés à Versailles pour grossit

(1) Elle admettait même le Hongrois Franckel, qui n'était pas naturalisé.

(2) Da Costa, loc. cit., p. 33°-

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le noyau de troupes qui s'y trouvaient déjà. On faisait camper tout ce monde aux environs de la ville ; on restaurait Tordre, la tenue, le principe d'autorité, dans tous ces régiments que l'oisiveté et une promiscuité déplorable avaient momentanément démoralisés. Et deux semaines ne s'étaient pas écoulées que leur attitude semblait tout à fait changée. Ce n'étaient point encore des soldats d'élite, mais on n'avait plus à redouter qu'ils levassent la crosse en l'air. Et c'était beaucoup. Pas assez cependant pour prendre l'offensive. On gardait donc l'expectative, mais en augmentant chaque jour, par une vie d'activité, de rééducation et de travail, la force morale de ces contingents si divers. M. Thiers, qui, pour avoir été l'historien de Napoléon, se complaisait aux choses militaires et affectait même d'en parler en connaisseur, M. Thiers ne dédaignait pas de s'occuper lui-même de cette œuvre de reconstitution, en allant visiter les camps, en réglant avec le ministre de la Guerre les questions d'habitat, de solde et d'alimentation. Il donnait aux généraux des conseils qui, parfois, ne manquaient pas de mérite, et aux officiers des encouragements directs. C'est bien, il faut le dire, à son action personnelle autant qu'aux dévouements qui s'offrirent à lui à tous les degrés de la hiérarchie, qu'est due cette réorganisation rapide, qui tenait du miracle, et permit d'infliger aux insurgés, dès le début, des leçons sévères et des défaites dont il leur fut impossible de se relever jamais.

Affaire Tandis qu'à Versailles on faisait ainsi de l'excellente du besogne, et qu'à Paris le gouvernement insurrectionnel

2 avril, continuait à se perdre en divagations, les violents et les agités se plaignaient qu'on tardât trop à en venir aux mains. Des bandes surexcitées, auxquelles se mêlaient souvent des femmes, défilaient devant l'Hôtel de Ville, en criant : « A Versailles ! » Les journaux révolutionnaires étaient pleins d'appels aux armes, et le Père Duchesne, ressuscité, disait leur fait aux timorés qui hésitaient à aller bousculer dans leur antre ces b... de Versaillais. Il y avait, parmi les membres de la Commune, un petit nombre d'hommes sensés, tels que Delescluze, Meillet, et quelques autres, qui n'avaient qu'une confiance limitée dans les mérites des généraux à eux légués par le Comité central. Ni l'ancien sous-lieutenant Brunel, ni le commis de magasin Eudes, ni l'ouvrier fondeur Duval, devenu marchand de chaussures, ni même le fameux Bergeret, connu seulement pour son rôle dans les journées qui venaient de s'écouler, ne leur paraissaient capables de tenir tête aux chefs de l'armée régulière, encore qu'ils qualifiassent volontiers ceux-ci de « capitulards ». Et ils auraient souhaité que l'échéance d'une rencontre à main armée pût être retardée jusqu'au moment où le hasard, qui est un grand maître, les aurait mis en possession d'un tacticien un peu plus qualifié. Mais la pression qu'ils subissaient était telle qu'elle les força à l'exécuter. Et le 30 mars, en un conseil de guerre

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tenu place Vendôme, il fut décidé qu'une grande reconnaissance aurait lieu le 2 avril suivant.

Ce jour-là, dans la matinée, Bergeret sortit de Paris, à la tête de quelque 3 000 à 4 000 hommes, par la porte Maillot, et, après avoir enfilé l'avenue de Neuilly, gagna le rond-point de Courbevoie. Mais, arrivé là, il trouva devant lui la division Bruat (1) et la brigade Daudel (2), qui, dans la nuit, avaient quitté leurs cantonnements et s'étaient portées dans la plaine de Nanterre, occupée, depuis le 30, par la brigade de cavalerie Galliffet (3). Toutes ces troupes étaient placées sous le commandement direct du général Vinoy, qui marchait avec la division Bruat.

Elles n'avaient pas encore dépassé le rond-point des Bergères qu'une triste nouvelle leur arrivait. Un médecin principal de l'armée, le D* Pasquier, qui, ayant accompagné la brigade Daudel, venue par La Celle-Saint-Cloud (4), s'était aventuré à cheval, et tout seul, sur la route de Courbevoie, afin de rejoindre le commandant en chef et de s'entendre avec lui sur l'organisation du service sanitaire, venait de tomber mort, frappé d'une balle dans la tête, et les fédérés

(1) 74 e de marche, I er régiment d'infanterie de marine, 2 e régiment de fusiliers marins.

(2) 113 e et ii4«.

(3) Elle avait délogé, le 30, un poste fédéré établi au rond-point, et canonné le pont de Neuilly.

(4) I«a division Bruat avait passé par Ville-d'Avray, Montretout et la briqueterie de la Croix-du-Roi.

s'étaient emparés 4e son cheval, laissant sur le chemin le cadavre abandonné (i). Aussitôt, les régiments se déployèrent, l'infanterie de marine au sud de la route, vers Puteaux, le 74 e face à une barricade qui barrait le chemin, le 113 e au nord avec mission de tourner par la gauche le rond-point de Courbevoie,

Après une assez vive canonnade exécutée par l'artillerie du général de Galliffet et par une demi-batterie placée sur la route de Saint-Germain, à hauteur du pont du chemin de fer, le 74 e est lancé de L'avant. Mais, reçu par une fusillade nourrie qui part des maisons, il hésite, recule un instant, et il faut que les généraux en personne viennent rétablir le combat. On met en tête alors un bataillon de marine, l'attaque est reprise, et, grâce au concours du 113 e , la barricade est enlevée. Après quoi, on entre dans Courbevoie ; on occupe la caserne, en y faisant prisonniers une trentaine d'insurgés dont plusieurs, nous apprend le général Vinoy, sont dans un état d'ivresse complète ; on pousse sur Puteaux l'infanterie de marine, et on canonne vigoureusement, du rond-point, les troupes de la Commune, fuyant en désordre sur l'avenue de Neuilly. Le pont lui-même est enlevé, et les marins,

(1) I*es fédérés ont prétendu, pour excuser ce meurtre, qu'il était le résultat d'une méprise, comme pourrait le faire croire le télégramme d'Henri, qu'on verra plus loin. Malheureusement pour eux, ce télégramme à été rédigé après l'affaire, et quand l'identité du malheureux D* Pasquier avait été certainement reconnue. Et, de plus, ty est mensonger, car Pasquier était sans armes et n'attaquait pas.

