PREPARATIFS DE DEFENSE
peuple se lève pour se défendre, comme au temps de Jeanne d'Arc ». L'image émir nemment française de Jeanne d'Arc n'avait pas quitté la pensée de Pie X, depuis le jour de la béatification de la bonne Lorraine, jour d'avril 1909, où, à Saint-Pierre de Rome, nous l'avions vu baiser pieusement notre drapeau tricolore.
Le nouveau pape, le cardinal délia Ghiesa, qui fut élu le 3 septembre 1 9 1 4 et pritle nom de Benoît XV, avait, avant le Conclave, fait partie d'un groupe où se trouvaient Mgr Amette, archevêque de Paris, et Mgr Mercier, archevêque de Matines. Mgr Mercier ne laissait échapper aucune occasion d'exprimer en termes poignants son horreur des atrocités commises par les Allemands dans son diocèse, surtout à Malines et à Louvain. Cependant le nouveau pape, entouré d'intrigues et de sollicitations austro-allemandes, n'a pas paru tout d'abord mesurer l'étendue des .orfaits germaniques.
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L'égoïsme sacré conseille la guerre.
Tout prouvait à l'Italie que son intérêt était d'accord avec son devoir. Les Italiens perspicaces et avrrtis se félicitaient de n'avoir jamais travaillé à consolider les positions des Allemands à Trieste, dans lé Trentin, au Monténégro, en Orient.
En entendant le canon autrichien bombarder Antivari, l'Italie s'était formé une idée exacte de la situation générale. Le maire de Milan disait : «Mobiliser! Oui, si c'est contre l'Autriche. Mais, si c'était contre la France, l'Italie entrerait en révolution. »
Ces sentiments de l'Italie touchaient profondément le cœur de la France. A Nancy, sous le feu de l'ennemi, des manifestations eurent lieu en l'honneur des Italiens. A Paris, toute une population italienne fut accueillie au lycée Charlemagne. On chercha le moyen de donner du travail au* uns et de rapatrier les autres. En attendant, on veillait à ce qu'aucun d'eux ne manquât de rien. Le Président du Conseil et le Ministre de l'Intérieur, dans une visite au lycée, purent .constater une sympathie fraternelle à l'égard de ces pauvres gens.
L'Italie se disait : « Ni la France, ni l'Angleterre, ni la Russie, ne s'opposeront à la réalisation de mes légitimes espérances. Déjà, ces granJes puissances m'autorisent à reprendre Trente et Trieste. Au contraire, si l'Allemagne était victorieuse, je la trouverais devant moi, me iermant tous les chemins, jusqu'aux moindres sentiers. »
L'Autriche, dans la seul^ville de Trieste, avait levé plus de 24000 soldats et les forçait à combattre au premier rang. Un des régiments d'infanterie que constituaient les Triestins, le 97e, fut presque entièrement anéanti sous Lemberg.
De son côté, l'Italie né négligeait aucun de ses préparatifs de guerre. Dans le Nord, entre Mantoue, Vérone, Peschiera, Lugano, quadrilatère fameux où tant de fois avait coulé son sang, elle massait deux cent mille hommes. La garnison de Bologne s'était transportée à Udine. Les ports de Venise et de Bnndisi se mettaient en état de défense. Sa flotte se concentrait à la hauteur de Tarente. Sur les côtes de Tripolitaine ne restaient que quelques croiseurs rapides.
Les Italiens, regardant vers le Monténégro, disaient : « Si les Autrichiens s'emparent du mont Lovcen, notre pays tout entier ira aux armes ». En Italie comme en France, tous les partis étaient d'accord. Un seul point noir: la situation économique. L'industrie manquait de charbon. Les banques ne remboursaient que S pour 100 des dépôts.
D'imposantes manifestations s'organisèrent en faveur de la guerre. A la fin d'un banquet offert au nouveau député de Rome, M. Federzoni, des orateurs soulevèrent un enthousiasme sans pareil en déclarant : « L'Italie se ruinerait moralement et matériellement si, dans l'immense conflit européen, elle demeurait les bras croisés. » Un des écrivains les plus distingués de l'Italie, M. Oliva, s'écriait : « Nous avons le devoir de regarder nos frontières de l'Est : préparons-nous à les franchir. » Au geste qui désignait Trente, Trieste, et même un plus vaste horizon oriental, des tonnerres d'applaudissements répondirent. M. Pantaleoni, éloquent professeur qui avait été longtemps aveuglé par les chimères du socialisme ultra-pacifique, fit une déclaration ardemment nationaliste : « Qu'est-ce qui constitue une nation? Ce n'est pas l'identité de langage, puisqu'il y a au monde une Suisse où l'on parle trois langues. Ce n'est pas non plus l'identité de religion, puisqu'il existe une Allemagne composée de catholiques et de protestants. Non ! ce qui constitue une nation, c'est l'unité de conscience, l'unanimité du sentiment national. Or, cette unité, nous devons être prêts à tout pour la réaliser. » Quand M. Federzoni, le héros de cette
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fête, prit la parole, on ne fut nullement étonné d'entendre de sa bouche une profession de foi encore plus énergique et plus audacieuse : « C'est un devoir pour nous de nous associer aux efforts des autres nations qui luttent contre l'hégémonie germanique. Nous devons, pour l'achèvement de nos destinées historiques, affirmer noire solidarité avec toutes les nations européennes ennemies du bloc austro-allemand. Notre génération serait à jamais déshonorée, si elle laissait échapper l'occasion qui s'offre aujourd'hui, et qui certainement ne se présentera plus, de délivrer les provinces italiennes encore sujettes de l'Autriche. » Un grand cri, sorti de tous les cœurs : « Vive Trente ! Vive Trieste! » donna toute sa portée à la conclusion de l'orateur. Le lendemain, à Milan, l'Assemblée régionale de Lombardie, comprenant cinq sénateurs, trente-trois députés, trente associations, votait l'ordre du jour suivant: « Nous demandons que soit assurée à l'Italie la possession des terriioires des Alpes adriatiques, auxquels elle a droit pour des raisons ethniques, pour des motifs de sûreté nationale, pour la défense de ses intérêts économiques et moraux. » Partout, en Italie, on parlait de « l'Italie qui attend ». Le directeur du grand journal socialiste l'Ai'anti, M. Massolini, se sépara de ses camarades hésitants ou hosnles et fonda un journal, Il Popolo, qui prêchait la guerre contre l'Allemagne. Le Conseil des ministres demanda un crédit de quatre cents millions pour les dépenses de l'armée.
