‹ 1914 (volume 2)Chapitre 139 sur 161 · SALONIQUE · texte numérisé non relu

SALONIQUE

7 i 6 I 0 I 4- — LA GUERRE 1>U DROIT.

Grande-Bretagne, de la Russie et elle s'était liée à la Serbie par un texte d'alliance défensive. Mais le roi de Grèce avait pour femme la sœur de l'empereur d'Allemagne(i). Le roi de Grèce, d'accord avec ceux de ses sujets qui n'avaient souci que des intérêts les plus vils et les plus précaires, imagina tous les stratagèmes, accumula tous les délais et finit même par avoir recours à tous lesguets-apens. Lui aussi croyait que l'empereur allemand étaitle seigneur de la guerre et que le maréchal Mackensen ne pouvait pas ètie vaincu.

Un des agents allemands les plus réputés, le baron Schenck, était arrivé à , Athènes, dès le début de la guerre, avec un gros carnet de chèques pour acheter des consciences et en avait acheté un assez bon nombre. Ce Schenck ne saurait, pourtant, être considéré comme un diplomate. Lui non plus, n'est qu'un très vulgaire aventurier. Il a débuté, à Berlin, comme médecin-hypnotiseur. Est-ce par hypnotisme qu'il a conquis la princesse d'Eulenbourg? Grâce à cette malheureuse, il se créa une clientèle et surtout des relations dans le monde aristocratique. Reçu enfin à la Cour, il charma l'empereur par de prétendues « expériences scientifiques ». Le ministère des Affaires étrangères lui confia plusieurs missions où il fit beaucoup d'affaires. Pour se reposer des unes tout en continuant les autres, il passait tous les hivers à San-Remo ou à Nice. En arrivant à Athènes, il se forma sans difficultés un entourage d'hommes politiques en déconfiture et de publicistes tarés. Peu à peu, il réussit à gagner à la cause allemande des lournaux et des groupes parlementaires qui, jusqu'alors, avaient semblé lavorables à la Triple-Entente. La Cour royale ne lui ménageait ni ses encouragements ni ses conseils. La reine le proclamait son chevalier. Par des moyens qui n'avaient rien de chevaleresque, il travailla sans relâche à faire haïr l'Italie, à discréditer Venizelos, à pousser Gounaris, à. surexciter les ambitions des partisans de la plus grande Grèce. Venizelos tomba. Schenck tint table ouverte, multiplia les promesses, dépensa huit millions par mois, organisa un vaste système de corruption pour les élections d'août. Il répétait avec rage : « Venizelos est battu d'avance. » Venizelos eut la majorité. Mais, le lendemain,, ce Schenck combina une revanche. Les nombreux journaux à sa solde publièrent force articles sur les irréparables défaites des Russes, sur l'échec définitif des Alliés dans les Dardanelles, sur l'impérialisme italien visant l'Epire, sur l'hégémonie militaire de l'Allemagne écrasant la France. En même temps, il intriguait en Serbie, corrompait des hommes d'État au Monténégro, installait sur les côtes grecques des bases d'opérations aux sous-marins allemands. Pour avoir raison de ses intrigues, il fallut que les Alliés fussent de plus en plus forts à Salonique. Il fallut aussi qu'ils se montrassent de plus en plus fermes à l'égard du gouvernement grec.

La Guerre du Droit a prouvé que le peuple grec, comme le peuple turc et le peuple bulgare, avait été détourné de sa voie nationale par des dynasties ou des oligarchies pangermanistes. En Serbie même, les Allemands trouvaient des alliés dans l'entourage du roi Pierre. Une partie de la race serbe, en Croatie, en Dalmatie, en Bosnie et en Herzégovine, combattait pour l'Autriche. Certes, le jour où ces peuples se seront débarrassés de ces influences fatales, ils pourront rentrer dans la bonne voie. Mais l'heure de l'émancipation est-elle venue pour eux? En Grèce, par exemple, l'envie empêche souvent les citoyens de s'élever au-dessus de la masse. La Grèce sort à peine de l'esclavage. Elle n'a pas de partis politiques caractérisés. Venizelos avait essayé de créer un parti libéral. Mais le roi, qui se sentait soutenu par le sentiment populaire à cause de ses succès faciles dans les deux guerres balkaniques, contre les Turcs et contre les Bulgares, prit aisément une attitude d'autoc.ate.

(i) Voir Guerre du Droit, tome I, page 167.

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Quand on étudie d'assez près le peuple grec, ou pourtant il y a beaucoup d'hommes si intelligents, si laborieux, si tenaces, si dévoués et même si loyaux, ce qui surprend le plus c'est son manque de continuité historique. Il se compose de peuplades qui se sont rencontrées au même endroit, par l'unique raison que cet endroit est un carrefour entre l'Orient et l'Occident. La France, elle aussi, est un carrefour. Mais, en elle, grâce à sa merveilleuse puissance d'assimilation et à son sublime idéal d'humanité, tous les éléments se sont fondus. Le paysan ou l'ouvrier français est le descendant des Croisés de saint Louis, des frères de Jeanne d'Arc, des compagnons d'Henri IV, des volontaires de la Révolution. Le Grec, au contraire, n'est pas plus le descendant des héros des Thermopylesou de Salamine, que le Tunisien n'est le descendant des Carthaginois.