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le traversant, vont se jeter à la poursuite, quand le général Vinoy les arrête. Il ne croit pas pouvoir, avec. %

si peu de monde, risquer la forcée du rempart, A quatre heures, les troupes, ramenées en arrière, rentraient dans leur cantonnement. Elles comptaient huit tués et une trentaine de blessés.

La fâcheuse issue de cette première affaire souleva dans Tannée de l'émeute une excitation que les comités de vigilance n'eurent garde de refréner. Au contraire, ils firent battre partout la générale, rassemblèrent leurs troupes et préparèrent une nouvelle sortie, qui devait être torrentielle, en proclamant qu'il y avait eu simple surprise et que la revanche n'allait pas tarder. Le « colonel chef d'état-major de la place », un nommé Henri, n'avait-il pas expédié à la commis^ sion executive ce télégramme rassurant?

« 5 h. 30 du soir. — Bergevet lui-même (1) est à Neuilly. D'après rapport, le feu de l'ennemi a cessé. Esprit des troupes excellent. Soldats de ligne arrivent tous et déclarent que, sauf les ofiiciers supérieurs, personne ne veut se battre. Colonel de gendarmerie qui attaquait, tué. »

On croyait donc que, le lendemain, les soldats de Sortie du l'armée lèveraient tous la crosse en l'air. Du moins, 3 avril.

(1) Ce mot est devenu célèbre. Depuis, on ne disait que Bergeret lui-même^ quand on parlait du général des Communards. Il paraît que, le 3 avril, il vint . rejoindre ses troupes en calèche, « ce qui fit murmurer », nous dit I4ssagaray (p. 181).

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on le répétait à qui voulait l'entendre. On allait même le dire à la Commune, que ce premier échec semblait avoir déconcertée, et dont beaucoup de membres ne se souciaient pas d'en subir immédiatement un autre. Les généraux y étalaient leur plan de campagne, qui devait être invincible. Il s'agissait de mobiliser près de 30 000 hommes pour marcher droit sur Versailles. Le corps d'armée principal, confié à Bergeret et à Flourens, en compterait 15 000, et serait concentré à Rueil, d'où il gagnerait Bougival et Vaucresson. Un autre, fort de 20 000 hommes, sous les ordres de Eudes, avancerait par Meudon, Sèvres et Viroflay. Enfin, à l'aile gauche, 3 000 hommes, commandés par Duval, passeraient par Châtillon, Petit-Bicêtre et Vélizy. Pour la réussite de ce vaste projet, il fallait, il est vrai, escompter la bienveillante neutralité du Mont-Valérien. Mais les stratèges de l'insurrection ne s'embarrassaient pas pour si peu, et Flourens, qui cependant n'était point un imbécile, ne parlait de rien moins que d'atteindre Versailles le même soir (1).

Quant aux chefs de l'armée de l'ordre, ils ne s'attendaient guère à une reprise aussi rapide des hostilités, et les dépêches que, pour l'annoncer, envoyaient coup sur coup et les reconnaissances et le Mont-Valérien les surprirent. Il fallut bien cependant se rendre à l'évidence, quand on apprit d'abord qu'une grosse co-

( 1 ) Dépêche envoyée à Bergeret, le 2, à dix heures un quart du soir.

lonne de fédérés avait pu atteindre Rueil, non sans avoir souffert pas mal du feu du fort, qu'elle avait essayé inutilement de battre en brèche avec trois pièces, puis que les avant-postes de la brigade de Galliffet avaient dû se replier de I^a Malmaison jusqu'à la machine de Marly. A neuf heures et demie du matin, seulement, les troupes purent être mises en marche. I^a brigade Daudel, suivie par une brigade de la division Grenier, qui campait aux abords de Trianon, s'avança par I,a Celle-Saint-Cloud. Cette dernière brigade (Garnier) fut envoyée à la Maisondu-Curé, sur les hauteurs de Garches. Derrière venait la division de cavalerie du Preuil.

A peine le 114 e atteignait-il les abords de Bougival, qu'il se trouva aux prises avec l'avant-garde des fédérés, déjà arrivée en cet endroit. I/attaque fut vive et énergique. Des hauteurs de la Jonchère, deux batteries, qui avaient pour soutien le 113 e , l'appuyaient. Quant au mouvement dessiné par la brigade Garnier et la division du Preuil, pour couper la retraite aux insurgés, par La Fouilleuse et le rondpoint des Bergères, il s'effectuait très lentement, en raison des difficultés qu'on avait éprouvées dans la traversée des bois de Saint-Cucufa et de Lonboyau. Il ne fut guère terminé qu'à près de deux heures. Mais alors les troupes insurrectionnelles, voyant qu'elles allaient être cernées, abandonnèrent la partie en toute hâte et en pleine débandade. C'était un

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sauve-qui-peut général et si rapide que la poursuite était à peu près impossible. Et comme, devenus plus prudents, les fuyards utilisaient maintenant, contre les grosses pièces du Mont-Valérien, la protection donnée par le remblai du chemin de fer, ils purent rejoindre Paris sans trop d'encombre. Quelques-uns d'entre eux, seulement, furent sabrés ou pris, aux abords de Nanterre, par les cavaliers du général du Preuil (i). On ramassa également deux canons et une grande quantité de fusils. Nos pertes étaient insignifiantes.

Mort de Cependant, dans la plaine abandonnée, deux Uourens. hommes restaient à peu près seuls : c'étaient Flourens et son ancien compagnon d'aventures, qui pour lors lui servait d'aide de camp, Amilcare Cipriani.

