STATUE DE PALLA.S-ATHÉNEE
(Photo Clara.)
^5a 1914. - LA GUKRRK DU DROIT.
A Rivesaltes, tout le monde aime Joffre « parce qu'il n'est pas fier, » parce qu'il parle catalan, parce qu'il épargne autant que possible le sang des soldats et parce qu'il a vaincu l'invincible Allemagne, à la bataille de la Marne. Tout de' suite, on mène le visiteur à une maison de la rue des Orangers : « Vous voyez cette petite chambre, pics de la grande cuisine: c'est là qu'il est né ». Sur la principale place de Rivesaltes se dresse la statue de Pallas-Athénée. La déesse de la sagesse a préside au développement moral du futur Temporisateur.
Quand Joffre revint de Tombouctou, la ville de Perpignan lui oflrit un punch :
— Je ne suis guère l'homme des punchs, répondit-il, mais envers Perpignan j'ai contracté une si grosse dette!
Il paya cette dette de tout son cœur. La salle Arago où on le recevait était pleine d'unefoule enthousiaste. Plus d'un orateur du cru glorifia, entermesardents, le chef qui avait sauvé les derniers compagnons de Bonnier et planté le drapeau français dans la grande ville du Soudan oriental. Le chef dont on parlait ainsi songeait à un autre endroit où le drapeau français était attendu. Avons-nous besoin de dire que l'enthousiasme de l'assistance lui agréait à titre de fraternelle sympathie ? Il se pencha vers un de ses voisins et lui dit à l'oreille : « Je crois sentir battre le cœur de mon Roussillon ».
Pendant, la guerre du Droit, un soir de septembre 191 5, revenant à son quartier général sur la ligne de feu, après une dure journée de soleil et de poussière, il trouva un envoi de Rivesaltes : quelques bouteilles d'un vieux vin, récolté sur le plus fameux coteau, en face de sa maison maternelle. Il considéra avec émotion les bouteilles poudreuses qui venaient du cher pays. Il fit admirer à ses officiers la belle couleur du vin, en décrivit les qualités de force, de bouquet et de fraîcheur, puis conclut :
— Portez ces bouteilles à l'ambulance.
Voilà le tact d'un grand Français et le geste d'un grand chef.
Reproduisons ici un portrait de Joffre par Galliéni. C'est un ordre du jour daté de Tananarive, le 26 mars iqo3 :
« Le général commandant en chef est heureux d'exprimer au général Joffre ses remerciements pour le concours dévoué qu'il lui a prêté, et de lui adresser ses félicitations pour les brillantes qualités qu'il a affirmées et qu'il aura à exercer dans les hauts commandements qui lui seront réservés. » -
Ainsi le général Galliéni, au moment où il commandait en chef le corps d'occupation de Madagascar, entrevoyait. la destinée de son frère d'armes. Devinait-il qu'il le seconderait dans la bataille qui devait changer la face du monde ?
A .Madagascar, Galliéni disait de Joffre :
— Il laisse ici une œuvre d'une importance capitale, au point de vue militaire et maritime. Avec une constante énergie et une invariable méthode d'organisation, îi en a assuré le développement jusque dans le moindre détail.
— En quoi cette œuvre consiste-t-elle?
— La France, en janvier 1900, avait décidé de grands travaux pour créer à Madagascar un point d'appui de la flotte. Tout de suite Joffre, par ses capacités professionnelles, parut désigné pour en prendre la direction. Il arriva à Diégo- Suarez, le i3 février 1900 et, le jour même, se mit à la besogne. Les opérations de première installation, toujours si difficiles, révélèrent en lui un chef d'une valeur sans égale. Il a su éviter l'encombrement en des endroits où tout était à créer et donner une égale impulsion à tous les organes qu'il allait avoir à diriger. Chacune des troupes nouvellement débarquées trouvait immédiatement des casernements spacieux et pourvus de tous les aménagements nécessaires. Ces disposi-
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tions contribuèrent largement à i'excelient état sanitaire, à l'organisation défensive et à l'instruction des hommes. Les avantages ainsi obtenus en trois ans à Madagascar par j'offre, resteront à tous les points de vue comme une leçon d'énergie. La place de Diégo-Suarez a été puissamment organisée et mise en état de remplir le rôle qu'on en attendait. De là, un vif essor pour toutes les affaires de la région et un avenir assuré pour notre grand port de l'île.