Ajoutons que, en 1 9 1 5, le peuple grec entendait plus de déclamations corruptrices que de patriotiques conseils. Grisée par ses succès, la Grèce était devenue mégalomane. Elle aurait voulu jouer à la grande puissance. Le roi l'encourageait dans cette folie pour qu'elle se dérobât à la protection si maternelle de la France et de l'Angleterre. Quel titre avait pris le beau-frère de Guillaume II? Le titre de Constantin XII. Ainsi, prétendait-il renouer la tradition de la souveraineté byzantine. Bouffonne extravagance! A la succession de Constantin Paléologue n'a pas l'ombre de droit le second roi d'une famille danoise, devenue famille royale de Grèce par la volonté de l'Angleterre et de la France. Mais le mensonge que représente ce titre : Constantin XII, flattait la vanité des Grecs. Aussi bien, ils ne haïssent pas le mensonge. A proprement parler, le mensonge a été longtemps leur élément. Ce peuple, qui se croit de la noblesse la plus antique, est encore un peuple-enfant d'une imagination parfois déraisonnable et d'un égoïsme parfois déréglé.. Seul, le malheur a pu l'instruire. La cruelle leçon subie par lui, en 1897, dans la guerre contre la Turquie où il fut battu irréparablement en quelques heures, avait été trop rapide pour lui profiter. Voilà pourquoi M. Venizelos n'a jamais prononcé le mot de République. Il pense : « Nous ne déracinerons pas l'arbre étranger planté chez nous et qui commence à donner des fruits ayant le goût du terroir. » Soit. Mais à cet arbre étranger, puisqu'on ne voulait pas l'abattre, on devait tout de suite donner un tuteur.

Le désastre des Serbes, l'effondrement du Monténégro, l'effort

en Albanie.

Le 8 octobre 191 5, les Austro-Allemands ayant passé le Danube, attaquèrent l'armée serbe au nord. En même temps, les Bulgares l'attaquaient à l'est et les Autrichiens se précipitaient sur le Monténégro. La France regardait les Serbes comme inexpugnables dans leur montagne. En réalité, ils étaient trop peu nombreux et les canons ennemis trop puissants. Après avoir lutté avec une héroïque opiniâtreté, ils se retirèrent avec un sombre fatalisme.

Que pouvait pour eux notre armée de Salonique? Son chef, le général Sarrail, n'était arrivé que le i3 octobre à son poste de commandement. Ses troupes débarquaient lentement et sans suffisantes ressources de combat. Pourtant, les meilleures d'entre elles s'élancèrent vaillamment dans la région du lac Doiran et de Krivolak.

La question de Salonique soulevait en France de violentes discussions. C'eût été une faute capitale que de laisser l'Allemagne prendre la Grèce pour base d'une offensive en Méditerranée. Mais n'eût-ce pas été un crime que de dégarnir le front

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français qui, aux yeux de tous ceux que n'aveuglait pas une idée fixe, était toujoursle front principal?

Et dans quelles conditions la lutte allait-elle s'engager dans la région de Salonique? La Grèce, que nous avions derrière nous, était si peu sûre! Ajoutez que cette région n'a, par an, que quelques semaines favorables à une opération militaire. Pendant le reste du temps, notre armée comptait près de 80 pour 100 de malades. Pour sauver la Serbie, il aurait fallu 40.000 Français de plus, et débarqués quarante jours plus tôt.

Les Serbes, en jalonnant la route de cadavres, dans une retraite pareille aux exodes ancestrales des temps maudits, gagnaient le Monténégro et les côtes albanaises.

Tous les jours, une mauvaise nouvelle arrivait à la France. Le dernier lambeau de la Serbie tombait aux mains de l'ennemi ; les hauteurs monténégrines étaient,

prises ainsi que l'artillerie et les missions françaises qui ava ent été impuissantes à les sauver.

Vers la fin de la retraite désespérée des Serbes, le fils du roi de Monténégro, le prince Pierre, qui commandaitl'armée du Lovcen, lui donna l'ordre de se replier en démontant tous les canons et toutes les mitrailleuses dont elle disposait. Voilà pourquoi les Autrichiens s'emparèrent si vite d'une montagne haute de plus de deux mille mètres. Soixante-dix Autrichiens seulement furent tués ou blessés par un petit détachement de l'armée monténégrine auquel n'était pas parvenu l'ordre de repli. Cet ordre était convenu depuis six mois entre le prince Pierre et l'ancien attaché militaire autrichien Hupka.

Les Autrichiens, maîtres du Lovcen, pouvaient arriver sans peine à Cettigné. Le roi de Monténégro ordonna à toutes ses troupes de se concentrer à Carev-Laz, centre de son royaume, c'est-à-dire à l'endroit où/il aurait dû livrer une bataille suprême. Il permit ainsi aux Autrichiens de marcher sur Scutari, pour couper la retraite à son armée. Là-dessus, il partit incognito pour Scutari et, de là, pour l'Italie. Son armée de 40.000 hommes capitula le i3 janvier 1916. En partant, il emportait à la fois l'or des caisses de l'État et une part des subsides que son fils, marié à une princesse allemande, obtenait de la cour d'Autriche. Mais sa parenté avec le roi d'Italie, l'amitié du Tzar et l'histoire héroïque de son peuple sauvèrent sa réputation.

Restait l'Albanie.

On se rappelle dans quelle situation l'Albanie se trouvait à la veille de la guerre. Le prince de VVied, officier prussien, y avait été nommé mbred, c'est-à-dire roi. Son palais, à Durazzo, était digne de sa capitale, où la Commission internationale, chargée de régler la situation, n'avait pas trouvé à se loger. Pour laire acte de souve-

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