Singulière figure que celle de ce Flourens, et qui, dans la galerie des fantoches communalistes, mérite vraiment d'être isolée de son fâcheux entourage. Ancien normalien, il avait occupé tout jeune, au Collège de France, la chaire de physiologie, illustrée par son père, un des savants dont s'honore l'école française ; mais les tendances socialistes de son enseignement ayant fait supprimer celui-ci au bout d'un an, il partit pour l'Orient, donna à Constantinople des conférences qui provoquèrent son expulsion» et

(i) Général Vinoy, loc. cit., p. 169. «— Da Costa, p. 351.

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gagna Athènes, puis de là l'île de Crète, doût leâ habitants s'étaient, en 1866, insurgés contre le joug otto*man. Il se mit dans les rangs de l'insurrection, y combattit avec bravoure ; mais, quand elle eut été vaincue, il dut quitter l'île en fugitif, pour se rendre en Italie, où il fut condamné à six mois de prison, dont le gratifièrent les magistrats de Victor-Emmanuel à la suite d'un article où ce dernier était traité avec un peu trop d'irrévérence. Il revint alors à Paris, se jeta avec une ardeur débridée dans les luttes politiques des dernières années de l'Empire, eut des duels retentissants, des condamnations rigouteuses, et fut bientôt obligé d'aller à Londres se mettre à l'abri de l'arrestation qui le menaçait. Il en revint après le 4 Septembre, pour se jeter à corps perdu dans le parti révolutionnaire le plus extrême, et attaquer avec la dernière véhémence les hommes de la Défense nationale, dont il était devenu l'irréductible ennemi.

Nous avons dit ailleurs son rôle au 31 octobre, au 22 janvier, dans toutes les journées d'émeute et de désordre. Celle du 18 mars ne devait pas le trouver indifférent, encore qu'il n'y assistât point. Il vint donc tout aussitôt mettre son épée au service de la Commune, pour qui elle valait mieux assurément que celle des généraux extraordinaires dont on se trouvait empêtré, car il était intelligent et courageux. En plus, il exerçait, sur les bataillons de Belleville, une sorte d'ascendant fascinateur, au moins en temps

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ordinaire, car, sur le champ de bataille, il ne devait pas réussir mieux qu'un autre à les retenir. Et il eut à le constater avec douleur, dans cette journée du 3 avril, où il assista, le cœur désolé, à la fuite éperdue de sa 20 e légion, qui était pour Tannée de rémeute comme une sorte de vieille garde. Cette débandade l'humiliait, et il ne voulait pas en partager la honte. Quand tous fuyaient, il resta donc, avec un seul compagnon.

Les deux hommes, après une courte halte sur les bords de la Seine, avaient gagné une auberge de Chatou, pour y prendre quelque nourriture. Us y furent découverts par une patrouille de gendarmes, à qui peut-être ils avaient été dénoncés (1), et qu'ils accueillirent, dit-on, par un coup de revolver (2). La maison ayant été fouillée, Flourens fut amené au capitaine (3), tandis que Cipriani, qui venait d'être blessé, déchargeait son arme sur les gendarmes et était entraîné, tout sanglant. Un court colloque s'engagea entre l'officier et Flourens. « Ah I c'est toi qui tires sur mes hommes !» dit le premier. Et comme l'autre protestait, il lui fendit la tête d'un coup de sabre, sans savoir très probablement quel était le personnage qu'il venait ainsi de faire passer de vie à

(l)DACOSTA,p. 366.

(2) IyÉONCE Dupont, Souvenirs de Versailles pendant la Commune,

(3) Il s'appelait Desmarcts.

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trépas, car il ne connut vraisemblablement son identité que par la déclaration de Cipriani (i). Ainsi finit le malheureux, à qui ses réelles qualités intellectuelles et son courage eussent mérité un autre destin. Il n'avait que trente-deux ans.

Tandis que ces événements se passaient dans la Mort plaine de Bezons, la colonne du centre, commandée de Duvai par Eudes, se heurtait, devant Meudon, au régiment de la garde républicaine, qui, bientôt aidé de la brigade I^a Mariouse (2), refoula les fédérés sur Clamart, où ils ■ purent s'établir sous la protection des forts d'Issy et de Vanves. A gauche enfin, les 3000 hommes de . Duval, après avoir refoulé du Petit-Bicêtre sur Villacoublay les avant-postes de la cavalerie du Barail (3), s'étaient trouvés dans l'obligation, après un combat assez vif, de reculer, sous la pression de la brigade Derroja (4), que soutenait la division Pelle (5), jusqu'à la redoute de Châtillon.

I^a sortie torrentielle avait donc partout échoué. Mais les résultats obtenus étaient encore insuffisants pour assurer au Gouvernement de Versailles une sécu-

(1) Léonce Dupont, ibid., p. 56. — Cipriani fut condamné aux travaux forcés à perpétuité.

(2) 35e et 42 e . C'étaient ces deux régiments les plus solides du siège de Paris.

(3) 3 e et 8 e hussards ; 7 e et 11 e chasseurs.

(4) 109 e et 110 e de ligne.

(5) 19 e bataillon de chasseurs de marche ; 39 e et 41 6 , 70 6 et 71 e de marche.

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rite absolue, tant que les troupes de Votât e ne seraient pas complètement maîtresses des hauteurs dominant Paris à l'ouest. Thiers et Vinoy le comprenaient ai bien que, dans la soirée même, ils décidèrent que, dès le lendemain, on procéderait à la reprise complète du plateau de Châtillon. A cet effet, le 4 avril, dès la pointe du jour, la brigade Derroja fut dirigée vers Fontenay-aux-Roses, de façon à prendre la position en flanc, tandis que la division Pelle l'attaquerait de front; et les choses marchèrent avec une rapidité telle que, à six heures et demie, tout était déjà terminé. Les fédérés n'avaient pas tenu devant la menace d'enveloppement, et s'étaient enfuis ou rendus. Ils» laissaient entre les mains de l'armée 1 500 prisonniers, avec leurs fusils, leurs canons (1), et le « général » qui les commandait, Duval. Vinoy le fit passer par les armes, en même temps que deux de ses compagnons (2).

