DE FORCER LE PAS
ÎS DARDANELLES.
la révolution turque, qu'un vague employé des postes, à l'affût des plus humbles pourboires. Il s'attacha au groupe d'Enver, de Nazim, de Djavid, de Mahmoud- Chef ket. Gi àce à sa souplesse, à son opiniâtreté et à sa chance, il devint le véritable chef du Comité Union-Progrès. Dans l'entourage de Talaat, Enver passait pour le mégalomane impulsif, bon tout au plus à abattre à coups de revolver un Nazim, devenu Nazim-Pacha, généralissime des armées turques pendant la guerre balkanique. Mais Talaat excellait à préparer un bel assassinat, comme celui du prince héritier Yousouf-Uzzedine, aussi bien qu'à combiner un massacre en Arménie ou un emprunt en France. Pour empaumer la France, il lui avait envoyé Djivid. Longtemps, il voulut demeurer simple ministre de l'Intérieur. Soudain, jugeant l'heure propice, il se fit nommer pacha, grand-vizir, muchir, chef suprême du gouvernement. Avec tous ces titres, il allait à l'abîme, comme Guillaume II et François- Joseph, qui d'ailleurs en avaient bien d'autres 1
Dès le départ des ambassadeurs alliés (3o octqjye 19 14), vonSanders fut, par Enver-Pacha, nommé généralissime. Bientôt, dans la presse des pays neutres qui recevait le mot d'ordre de Berlin, on lut des notes de ce genre: « Les armées turques et allemandes commencent d'importantes opérations au Caucase, en Perse, en Egypte :
*tî 1 9 1 4 . — la guerre bu droit.
ces armées forment, dans tout le monde islamique, le noyau de la Guerre sainte. » Forfanteries tapageuses auxquelles la réalité infligea un démenti moins bruyant, mais plus précis ! Au Caucase, les Russes, malgré d'effroyables pertes, maîtrisaient leurs adversaires. En Egypte, les troupes germano-turques qui, dès février 191 5, s'étaient mises en campagne et qui avaient réussi à franchir les plaines désertiques du Sinaï, échouaient lamentablement contre les baïonnettes anglaises et égyptiennes. L'ennemi, suivant sa méthode, prit alors une revanche terrible sur les plus faibles. Des milliers d'Arméniens sans armes furent massacrés. Sous le sabre et le fouet des gendarmes kurdes que commandait von Sanders, un interminable troupeau de vieillards, d'enfants et de femmes fut chassé vers le désert et abandonné là, sans provisions d'aucune sorte.
Les Dardanelles et Gallipoli.
Pour châtier tant de perfidie et de cruauté, les Alliés se résolurent enfin à agir. Par malheur, ils avaient laissé passer l'instant opportun. Jusqu'au i5 août, ils n'avaient pas deviné l'importance qu'allait avoir, dans la guerre, l'Europe orientale. Ils avaient négligé de mettre la main sur les Détroits. Aussi Enver-Pacha et les bandits d' Union-Progrès purent-ils à leur aise s'entendre avec l'Allemagne.
Tous les Etats des Balkans et du Danube demeuraient neutres, à l'exception de la Serbie et du Monténégro. Si les Alliés avaient considéré cette Guerre du Droit comme une entreprise de longue haleine, ils auraient pris pour objectif Alexandrette, parce que, là, ils auraient atteint moi tellement la Turquie en l'empêchant de se ravitailler en Asie Mineure.
L'expédition de Constantinople fut décidée trop tard par les Alliés. De quels moyens disposaient-ils alors? La Grande-Bretagne ne possédait que quelques divisions. Quant à la France, si elle ne manquait pas de soldats, elle ne fabriquait par jour que 1 2 000 obus de -jb. Comment, dans ces conditions, étendre le front français?
Une simple flotte franco-britannique eut, le ig février 191 5, mission de forcer le passage des Dardanelles et d'occuper Constantinople. Depuis quelques jours, les défenses naturelles des deux rives, particulièrement de la rive septentrionale, étaient puissamment fortifiées. Torpilles et mines se multipliaient dans les eaux du chenal. En vain, nos dragueurs repêchaient les mines; en vain, nos canonniers écrasaient des forts; d'admirables bâtiments britanniques et français furent coulés. Au moment où l'un de nos plus beaux cuirassés, le Bouvet, s'abîma dans les flots, ses officiers, debout sur la passerelle autour de leur capitaine, crièrent : « Vive la France ! » et l'équipage, qui devait périr presque tout entier, répondit : « Vive la France! Vive la République! »
Le 19 mars, l'ordie vint d'arrêter l'attaque des Dardanelles jusqu'à la iormat'on d'un corps expéditionnaire franco -britannique. Ce corps, constitué précipitamment en Egypte, débarqua le 24 avril. Pas de préparation; d'entente, pas davantage. Du 16 mars au 14 mai, le Comité de guerre qui se tenait à Londres ne se réunit pas une seule fois. La Commission royale, dans une enquête qu'elle publia, en 1917, sur cette expédition, avoue : « Il y eut là des omissions graves. » C'est le moins qu'on puisse dire.
