ZOUAVES S'EMPARANT D'UNE TRANCHEE
par G. Ciiarfentieu-Bosio
guerre scientifique. Quoi qu'il en soit, mieux vaut avoir fait son apprentissage en luttant contre un ennemi impitoyable et connaissant à fond le terrain, qu'en s'exerçant sur des cartes au « jeu de la guerre» (Kriegspiel). Dans l'action, les officiers apprennent à connaître leurs soldats; les soldats, leurs officiers. Quant aux grands chefs, ils apprennent le métier de chef. Ainsi se sont formés Joffre, Galliéni, Gouraud, d'Amade, Mangin.
A ce propos abondaient les anecdotes du plus émouvant caractère. Des réservistes allaient partir. Le général Oudart, commandant la 18e région, les passait en revue. Il les interrogea sur leur profession et leur classe. L'un d'eux lui dit :
— Mon général, je suis le frère du brigadier Taris, mort au Maroc.
— C'est un titre de noblesse, dit le général Oudart.
— Je tâcherai d'en être digne, mon général. Là-dessus, tous les soldats ont pensé : Noblesse oblige. Dans l'armée française, entre les officiers,
les sous-officiers et les soldats, se nouent de tels liens de dévouement, de sympathie -et d'estime, qu'elle constitue tout entière ce que nos aïeux appelaient « une grande Amitié ». Unité agissante qui, sous le feu, se reforme d'elle-même.
Un de nos amis, qui a commandé au Tonkin, nous disait, quelques mois avant la guerre :
— Si vous saviez quelle délicatesse j'ai rencontrée dans le cœur de mes hommes ! Un fait entre mille. Dans le poste lointain où nous nous étions placés, l'eau ne semblait guère bonne à boire, surtout pour nous, Alsaciens, qui sommes des gourmets d'eau pure. Au cours d'une expédition, je remarquai une source de qualité meilleure et je la signalai en passant. Entourée de menthe sauvage, au pied des montagnes qui limitent la vaste plaine confiée à notre garde, cette source était au moins a deux heures de marche. Or, chaque matin, je trouvais près de mon lit une cruche pleine iPhotoManu«i.) d'eau puisée à cette source et, sur la cruche,
une touffe de menthe sauvage. J'avais beau surveiller mes hommes, leur rappeler le danger, leur défendre de sortir du poste, les menacer de punitions s'ils retouinaient vers la montagne. Rien n'y faisait. A la fin, je fus forcé de dire : « Réfléchissez! S'il arrivait un malheur, ce serait moi quien supporterais la responsabilité ». Alors, la cruche resta vide et il y eut de la tristesse autour de moi.
Quelle force en cette idéale communion qui s'étend du soldat au généralissime ! Lorsqu'un chef tombe en pleine bataille, son âme semble passer dans celle de ses hosnmes. Voici une compagnie de zouaves qui a chargé trois. fois à la baïonnette contre un ennemi très supérieur en nombre, établi sur une hauteur abrupte et soutenu par des mitrailleuses. Après la troisième charge, plus d'officiers. La compagnie se r-cueille un instant. Instinctivement, elle se compte. De cent cinquante hommes, il en reste une trentaine. Que faire? Un sergent répond à la muette interrogation de ses camarades ;
3ENERAL OUDART.
440 Mil 4- — LA GUERRE l>U DROIT.
— Hé, bien ! allons-y encore.
Et la position imprenable est enlevée.
Dans ces actes d'héroïsme français, apparaît souvent une (leur de grâce. I 'ennemi, par une surprise indigne, en mettant crosse en l'air, avait attiré nos hommes dans un piège et enlevé un canon. Un bataillon accourut, conduit par un lieutenant rompu à tous les sports et qui, dans nos Fêtes Fédérales de gymnastique, excellait a entraîner ses hommes. Le lieutenant cria gaiement :
— Celui qui me rattrapera aura ma montre.
Disons ici que la montre du lieutenant était célèbre dans le régiment. C'était un solide disque d'argent, galamment ciselé. Récompense alléchante!. Chacun des soldats faisait de son mieux pour se l'attribuer. Mais le lieutenant les distançait tous, et de si loin ! Tout à coup, une balle l'atteignit au genou et le renversa. A un soldat qui passait devant lui, il tendit sa montre.