Occupa- Cependant, le plateau si rapidement Conquis mena-

tion du çait de devenir bientôt intenable. L'artillerie des forts

plateau de de Vanves et d'Issy, que servaient des canonîiiers

Châtillon. déserteurs, le balayait en tous sens, et des feux de

(1) Général Vinoy, loc. cit., p. 274.

(2) Duval mourut bravement. Il fut fusillé le long d'un mur bordant la route, sur lequel, par une coïncidence singulière, s'étalait le nom de « Duval, horticulteur ». — Parmi les prisonniers, emmenés le soir à Versailles, où ils furent accueillis par les manifestations hostiles de la population, se trouvait le célèbre géographe Elisée Reclus,

flanc, venus de Clamart et de Châtillon, où s'étaient réfugiés les fédérés de la colonne du centre, le sillonnaient de projectiles. Déjà le général Pelle avait été blessé, et les soldats, bien qu'embusqués dans les anciennes tranchées prussiennes, commençaient à pas mal souffrir. Il fallut faire enlever Clamart par la brigade de LaMariouse, tandis que le général Derroj a attaquait la gare. Vigoureusement pressés, les fédérés lâchèrent pied, à leur habitude, et allèrent chercher un abri derrière les forts, tandis que la division Vergé, accourant de Porchefontaine, venait prendre position à Meudon. Mais le feu des forts ne cessait point pour cela, et les pièces de campagne étaient insuffisantes pour l'éteindre. Comme on ne pouvait s'exposer plus longtemps à subir des pertes regrettables et inutiles, ordre fut donné, le 5, de reculer sur toute la ligne. Mais on continua à tenir, par de solides avant-postes, la redoute ainsi que les hautes maisons de Châtillon, le Plessis-Picquet, Malabry, le Petit-Bicêtre, Clamart, Bellevue et Saint-Cloud. Un régiment de cavalerie occupa le bois de Verrières. Le régiment de la Garde républicaine alla s'installer à Courbevoie. Enfin on mit du monde à Sceaux et à Bourg-la-Reine, face aux redoutes des Hautes-Bruyères et du Moulin-Sacquet, où s'étaient installés les insurgés.

L'existence des troupes ainsi placées en première ligne était pénible. « Du 6 au 10 avril, dit le général Vinoy, ce fut une véritable averse de projectiles qui

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vint fondre aussi bien sur les malheureux villages de Châtillon, de Clamait, de Meudon, de Sèvres et de Bellevue, déjà si cruellement éprouvés pendant le siège de Paris par les Allemands, que sur les hauteurs mêmes de Châtillon et sur les tranchées qui les abritaient. Les fédérés étaient probablement informés par des espions de la situation exacte de nos campements, car ils les poursuivaient sans cesse de leurs obus et nous obligeaient journellement à les changer. Les nuits n'étaient pas beaucoup plus calmes ; l'ennemi nous tenait constamment en alerte. Il tirait, sans doute à la suite de subites paniques, des coups de feu au hasard, et il n'était guère possible, dans de telles conditions, que les troupes eussent un repos bien assuré. Elles devaient prendre les précautions les plus grandes et être toujours en éveil en cas d'une surprise inopinée de ces soldats sans instruction ni discipline et qui, agissant un peu à leur guise, pouvaient à tout moment venir nous attaquer (i). > La vie aux avant-postes était donc fort dure. Grâce à l'exacte discipline qui avait été partout rétablie, depuis la salutaire remise en mains opérée dans les camps, nos soldats la supportèrent sans aucune défaillance et se préparèrent, avec la vieille ardeur d'autrefois, aux luttes sévères qu'ils allaient avoir bientôt à soutenir.

Attaque g n m ême temps qu'il s'établissait sur les abords du pont de Neuilly. M Génénd Vinoy, loc. cit., p. 279.

du plateau de Châtillon, le général Vinoy faisait attaquer le pont de Neuilly, afin de débarrasser la presqu'île de Gennevilliers des troupes fédérées qui l'occupaient, en supprimant leur unique communication avec la capitale. L'opération ne semblait pas devoir être très aisée, car les insurgés avaient fortement organisé la position au moyen de barricades armées d'artillerie, et, d'autre part, les pièces du rempart, des deux côtés de la porte Maillot, enfilaient l'avenue jusqu'après la traversée de la rivière. Le 5 avril, le régiment delà Garde républicaine, qui venait d'arriver à Courbevoie, tenta une attaque que vinrent appuyer la brigade Besson (1) et les cavaliers du général de Galliffet. Elle n'aboutit pas, et il fallut se replier sur la caserne, où l'on passa la nuit.

Le lendemain 6, comme était arrivée la division Montaudon (2), on revint à la charge avec une grande vigueur. Malgré le feu terrible qui les avait accueillies et les faisait beaucoup souffrir, malgré la mort des deux généraux Péchot (3) et Besson, tués à la tête de leurs troupes, celles-ci enlevèrent les barricades avec une belle crânerie et, poussant à fond, se rendirent maîtresses du passage, où elles s'installèrent solidement de façon à ne pas craindre d'en être délogées ; après quoi, sous la protection du Mont-Valérien, réarmé

(1) 4 e bataillon de chasseurs de marche ; 82 e et 85*.

(2) Ancienne division Pelle.

(3) Commandant la x M brigade de la division Mautaudon.

de grosses pièces, elles établirent là, au prix, il est vrai, de beaucoup de difficultés et de pénibles sacrifices, une petite forteresse. A dater de ce jour, Neuilly devint le théâtre d'incessantes escarmouches. La malheureuse ville, prise entre deux feux, fut transformée bientôt en un désert couvert de ruines, à travers lesquelles les obus, en s'abattant, creusaient de nouvelles et lamentables brèches. Et dans les rues abandonnées, on vit chaque jour tomber par dizaines des hommes dont il fallait aller chercher les corps pantelants sous un ouragan de fer, de moellons et de plâtras.