Le corps expéditionnaire, malgré la résistance acharnée qu'il rencontrait, réussit d'abord à pénétrer jusqu'à la pointe occidentale de la presqu'île de Gallipoli. Appuyé par le canon de la flotte, il réalisa, sous le commandement du général Goura ud, les plus pénibles progrès. L'ennemi occupait des observatoires qui lui permettaient dî surveiller tous nos mouvements. Dans la guerre de siège qui succédait à de longs
Général GOURAUD
IQ14- — LA GUFRRE DU DROIT. 7>3
iours d'immobilité et à de brusques attaques très sangianies, nous avions à lutur
non seulement contre l'adversaire le plus tenace, mais contre le sol le plus difficile
et le climat le plus malsain.
L'émotion de nos soldats tut grande quand le général Gouraud tomba Happé
par un obus. Ses blessures semblaient mortelles. Il en réchappa comme par miracle.
Nous le retrouverons sur le iront de Champagne, mutilé, mais de plus en plus
actif, expérimenté et clairvoyant.
Belle figure audacieusement retouchée, remaniée et mise au point par la guerre!
La suppression du bras droit, tranché à l'articulation de l'épaule, donne au buste une
tragique sveltesse. Os du bassin brisés, le général marche en s'appuyant sur une
canne en forme de béquille. A table, il se sert de sa main gauche avec une dextérité
telle qu'il parait moins embarrassé que bien d'autres convives. Quand il donne une
explication, cette main unique se lève et s'étend avec une grâce persuasive. Son
visage, à longue barbe mêlée de quelques fils d'argent, éveille dans l'esprit les
images religieuses de
cet Orient où est née
sa réputation de grand
chef. Quand il parle
avec animation, ses
yeux bleus toujouis
fixes s'éclairent magnifiquement. Son père, e
bon docteur Gouraud,
proiesseur à la Faculté
de médecine de Pans,
lui a .ait faire de complètes et solides études.
Toutes les questions littéraires, philosophiques, scientifiques, l'intéressent vivement. Mais avant tout, il est soldat. Chez lui, l'extrême courtoisie et la constante bienveillance recouvrent, sans les voiler tout à fait, une lermeté que rien n'ébranle et une résolution que rien n'égare. Quand il est parti comme capitaine pour le Soudan, avec mission de briser la révolte dont Samory le prophète était l'âme, il a dit à ses anciens camarades de Saint-Cyr, en leur montrant son sabre : « Voilà l'arme qui prendra Samory. » Chose dite, chose faite. Au Soudan, comme le capitaine Méchet était assiégé dans Kong, Gouraud, à la tète d'une compagnie d'auxiliaires indigènes, le débloqua en enlevant la position à la baïonnette. Un peu plus tard, il dut, pour une affaire de délimitation, s'aboucher, à plusieurs reprises, avec un commandant prussien. Il remarqua que la main droite de ce commandant restait toujours gantée. A la fin du dernier entretien, le Prussien, sans être aucunement questionné, lui dit : « Voyez! Je garde toujours un gant à la main droite, depuis qu'elle a eu l'honneur d'être effleurée par la main de l'empereur. » Cet officier, si dévot à son souverain, favorisait de son mieux la désertion dans notre Légion étrangère. « Moi, s'écria le général Gouraud, je n'ai sur la conscience qu'une seule désertion, celle d'un hippopotame. Un jour, à Kousseri, j'ai aperçu, dans le fleuve, un grand pli qui se rapprochait du rivage. Un hippopotame élevé par le poste allemand est soudain sorti de l'eau. Mes hommes l'ont comblé de friandises. Il s'est tout de suite attaché à eux. D'ailleurs, ce pachyderme de superbe taille avait peut-être le dégoût des porcs germaniques. » Avec cet humour si français dans le péril extrême, le général nous donna un renseigne- XL V.