‹ 1914 (volume 2)Chapitre 144 sur 161 · LA FLOTTE ITALIENNE APPAREILLE · texte numérisé non relu

LA FLOTTE ITALIENNE APPAREILLE

de prendre les armes aux côtés de l'Allemagne et de l'Autriche, dans une guerre universellement réprouvée. Nous comprenons lort bien que l'Allemagne tente de gagner à sa cause un peuple comme le nôtre, maintenant qu'elle a suscité contre elle l'hostilité de la civilisation. Mais nous espérons qu'aucun de nos ministres n'aura l'idée de nous servir les vieux choux réchauffés de la politique bismarckienne. »

Les socialistes allemands et autrichiens avaient cherché, depuis le commencement de la guerre, à avoir des entretiens secrets avec les socialistes italiens. Une délégation de socialistes autrichiens se présenta à Milan, sans pouvoir se faire écouter. Les socialistes allemands, reprenant l'entreprise à leur compte, poussèrent droit à Rome. Ils avaient pour chef M. Sudekum, député de Nuremberg au Reichstag. A Rome, le Ier septembre, les socialistes italiens consentirent à les recevoir, mais ce lut pour leur reprocher « leur attitude, dans une guerre d'agression de deux empires féodaux et militaristes contre une république si libérale ». A quoi Sudekum répondit : « L'Allemagne combat non pas la France, mais le tsarisme défendu par la France. » Cette distinction sophistique était dans la tradition impérialiste d'outre- Rhin. En 1870, les Prussiens avaient déclaré sous laloidu serment: « Nous laisonsla guerre à Napoléon III, et non au peuple français. » Ce qui ne les empêcha pas de continuer la guerre, après que le. peuple français eût détrôné Napoléon III et proclamé la République.

Les socialistes italiens rappelèrent aux Allemands que, depuis de longues années, l'Allemagne militariste et féodale préparait l'anéantissement de la France. « D'ailleurs, ajoutèrent-ils, quand on considère les atrocités commises par les armées allemandes, on a le devoir d'affirmer que le kaisérisme est plus cruel, plus monstrueux et plus redoutable que le tsarisme. »

La discussion porta ensuite sur la destruction de Louvain. — Ce sont les nécessités de la guerre, murmura Sudekum. A Louvain, des civils ont tiré par les fenêtres.

— Les civils, répliquèrent les Italiens, les civils, dans les tortures infligées à leur pays envahi, auraient eu le droit de se défendre. Mais la question n'est pas là. Si vraiment des civils avaient tiré sur vos soldats par les fenêtres de quelques maisons, vos soldats auraient pu assaillir ces maisons, trouver les coupables, les lusiller aut besoin, mais jamais ils n'auraient dû massacrer un peuple, femmes, enfants, vieillards; jamais ils n'auraient dû détruire des chefs-d'œuvre, honneur de la civilisation entière. C'est un crime égal à celui des hordes les plus barbares!

Embarrassé, Sudekum essayait encore de disculper les armées allemandes.

— Dites-nous simplement, s'écrièrent les Italiens, ce que le socialisme allemand pense faire pour protester contre ces horreurs, comme il a protesté autrelois contre les camps de concentration au Transvaal et la pendaison des Arabes en Tripolitaine. Quant à la France, soyez sûr qu'elle gardera les sympathies de l'Italie. Ne défend-elle pas les principes de la Révolution contre les armées des deux Empereurs allemands? Le drapeau français, c'est le drapeau de la démocratie toujours en progrès; le drapeau allemand, c'est le drapeau de la tyrannie au-dessus de tout. »

Etle groupe socialiste romain conclut : « Nous faisons desvœux pourle triomphe de la France et de l'Angleterre. Le triomphe de l'Allemagne et de l'Autriche imposerait au monde le plus insupportable absolutisme militaire ». Le procès-verbal de cette discussion, rédigé en français, fut signé même par le délégué allemand.

Une belle ardeur guerrière se propagea dans toute l'Italie. Le chef des socialistes réfonnistes, M. Bissolati, devint sergent de chasseurs alpins; le beau-fils du député socialiste Chiaraviglio, caporal d'artillerie. Poètes, journalistes, écrivains, philosophes, artistes, en prévision des événements, s'exerçaient à l'envi sur les champs de tir.

I Q I 4- — LA GUEURF nu DROIT. 7î3

Le Pape Pie X s'était éteint le 20 août 1914. La guerre l'avait tué. Bien qu'il eût été élu par l'ntervention de l'empereur d'Autriche, quand il vit cet empereu allumer la guerre, il tenta d'empêcher un crime dont il devinait toute l'horreur. A l'ambassadeur d'Autriche qui lui demandait de bénir les troupes autrichiennes, il répondit : « Je bénis la paix » . Un de ses derniers mots fut : « J'offre à Dieu ma pauvre vie, afin d'épargner celle de tant de jeunes gens » . Le jour où les ecclésiastiques lrançais partirent de Rome pour rejoindre en France leurs régiments, il leur dit : « Je sais, mes chers enfants, que la France ne voulait pas la guerre. Votre

Page 1