— Non, mon lieutenant, répondit le loyal champion, ce ne serait pas de jeu.
Le canon fut repris. Quelques heures après, notre lieutenant, transporté à l'ambulance, vit arriver son premier coureur, blessé lui aussi.
— C'est de jeu maintenant, lui dit-il. Ma montre est à vous.
— Oui, mon lieutenants cette heure, je veux bien.
Presque au même moment, une cinquantaine de dragons allemands qui dormaient dans un petit bois étaient surpris par quatre de nos cavaliers. L'officier ennemi fut tué. Les cinquante dragons de lever les mains en l'air ! Nos quatre cavaliers n'eurent qu'à cueillir lescarabines. tandis qu'un sous-officier rendait son sabre en disant, dans un français parfaitement correct :
■ — J'en ai assez de cette guerre !
Haut les mains! Voilà souvent le mot d'ordre des soldats allemands débarrassés de leur chef. En deuil de leur chef, les soldats français se disent : Haut les cœurs ! Yengcons-le.
Au plus fort de la guerre, un certain nombre de journalistes étrangers réunis sur notre front se posèrent la question suivante :
— Quelle est la qualité maîtresse du soldat français ?
Ils furent ainsi amenés à enregistrer successivement les principales vertus militaires : courage, élan, crànerié, intrépidité, mordant, entrain, endurance, ténacité. Mais, toutes ces vertus étant fondues ensemble, ia question ne leur paraissait pas tout à fait résolue. Ce qui caractérise essentiellement le soldatfrançais leuréchappait encore. Soudain, un des journalistes, regardant des territoriaux qui. au bruit du bombardement le plus furieux, s'entr'aidaient de leur mieux pour creuser et organiser leurs abris, s'écria :
— Serviabilité: La qualité maîtresse du soldatfrançais, c'est la serviabilité.
Le mot est disgracieux, mais combien la chose est exquise ! Ce fut une révélation. Les journalistes tombèrent d'accord. Serviables, tes soldats français le sont entre eux; ils le sont à l'égard des officiers, comme les officiers le sont à leur égard. En ce continuel échange de services, rien de forcé, rien de factice, rien d'exagéré, rien d'indiscret. Complaisance faite de spontanéité, de confiance, de constance, et qui rend incomparable la vie d'une armée. Cette serviabilité demeure, ai: fond, le don français par excellence. Quand ils s'obligent ainsi réciproquement jusqu'à 'a mort, nos soldats obéissent à une loi de leur lature. Cest le contraire de la serviabilité qu' leurcoùterait. De cette qualité maîtresse, les autres qualités découlent, comme l'eau d'une source intarissable et pure. Le soldat serviable est heureux de serviravant tout sa patrie: de làVson abnégation et son héroïsme. Il est heureux de rendre service en plein danger : de là, une ardente cohésion dans la défense et dans l'attaque. Il est heureux
t 0 r 4 ■ — LA GUERRE DU DROIT.
de soutenir ses camarades et de se sentir soutenu par eux : de là, une gaieté qui, sous la voûte de neige aussi bien que sous la voûte de feu flambe miraculeusement.
La gaieté du soldat français viendrait donc non pas de l'esprit, mais du cœur; Entre nous, elle vient aussi de l'esprit. Cette remarque faite, nous félicitons nos confrères étrangers,- américains, belges, italiens, suisses, pour leur pénétranteétude de psychologie. Dans l'expression : un bon soldat, le mot bon doit être pris en toute sa plus belle acception.
— Hé, bien ! il y a du bon ! murmurent nos soldats en lisant ces lignes.
Et en s'exprimant ainsi, à la bonne franquette, ces bons soldats ont été bons prophètes.