Le décret Laissons maintenant provisoirement les opérations sur les militaires pour revenir à Paris, où le dépit de leur otages, impuissance et la rancœur de leur défaite allaient conduire les meneurs de l'insurrection aux plus abominables des crimes. Ces hommes, qui avaient décrété l'abolition de la peine de mort et fait solennellement brûler les bois de justice devant la mairie du XI e arrondissement, étaient, à l'époque où nous sommes arrivés, en train de préluder, par les arrestations les plus arbitraires et les plus injustifiées, à l'assassinat en masse de soixante et quelques citoyens inoffensifs.

La nouvelle du premier et grave échec subi par l'armée fédérée avait été accueillie à l'Hôtel de Ville à la fois avec colère et stupéfaction. Les membres de la Commune se sentaient mal à l'aise pour excuser ces lamentables résultats de leur impéritie, de celle de

leurs généraux et de la faiblesse de leurs troupes. Ils étaient talonnés, d'autre part, par le Comité central, qui, toujours debout et installé maintenant à la Douane, rue de l'Entrepôt, venait de leur imposer la nomination de Cluseret comme délégué à la Guerre. Ils se voyaient obligés de reconnaître, à leur grande humiliation, que, s'ils avaient, eux, la puissance effective, lui gardait la puissance morale, et ce dualisme les paralysait au point que, maîtres de s'emparer des ressources énormes que renfermait la Banque de France, ou tout au moins de faire de cet établissement, comme a dit un des leurs, une sorte d'otage contre les entreprises du gouvernement régulier, ils s'étaient fort heureusement contentés d'y envoyer, en qualité de délégué, le vieux Beslay, un brave homme quelque peu illuminé, qui, loin de faciliter le pillage, aidait au contraire le sous-gouverneur de Plœuc, resté courageusement à son poste, à sauvegarder les richesses appartenant au pays (1). Ils régnaient depuis un peu plus d'une semaine, et leur action diffuse n'avait encore produit que des discussions oiseuses, des décrets puérils et des choix ridicules. Parfaitement incapables,

(1) « I*a Commune, dit Iyissagaray en forme de regret manifeste, apparaissait faible envers les auteurs de la sortie, le Comité central, la Banque ; légère dans ses décrets, dans le choix du délégué à la Guerre, sans plan militaire, discutant à bâtons rompus. I^es irréconciliables, restés après la fuite des libéraux, comprirent où l'on allait. Ne tenant pas au martyre, ils donnèrent leur démission » (Loc. cit., p. 201).

désorientés par la tournure que prenaient les événements militaires, ils ne pouvaient tarder à devenir un jouet entre les mains des exaltés et des violents.

3> 2 avril, la Commune avait rendu un décret séparant l'Église de l'État et supprimant le budget des Cultes. Aussitôt le Comité de sûreté générale fit commencer partout des perquisitions, sous prétexte de connaître l'état des biens de main-mortequi devaient être mis « à la disposition de la Nation », et comme chez les Jésuites de la rue Lhomond, il avait éprouvé quelque résistance, Raoul Rigault, délégué de l'ex- Préfecture de police, fit arrêter, dans la journée du 3, les Pères Ducoudray, Clerc, Olivaint et Radiguet, qui furent immédiatement amenés devant lui et interrogés de la façon qu'on va voir : « Quelle est votre profession? demanda-t-il à l'un d'eux. — Serviteur de Dieu, répondit le Père. — Où habite votre maître? — Partout ». Alors Rigault, du ton le plus sérieux du monde et se tournant vers un des secrétaires : « Écrivez : X... se disant serviteur d'un nommé Dieu, en état de vagabondage. » Et il se mit à rire en se frottant les mains (1). Ce bohème sinistre apportait, dans sa parodie des formes judiciaires, la gouaillerie truculente et sanguinaire des anciens pourvoyeurs de l'échafaud.

I*e 4, ce fut au tour de l'archevêque de Paris,

(1) Da Costa, t. I", p. 392. — Da Costa, secrétaire de Rigault, assistait à cet interrogatoire.

M» 1 Darboy ; il fut incarcéré, sous prétexte de complot, avec sou vicaire général, l'abbé hagarde, après avoir été traité par Rigault de la façon la plus insolente ; puis celui de l'abbé Deguerry , curé delà Madeleine (1). Depuis le 21 mars, on gardait au secret, à la Conciergerie, un président de chambre à la Cour de Cassation, M. Bonjean, sénateur de l'Empire, dont le seul crime était d'avoir tenu l'audience de la chambre des Requêtes le jour même où Duval, le fusillé du Petit-Bicêtre, s'installait à la Préfecture de police par délégation du Comité central. Dans l'aveuglement de son orgueil stupide, l'ouvrier fondeur avait considéré cet acte comme une provocation (2),

Que voulait-on faire de ces prisonniers, auxquels il faut ajouter une centaine de gardiens de la paix et gardes républicains enfermés à la Grande-Roquette? Il est assez difficile de le préciser, car, jusqu'au 5 avril, personne n'y avait pris garde, hormis Raoul Rigault, qui ne savait pas lui-même quel parti on pourrait tirer de leur incarcération (3). Mais voici qu'au lendemain de la sortie manquée (4), paraît dans V Affranchi de Paschal Grousset, sous la signature d'un certain

(1) I/abbé Deguerry fut arrêté par un certain Bridault, jeune homme de vingt-trois ans, qui avait été condamné à mort sous l'Empire à la suite de l'assassinat d'un pompier à la Villette, et était devenu commissaire de police spécialement attaché au cabinet de Raoul Rigault ! (Da Costa, p. 395.)

(2) Ibid, p. 397.

(3) Ibid.

(4) Exactement le 5 avril.