L'Italie, assurément, ne songeait qu'aux intérêts italiens. Elle n'hésitait pas à confesser son égoïsme sacré. L'ancien maire de Rome, M. Nathan, disait : « Tous nos intérêts sont en jeu dans cette guerre : l'intérêt de nos colonies, à cause de la guerre prêchée à l'Islam par le sultan allié à l'empereur allemand, et l'intérêt de notre nationalité qui a besoin d'être complétée. N'oublions pas qu'au jour du règlement de comptes final, les neutres n'auiont pas voix au chapitre. Je me prononce pour l'entrée immédiate de l'Italie dans le grand conflit européen. Qu'il me soit permis, à moi israélite, d'exalter la catholique Belgique, martyre de la sauvagerie allemande ! » Les bureaux du parti radical démocratique, du parti constitutionnel et du parti socialiste réformiste, publièrent ce communiqué d'allure étrangement guerrière: « Il est reconnu opportun de développer une action commune vers trois buts : nécessité de lutter contre la propagande relative à la neutralité; nécessité de délivrer les terres italiennes encore sujettes de l'Autriche ; nécessité de concourir à la victoire de la Triple Entente qui établira la configuration de l'Europe sur le principe de la nationalité. »
Hors de l'Italie, les Italiens ne montraient pas moins d'enthousiasme pour la cause française. Les volontaires garibaldiens qui, avec les fils de Garibaldi, étaient venus combattre sous nos drapeaux, annonçaient que des renforts continuels leur arrivaient de l'autre côté des Alpes. A Tunis, les Sociétés italiennes, Italo-Française, Union latine et Pro Patria, déposaient une couronne sur nos tombes militaires et leur président, M. Gagliardo, disait au général Vérànd : « C'est avec un sentiment de très profonde sympathie que nous adressons ce pieux hommage à vos soldats décédés. Mais notre pensée ne peut s'empêcher de se porter loin d'ici, vers ceux qui, en ce moment tragique, luttent ou tombent en héros, au champ d'honneur. Dans ce lieu consacré aux souvenirs et devant Dieu, nous formulons le vœu d'embrasser bientôt en vainqueurs les fils de la France victorieuse, nos frères latins. C'est pourquoi, mon général, nous offrons aujourd'hui ces fleurs, le cœur confiant et sans tristesse ».
LA GUERRE r.U DROIT.
Occupation de Vallona.
Le ier janvier iqi5, l'Italie occupa Vallona et y installa un préfet italien. Il y a, sur la carte du monde, des endroits plus importants. Il n'y en a guère de plus significatifs. La mer Adriatique, entre l'Autriche et l'Italie, dessine une sorte d'ovale très allongé. Au sommet, sur les côtes autrichiennes, se trouvent les ports de Fiume, de Pola et de Trieste. A la base, sur les côtes albanaises, le port de Vallona. Pour user de l'image classique qui fait de l'Italie une botte, on pourrait dire: Vallona est située près du talon, et Trieste près du tirant.
Entre le port albanais de Vallona et les ports italiens de Brindisi ou d'Otrante, il sulfit de placer une escadre pour iermerà clef l'Adriatique. D'autre part, les ports
des côtes italiennes sont médiocres, tandis que Vallona offre aux vaisseaux l'abri le plus commode et le plus sûr.
L'occupation de Vallona eut pour prétexte la révolte des musulmans contre le ministre d'Albanie Essad-Pacha (i). Pour rétablir l'ordre, l'Italie envoya un de ses plus beaux régiments de bersaglieri. L'ordre lut rétabli.
A cette question : « Que fait l'Italie à Vallona ? » , l'Italie répondait : « Ce qu'a fait l'Autriche en 1878, lorsqu'elle a occupé la Bosnie. — Mais, en 1878, l'Autriche avait un mandat des puissances européennes. — S'il s'agit de mandat, l'Italie aussi en a un, et qui consiste à faire la police des côtes albanaises pour empêcher la contrebande de guerre. »
L'ancien chancelier de l'Empire allemand, M. de Btilow, que Guillaume II avait envoyé à Rome en qualité d'ambassadeur extraordinaire, avait songé à offrir à l'Italie Vallona comme gâteau de miel. L'Allemagne, comme on sait, se plaît à faire largesse avec le bien d'autrui. Elle espérait, par cette offre, ramener l'Italie à l'alliance austro-allemande, ou, du moins, l'engager dans une aventure qui la paralyserait. Quelle déception pour M. de Bulow ! L'Italie n'attendait pas sa permission.