Le fusil de l'armée française est le Lebel perfectionné, modèle [886-i8q3, calibre de 8 millimètres, avec un magasin de huit cartouches. Les balles D qu'il emploie lui donnent une grande force balistique. Le jour où cette arme excellente fut mise entre les mains de nos soldats, beaucoup de patriotes pressentirent qu'elle serait l'arme de la Guerre du Droit. Trop de temps a passé, depuis le jour de 1S86 où nous écrivions en son honneur :
Joli fusil qui, par miracle.
Lances très loin, à coup très sûr, A travers l'espace ou l'obstacle.
De fin 'S balles d'argent pur.
Joli fusil qui, sans fumée,
Sans embarras et sans effort,
Sèmes sans fin sur une armée
Des bijoux qui donnent la mort. Je t'aime, arme charmante et neuve,
, Et j'appelle, dans mon espoir.
Arme savante, arme précise, Le d jour> le jour de VépvcliW}
Si legeredans notre main, 0Ù m feras touUon Jevoir.
La victoire était indécise.
Et tu la fixes pour demain ' ,■ <- ■ •
y ' • Il faut que ta voix retentisse,
O fusil qu'on devra bénir,
Pour le droit et pour la justice
Qui pacitieront l'avenir.
Sais-tu bien, fusil que je touchi Comme un talisman redouté, Ce que je mets en ta cartouche De confiance et de fierté ?
En attendant ton vrai baptême, Je suis heureux comme un enfant Et je t'aime, ô fusil, je t'aime, Jouet docile et triomphant !
Car c'est toi qui sauras reprendre Tout ce que d'imprudents vainqu urs Ont arraché, sans rien entendre, De notre sol et de nos cœurs.
Sois parmi nous la bienvenue.
Arme que cherchaient tous nos veux I Lorsqu'enfïn je t'ai reconnue Au bras de nos soldats joyeux,
J'ai salué plein d'assurance
Les beaux combats brillants et prompts,
O cher petit fusil de France,
Les crfers combats où nous serons.
COLONEL DEPOUT.
Notre pièce de campagne, qui rendra à jamais illustre le chiffre de son calibre y5 millimètres, avait étéprésentéepar le commandant Déport à la Commission d'expériences de Bourges en 1894. I collaborateurs du commandant Déport, le capitaine Sainte-Claire Deville, puis le capitaine Rimailho, ont continué à le perfectionner. Le canon a une longueur de ■1 mètres 47D millimètres : 33 fois son calibre. Le tube en acier, renforcé par une longue frette, porte à l'intérieur des rayons qui impriment à l'obus un mouvement de rotation sur lui-même. Il se ferme et s'ouvre d'un seul mouvement.
Un frein à huile et à glycérine ramène en position la pièce qui, le coup parti, a reculé. Deux servants sont assis sur des sellettes fixées à l'affût et abrités derrièie des boucliers d'acier que ne perce pas une balle même tirée à 1 5o mètres, (in pointe en mettant dans le prolongement exact l'un de l'autre l'œilleton placé à la culasse, le guidon placé au milieu de la pièce et le but à atteindre. La cartouche métallique réunit le projectile, la poudre et l'amorce. Toutes les multiples manœuvres du chargement se réduisent a une seule. Après chaque coup, un éjecteur automatique fait disparaître la douille vide. La pièce peut tirer vingt-un coups par minute. Un organe très remarquable de cette pièce, c'est le dèbouchoir qui sert à percer au point convenable la fusée des projectiles. Pour faire partir le coup, le cordon tire-feu met en mouvement un marteau à ressort qui frappe sur une tige d'acier traversant la vis-culasse et heurtant l'amorce de la douille. Un habile artifice de construction permet de disperser les coups d'une même pièce sur une largeur donnée, c'est-à-dire d'exécuter des tirs fauchants, pour qu'ils éclatent dans l'air au point déterminé. Les projectiles du 7b sont de deux sortes : un obus explosif chargé de mélinite et un shrapnell, obus à balles.
L'obus explosif pèse 5 kilogs 3oo ; le shrapnell, 7 kilogs 25o.
Depuis le début de la guerre, des perfectionnements ont été apportés dans la fabrication de ces projectiles.
Considéré d'abord comme une arme offensive, le 75 s'est montré une arme défensive de
LE 75 KN MAPCHK.