Olivier Pain, un virulent appel aux représailles. L'article est intitulé « le Talion » et dit : « Les gens de Versailles assassinent les prisonniers républicains et mutilent d'une manière horrible les cadavres (i). Œil pour œil, dent pour dent !... Nous avons en main des otages. Que la Commune rende un décret L. A chaque tête de patriote que Versailles fera tomber, qu'une tête de bonapartiste, d'orléaniste, de légitimiste de Paris roule comme réponse. Allons ! sot ! Versailles le veut ! La Terreur ! »

Cet appel fut entendu. La Commune, dont certains blâmaient déjà les hésitations, trouvait là une trop belle occasion de montrer sa hardiesse pour n'en point immédiatement profiter. Et le jour même, après avoir affirmé sans rire que les meurtriers des fédérés étaient « les gendarmes et les sergents de ville de l'Empire, ou encore les royalistes de Charette et de Cathelineau, qui marchaient sur Paris au cri de « Vive le roi ! » et drapeau blanc en tête », elle rendit le décret que voici :

« La Commune de Paris,

« Considérant que le Gouvernement de Versailles foule ouvertement aux pieds les droits de l'humanité comme ceux de la guerre ; qu'il s'est rendu coupable d'horreurs

(i) I*es prétendues mutilations dont parle le journaliste n'étaient là sans doute que pour l'effet, comme, d'ailleurs, la plupart des détails sensationnels qu'enregistraient les journaux communaux, sans d'ailleurs les vérifier jamais.

dont ne se sont même pas souillés les envahisseurs du sol fançais ;

« Considérant que les représentants de la Commune de Paris ont le devoir impérieux de défendre l'honneur et la vie de deux millions d'habitants qui ont remis entre leurs mains le soin de leurs destinées ; qu'il importe de prendre sur l'heure toutes les mesures nécessitées par la situation ;

« Considérant que des hommes politiques et des magistrats de la cité doivent concilier le salut commun avec le respect des libertés publiques ;

« Décrète :

«Article premier. — Toute personne prévenue de complicité avec le Gouvernement de Versailles sera immédiatement décrétée d'accusation et incarcérée.

« Art. 2. — Un jury d'accusation sera institué dans les vingt-quatre heures pour connaître des crimes qui lui seront déférés.

«Art. 3. — I^e jury statuera dans les quarante-huit heures.

« Art. 4. — Tous accusés retenus par le jury d'accusation seront les otages du peuple de Paris. '

« Art. 5. — Toute exécution d'un prisonnier de guerre ou d'un partisan du gouvernement régulier de la Commune de Paris sera, sur-le-champ, suivie de l'exécution d'un nombre triple des otages retenus en vertu de l'article 4, et qui seront désignés par le sort.

«Art. 6. — Tout prisonnier de guerre sera traduit devant le jury d'accusation, qui décidera s'il sera immédiatement remis en liberté ou retenu comme otage. »

Celui qui avait proposé ces résolutions sanguinaires était un nommé Urbain, maître de pension,

qui représentait à la Commune le VIP arrondisse* ment (i). Tous ses collègues, il faut bien le dire, n'approuvaient pas ces atroces représailles, et certains même, tels MM. Ranc, André Lefèvre et le D* Goupil, refusant de s'y associer, donnèrent sur-le-champ leur démission. La majorité de l'assemblée insurrectionnelle semblait, d'ailleurs, vouloir se contenter de la manifestation qu'elle venait de faire et ne point passer, du moins pour l'instant, de laparole aux actes; mais des énergumènes veillaient. A la Préfecture de police, Rigault, Ferré (2), Trinquet et quelques autres entendaient bien disposer, quand bon leur semblerait, de la vie de leurs prisonniers, ou, tout au moins, obtenir par la constante menace d'une exécution sommaire la libération de leur pontife Blanqui, pour lors détenu dans les prisons de l'État (3). Préoccupés tout d'abord de cette solution, ils demandèrent à l'archevêque d'intervenir directement auprès de M. Thiers, et le prélat y consentit, disant que l'humanité lui en faisait un devoir. La lettre qu'il écrivit au chef du pou-

(1) Il fut condamné aux travaux forcés à perpétuité.

(2) Ferré était un agitateur professionnel bien connu, depuis plusieurs années, dans les milieux anarchistes. Ce féroce énergumène joua dans le drame de la Commune, comme on le verra, un rôle sanglant qui le conduisit au poteau de Satory. — Trinquet, ouvrier cordonnier, membre de l'Internationale, fut condamné aux travaux forcés à perpétuité.

(3) Sous le coup d'un mandat d'amener pour sa participation à rinsurrection du 31 octobre, Blanqui avait été arrêté dans le I/)t, puis conduit de là au fort du Taureau, en rade de Morlaix.

voir exécutif, le 8 avril, « non seulement, disait-il, en dehors de toute pression, mais spontanément et de grand cœur >, faisait d'abord allusion aux prétendues atrocités reprochées à Tannée de Versailles, et dont M** Darboy n'avait d'ailleurs eu connaissance que par ceux-là mêmes qui l'avaient incarcéré. Elle faisait appel, en termes inspirés par la charité évangélique, à la modération et à la concorde. Elle suppliait le chef de l'État « d'user de tout son ascendant pour amener promptement la fin de la guerre civile et, en tout cas, pour en adoucir le caractère, autant que cela pouvait dépendre de lui >. Rien de plus. D'un échange quelconque de prisonniers, il n'était pas question. Cette lettre, ainsi qu'une autre où l'abbé Deguerry demandait instamment aux membres du Gouvernement « d'empêcher toutes les exécutions, soit de blessés, soit de prisonniers », sous peine de provoquer des représailles immédiates, fut portée à Versailles par le curé de Montmartre, l'abbé Bertaux. Quelques jours plus tard, le 12, M* 1 " Darboy, sous l'inspiration du citoyen Flotte, un vieux lutteur de 1848, ami intime de Blanqui, en écrivait une seconde, très digne, comme la première, mais où, cette fois, des propositions d'échange entre le prisonnier du fort du Taureau et les otages étaient nettement formulées. Elle fut portée à Versailles par le vicaire général Lagarde, lequel s'était formellement engagé à revenir, même si sa mission échouait.

