MAIRIE DES CHENERETS CABINET DU MAIRE
Madame,
Vous avez bien voulu me demander les renseignements que je puis avoir touchant Mme Loraine B..., propriétaire de la ferme des Chênerets, y résidant au moment de l'occupation allemande.
Quelque pénible que soit la vérité, je crois de mon devoir de ne rien celer à la sœur de ma malheureuse administrée.
Mme Loraine et son fils Jean habitaient la ferme depuis le 15 juillet.
Le 2 septembre, des uhlans d'abord, des troupes d'infanterie ensuite, occupèrent le village.
Plusieurs des cavaliers prussiens avaient, avant la guerre, vécu et travaillé sur le ter-
ritoire de la commune. Ceux-là renseignèrent les autres.
Madame Loraine B..., réputée riche, fut taxée d'une rançon de quatre-vingt mille marks (100.000 francs) pour racheter sa vie et celle du fils demeuré auprès d'elle, car elle méritait la mort pour avoir permis que M. François devançât l'appel dans Varmée française.
Personne n'a quatre-vingt mille marks chez soi. Mme Loraine demanda le temps de faire venir tout ce qu'elle possédait, en dépôt dans une banque de Paris.
Ces gens-là sont encore plus féroces que cupides ; ils ont la gourmandise du crime. Il eût fallu huit jours ; on accorda une heure. Passé ce délai, la justice (le mot a été prononcé) suivrait son cours.
Une heure! On m'amena, les poignets liés, pour établir les actes de décès.
— Cela rentre absolument dans vos attributions municipales, plaisanta lourdement l'officier qui présidait à cela.
Oh ! les pauvres gens ! Mme Loraine fut
attachée à un montant du puits, et Jean fut adossé au mur de la cuisine, en face du peloton d'exécution. Cet enfant de quinze ans est mort avec un grand courage. Il a dit seulement, avant de tomber sous les balles :
— Adieu, mère. Mon frère nous vengera.
La pauvre mère et moi restâmes abandonnés
dans la cour de la ferme avec, devant nous, le cadavre du martyr.
J'ai pu dénouer mes liens et détacher Mme Loraine. Elle ne pleurait pas. Les larmes ne sortent pas à de certains moments; elles retombent sur le cœur.
— Monsieur le maire, m'a-t-elle dit d'une voix effroyablement calme, voulez-vous m'aider à la dernière toilette de mon petit Jean, et après, à l'ensevelir sous le.vieux pommier où il aimait à lire ?
J'ai fait ce qu'elle demandait. Alors elle s'est agenouillée sur la tombe en murmurant:
— A présent, allez-vous-en, monsieur le maire. Sûrement, d'autres ont besoin de vous.
Ce n'était que trop vrai. Partout dans la
commune, le désespoir, la ruine, la mort. Et je n'ai plus revu Mme Loraine.
Le lendemain, elle avait disparu. Chacun étant absorbé par sa propre misère, personne n'avait remarqué son départ.
Ce m'est grand chagrin de vous renseigner si imparfaitement. J'ai dit tout ce que je sais. Avec ces tristes nouvelles, agréez, madame, mon respect ému.
Le Maire: R... de V...