En ce portrait tracé par le général Galliéni, comment ne pas souligner certains traits : esprit de méthode, énergie opiniâtre, hautes qualités d'organisation, intelligence capable d'éviter la confusion et l'encombrement en des endroits où tout est à créer, préoccupation continue d'épargner la vie des hommes, fermeté a toute épreuve, en un mot : creur généreux et nerfs solides. « La victoire appartiendra à celui dont les nerfs tiendront », disait Guillaume II au début de cette guerre.
« Dans la Dataille, avait dit Napoléon H, il y a une heure où tout se tranche et
LRKZ. — LA KAbE.
se résoud : c'est l'heure des cuirassiers ». Les Allemands affirmaient que cette heure ne sonne plus à l'horloge des batailles. Se cramponnant à notre sol, ils y creusèrent des trous et s'y blottirent sous une accumulation de portes ou de volets arrachés à nos villages. A les en croire, l'heure des cuirassiers fait place a l'heure des terrassiers. Mais, là encore, il se sont heurtés au génie français. Quand le général Joffre enseignait la guerre, il insistait si fort sur les travaux de siège et se montrait si expert dans l'artantique des retranchements, que ses élèves l'appelaient « Joffre le Terrassier ».
Une décision heureuse du ministre de la Guerre, M. Messimv, en iqii, avait réuni entre les mains du chef d'état-major général tous les services qui concernent la préparation de la guerre : état-major général, comité d'état-major, conseil supérieur, centre des hautes études, école supérieure de guerre. Ainsi, le général Jolire, sous son autorité directe, tenait tous les organes directeurs de l'armée. Pendant trois ans, il fut en situation de perfectionner l'instruction des armées, la mobilisation, la concentration, les services de l'arrière. Il put se préparer lui-même par des travaux,
1 I i) I ! . — LA GUERRE DU DROIT.
des manœuvres, des inspections Je toutessortes, à la grande œuvre de vilut national qui devait lui incomber. Certes, au début de la guerre, des lacunes subsistaient dans notre matériel. Mais nos états-majors et leur chef étaient prêts.
Le 28 juillet 1911, le général Pau avait désigné le général Joflre poui lé poste
suprême :
— « C'est disait-il. le plus habile, le plus actif, le plus ferme, le plus digne. » Le 19 janvier i()i3, le nouveau généralissime, en présidant l'Assemblée de la
société amicale des anciens élèves de l'Kcole polytechnique, déclara :
— « Tous et ch icun doivent concourir à la préparation de la défense nationale. Elle s'enrichit du plus modeste labeur comme de l'invention la plus géniale. Toute
défaillance même isolée l'affaiblirait. Demain, un incident, un malentendu peut surgir. On courra aux armes. Malheur à ceux qui sont tombés dans le piège des illusions! Il faut que tout le matériel dont l'armée aura besoin soit au complet. Il faut avoir réparti tous les'hommes valides en unités collectives, cléments constitutifs des groupements supérieurs. Ces groupements doivent être articulés de manière à donner à la masse le maximum de force et desolidité. Il faut que l'ordre d'appel aux armes touche tous les intéressés, pour que chacun sache où il doit se rendre et comment il s'y rendra. »
N'était-ce pas là une vision d'avenir et un programme d'action ?
Dès le début de cette guerre, il devina ce que cette guerre devait être. En août 191 j., il disait :
— « Ce ne seront plus les généraux en chef qui gagneront les batailles. Ce seront les colonels. Ce seront les simples capitaines. Les batailles se livreront sur des fronts de quatre cents, de cinq cents kilomètres. Sur une pareille étendue, la volonté d'un seul homme n'a plus guère de prise. Le rôle du général en chef se trouvera donc presque terminé, quand il aura amené les armées à point voulu sur la ligne de bataille. Le rôle des colonels et des capitaines commencera au premier coup de feu. Les troupes qui vaincront seront celles qui auront le plus d'endurance, le plus d'énergie, le plus de foi dans le succès final. »
lu il concluait :
— « Pendant la guerre, il n'y a qu'une chose qui compte : le succès final. »