M. Thiers hésita deux jours. H consulta ses ministres et la commission de quinze membres instituée par l'Assemblée nationale pour assister le Gouvernement dans les affaires de l'insurrection. Après quoi, il donna à l'abbé Bertaux une réponse dans laquelle il s'inscrivait en faux avec véhémence contre les accusations dont l'armée de Versailles était l'objet et s'engageait à « tout oublier une fois l'ordre rétabli », sauf à poursuivre judiciairement les individus convaincus d'assassinat. Mais il concluait par un véritable échappatoire, qui ne devait laisser au malheureux prélat aucune illusion : « Recevez, Monseigneur, l'expression de mon respect et de la douleur que j'éprouve en vous voyant victime de cet affreux système des otages, emprunté au régime de la Terreur, et qui semblait ne devoir jamais renaître chez nous (i) ». Quant à la proposition d'échange, elle ne reçut point de réponse. Jules Simon raconte que M. Thiers prépara une lettre, mais qu'elle n'arriva point à destination, l'abbé hagarde n'ayant point cru devoir rentrer à Paris. Elle se terminait par un refus formel. « Accepter cette offre, disait le président du Conseil, ne serait-ce pas consacrer et étendre l'abominable système des otages et permettre aux hommes qui dominent dans Paris de

(i) La Commune vécue, t. I er , p. 418. — I/auteur, Gaston Da Costa, déclare avoir porté cette lettre à Raoul Rigault, qui en fit donner communication à l'archevêque, « dont le visage se contracta plusieurs fois ». Quant à l'abbé Bertaux, il fut, suivant les conventions faites, remis en liberté.

multiplier les arrestations pour contraindre le Gouvernement à opérer de nouveaux échanges?... Je suis donc, Monseigneur, sans droit et sans pouvoir pour opérer rechange que vous proposez, et auquel une commission de l'Assemblée a jugé, à l'unanimité, que le Gouvernement devait se refuser. Dans cette pénible position, j'ai du moins la confiance que les hommes qui ont osé vous arrêter ne seront pas assez pervers pour pousser leurs violences plus loin (1) ». C'était se montrer bien optimiste, et les événements dont on lira plus loin le triste récit l'ont malheureusement prouvé. Mais c'était aussi se renfermer dans un exclusivisme auquel il est vraiment difficile de trouver des justifications. 1^ vieux Blanqui, usé, malade, était-il donc si redoutable que d'en priver l'insurrection, valût qu'on laissât exposée au pire destin la vie de tant d'hommes si dignes, à des titres divers, d'estime et d'intérêt (2)? I^e retour à Paris d'un révolutionnaire de plus, mais qui n'était qu'un podagre, capable tout au plus de donner des conseils que les autres n'auraient probablement d'ailleurs pas suivis, ne pouvait, en quoi que ce soit, changer la marche des

(1) Le Gouvernement de M. Thiers, t. I er p. 456.

(2) « La raison politique, dit J. Simon, ne permettait pas de donner à l'insurrection un chef qu'elle regardait elle-même comme un accroissement de force considérable. » La raison politique couvre trop souvent des erreurs, des fautes et des actes mauvais. I/invoquer comme motif déterminant d'une résolution aussi contestable, c'est avouer soi-même que celle-ci ne pevi être appuyée sur des arguments sérieux.

choses, dont le sort des aimes allait seul décider désormais ; car il est absolument improbable qu'il soit venu à l'idée de personne de faire de Blanqui un dictateur, et encore moins un général en chef. En se drapant dans son intransigeance, M. Thiers sauvait donc peut-être l'intégrité de certains principes, sur lesquels, cependant, des politiques tels qu'Henri IV et Mazarin n'hésitaient pas à transiger; mais il vouait à tous les risques des existences auxquelles était due protection. Il est fâcheux qu'en cette triste affaire l'esprit de gouvernement ait chez lui prévalu sur le plus simple sentiment d'humanité,

Inarchie Tandis que Rigault, de sa propre autorité, procédait

dans le a ^ nsi & l'arrestation des otages, le gouvernement

ouveme- insurrectionnel dégénérait peu à peu en anarchie,

ment Son dualisme avec le Comité central, sous la domi-

nsurrec- nation duquel était le délégué à la Guerre, Cluseret,

tionnel. créait la situation la plus embarrassante et la plus

compliquée à la fois. On ne savait plus à quels ordres

obéir, et la confusion était telle que, sur 200 000 gardes

nationaux armés, on n'en trouvait guère que 8 ou

10 000 à opposer à l'armée de l'ordre (1). Et de plus,

la discorde commençait à se mettre entre les chefs.

Bergeret avait été arrêté et remplacé par le Polonais

Dombrowski, que le Comité central ne voulait point

accepter. Il resta en prison jusqu'au 23 avril. Quant

(1) Da Costa, loc. cit., t. II, p. 155.

h A COMMUNE A PARIS ET EN PROVINCE. 127

aux autres généraux, ils ne savaient à qui s'adresser. « Qui voulait des canons, des renforts, courait en demander où il pouvait, à la Place, à l'Hôtel de Ville, au Comité central, au généralissime Cluseret (1). » Mais personne ne parvenait à en obtenir. Iye délégué à la Guerre « se grisait avec la rédaction d'innombrables affiches » et se noyait dans la rédaction d'ordres dont il ne pouvait obtenir l'exécution (2). Il laissait décréter le service obligatoire et le désarmement des réfractaires, mesure qui produisit le plus fâcheux effet et peupla les prisons de gens qui ne voulaient pas être confondus avec les émeutiers (3). Il 9e faisait mal venir des artilleurs des remparts et des forts en blâmant l'abus qu'ils faisaient des munitions. Il rétablissait les conseils de guerre, qui ne fonctionnèrent pas et, à leur défaut, instituait des cours martiales, qui ne fonctionnaient que trop. De son côté, la Commune votait des pensions aux veuves légitimes ou non, aux ascendants et aux enfants des gardes nationaux tués au feu, ce qui ne l'engageait pas beaucoup et ne donnait aux bénéficiaires, en tout état de cause, que des assurances très précaires. Elle faisait afficher

(I) I/ISSAOARAY, p. 205.

(z) Da Costa, t. II. p. 153.

(3) C'est leur refus de prendre un fusil et de travailler aux barricades qui amena l'arrestation des dominicains d'Arcueil, dont on verra plus loin le massacre. Nombre de gens, malgré une surveillance sévère, purent échapper au service personnel et s'évader au moyen de subterfuges variés. Mais dans Paris régna dés lors le régime des suspects et une véritable réédition de la Terreur.

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des comptes rendus grandiloquents, mais fantaisistes, des combats livrés à Tannée de Versailles, lesquels étaient la plupart du temps imaginaires, tant au point de vue de leur réalité que de leurs résultats» Elle se dépensait en discussions, en parlotes, en proclamations vaines, et, dans la ville comme dans le camp, c'était le gâchis, le désordre, la confusion absolue des pouvoirs.

Il se trouvait cependant encore des gens qui n'avaient pas perdu tout espoir de conciliation. Des groupements se formaient, sous le nom d'Union nationale des Chambres syndicales, ou encore, de Ligue d'Union républicaine des Droits de Paris, pour demander à l'Assemblée nationale des concessions, toujours les mêmes. Certains députés de la Seine, démissionnaires, MM. I^ockroy, Floquet, Clemenceau, y donnaient leur adhésion. I^es pontifes du Grand-Orient lançaient, eux aussi, un manifeste pour demander qu'on « arrêtât l'effusion d'un sang précieux ». Et des députations partaient pour Versailles, à qui M. Thiers répondait invariablement : « Que l'insurrection désarme d'abord. » Pour mieux affirmer d'ailleurs son sentiment sur les limites qu'il entendait imposer aux libertés municipales, il obligeait l'Assemblée nationale à revenir sur un vote déjà émis, et qui donnait aux communes le droit d'élire leur maire. Sur ses instances pressantes, ce droit fut refusé aux villes ayant plus de 20.000 habitants.

j^C'est que, précisément, le^chef du pouvoir exécutif venait d'être édifié sur l'esprit qui régnait dans certains centres, et il se rendait parfaitement compte des dangers qui pourraient en résulter. Un grand nombre de municipalités du Midi avaient décidé de former, à Bordeaux, une assemblée de leurs délégués pour aviser aux moyens de conciliation, mais dans des conditions telles qu'elle semblait plutôt devoir départager deux pouvoirs également légitimes et également reconnus. Le ministère de l'Intérieur l'interdit, et il fit bien, car tolérer qu'en ces moments d'effervescence où, comme on le verra plus tard, plusieurs grandes villes s'étaient essayées à imiter pour leur propre compte le mouvement communaliste, d'autres cités s'instituassent d'elles-mêmes arbitres et pour ainsi dire juges du camp, eût été commettre une grave imprudence. Le Gouvernement, tiraillé entre l'Assemblée nationale, dont la majorité demandait une répression rapide et complète, entre les négociateurs plus ou moins bénévoles qui l'assaillaient de leurs doléances, et la nécessité d'organiser ses forces encore insuffisantes, le gouvernement, en position d'équilibre instable, ne pouvait se maintenir qu'en suivant fermement la ligne de conduite qu'il avait adoptée, c'est-à-dire en persistant dans son refus formel de traiter tant que les insurgés n'auraient pas mis bas les armes. La poudre avait parlé; la guerre civile était ouverte. Il n'était plus temps de capituler,

ni même de paraître faiblir, sous peine de livrer à la révolution le pays tout entier.

M. Thiers, d'ailleurs, connaissait le désordre qui régnait à Paris, au sein même du gouvernement parodique qui s'en était emparé. Déjà, la Commune avait peine à se compléter, et aux yeux de la population restée saine, qui formait assurément la grande majorité, elle apparaissait ce qu'elle était réellement, ce qu'un de ses membres lui-même a dit qu'elle était : un camp de révoltés (i). Les élections complémentaires du 16 avril ne réunirent que 61 ooo électeurs en tout, et il fallut valider des élus qui n'avaient pas réuni plus de 400 voix (2). On se chamaillait à propos de la vérification des pouvoirs. Félix Pyat, toujours truculent et romantique à la façon des habitués de barrière, traitait Vermorel de mouchard et Tridon de fumier (3). Ives coteries, les haines de personnes, les suspicions et les méfiances séparaient déjà et dissociaient ces hommes, qui ne savaient que détruire et n'avaient jamais travaillé qu'à cela. Ils essayèrent d'adresser au pays un manifeste, pour exposer leur programme de décentralisation fédéraliste. Ils ne réussirent qu'à produire un f actum obscur et fuligineux, où la rhétorique de Proudhon se mêlait à des rêveries d'hallu-

(i) IjSSAGARAY, toc. Cit., p. 210.

(2) Dans cette fournée était compris Cluseret, le peintre Courbet, Rogeard, le fameux auteur des propos de Labienus, qui n'accepta pas, Menotti Garibaldi (pour mémoire), Trinquet, etc.

3) IylSSAOARAY, loC. Ctt. t p.2X4 et 215.

cinés. « C'est l'oraison funèbre du jacobinisme ! » se borna à dire Rastoul quand Vallès lut cette étonnante élucubration (1). En fait, « la Commission executive ne savait pas commander ; le Comité central ne voulait pas se subordonner. La direction, l'administration, la défense allaient à l'aventure, comme la sortie du 3 avril (2) ».

M. Thiers savait tout cela, et peut-être comptait-il sur cette anarchie comme sur son meilleur auxiliaire. Mais, si la Commune était par elle-même impuissante et quasi négligeable, il y avait à ses côtés des gens décidés à tout plutôt que de céder, et qui allaient apporter dans la résistance à main armée, à défaut d'habileté et de méthode, une énergie contre laquelle ne seraient point inutiles les moyens considérables dont heureusement le Gouvernement pouvait, dès ce moment, disposer.

(1) Rastoul était un médecin qui, au milieu de toutes ces folies révolutionnaires, avait gard&quelque bon sens. Il fut condamné à la déportation simple, tenta, avec quelques compagnons, de s'évader dans un barque de la Nouvelle-Calédonie et périt dans les flots.

(2) I^issagaray, toc. cit., p. 215.

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