‹ 1914 (volume 2)Chapitre 26 sur 161 · THAN'N. — L.\ GARE · texte numérisé non relu

THAN'N. — L.\ GARE

de leur couvent une ambulance pour les blessés des environs. Des soldatsallemands se précipitèrent à coups de crosse sur ces vieillards et les piétinèrent. Puis, ils les traînèrent avec leurs blessés tout saignants, à l'hôpital ou à la gare. Derrière les persiennes closes, partaient des coups de sifflets au passage des bourreaux. Le lendemain, les religieux furent amenés au conseil de guerre qui siégeait à l'hôtel de ville. On vit s'avancer un vieillard de quatre-vingt-douze ans, appuyé aux épaules de deux de ses compagnons.

Les troupes allemandes continuaient à affluer à Mulhouse. Quelques soldats, pour imiter les Français, avaient piqué une rose au bout de leur fusil. Mais c'était une fleur en papier. Dès que ces troupes furent rentrées dans les casernes, le général Huhne plaça des mitrailleuses à l'intersection des rues. L'Hôtel-Central fut mis à sac. Des milliers de bouteilles de vin entretinrent pendantplusieurs jours l'ivresse sanguinaire des officiers et des soldats.

Les immigrés s'attendaient à voir reparaître les Français. Ils avaient fait leurs paquets, afin d'être tout prêts à la fuite. Quant aux soldats, leur inquiétude était telle qu'à dix heures du matin, un bataillon du 1 1 2e régiment bavarois, pris pour une avant-garde française, fut décimé par ses propres mitrailleuses.

Au milieu de toute cette agitation, nos soldats et nos officiers eux-mêmes, parvenaient difficilement à se faire une idée exacte de l'Alsace-Lorraine. Que de choses la plupart d'entre eux avaient oubliées ou n'avaient jamais sues! La première fois qu'ils sont entrés en pays annexé, ils ne songaient pas que, dans les villes petites ou

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grandes et même dans beaucoup de villages, habitaient des immigrés tout entiers au service de l'Empire allemand.

Ici, un aubergiste ouvrait sa maison à nos alpins et leur servait ses plus beaux famboris et son meilleur vin : « Maintenant, braves Français, reposez-vous un peu. » Puis, il les enferma à double tour et alla prévenir l'ennemi.

Là, un détachement de nos hommes passait non loin d'une ferme. La chaleur d'août était accablante. Une vieille femme s'avança, les plaignit de tout son cœur et les invita à se rafraîchir. Hospitalité alsacienne ! Comment des Français s'y seraientils refusés? Dès qu'ils pénétrèrent dans la cour aux grands murs, une fusillade les abattit. Deux d'entre eux seulement purent s'échapper.

Un capitaine traversait une petite prairie, le long d'un ruisseau. Tout à coup, son cheval buta. Quelque borne, sans doute, ou quelque taupinière cachée dans l'herbe! Le capitaine caressait le cou du cheval, en regardant à terre.

— Voyez donc, dit-il à son ordonnance, si ce n'est pas un fil qui est tendu. C'était, en vérité, un fil télégraphique dissimulé en partie dans l'herbe, en partie

sous le sol. On le suivit et, au bout, on trouva deux fantassins en pantalon rouge. Faut-il ajouter que ces deux soldats n'avaient de français que l'uniforme? Un revolver leur expédia une réponse express sur laquelle ils ne comptaient pas.

A Thann, le receveur des postes et le maire, deux immigrés, renseignaient l'ennemi. A la tètede beaucoup de municipalités a'saciennes-lorraines, les Allemands avaient installé un « maire de carrière », c'est-à-dire un fonctionnaire sur qui ils pouvaient entièrement compter.

Dans la première occupation du Sundgau, un commandant, arrivant à la tête de ses troupes, faisait appeler le maire d'un bourg important :

— Vite, mettez le drapeau français à la fenêtre de la mairie.

Le maire secoua la tête sans répondre. Ancien lieutenant français, profondément fidèle à la France, il songeait que notre drapeau serait bien exposé et lui-même encore plus, tant que les fonctionnaires allemands resteraient libres. Le commandant le fit arrêter et fit arborer notre drapeau. Quelques heures après, les troupes françaises durent se retirer. Les troupes allemandes reparurent. Après enquête, la liberté avait été rendue au maire. Mais, quand il revint chez lui, il y trouva un gendarme qui l'emmena en prison, à cause du drapeau français resté à la fenêtre de la mairie.

Certains Alsaciens étaient entrés dans l'administration allemande pour servir la cause de l'Alsace, c'est-à-dire de la France. L'ennemi soupçonnait cette intention. Aussi, dès le, début de la guerre, prit-il contre eux toutes sortes de précautions. Ils fit faire, par exemple, des perquisitions chez un juge au tribunal de Mulhouse.

Depuis l'annexion, tous ses efforts avaient tendu à ce que l'on confondit dans la même désignation indigènes et immigrés. Qu'il nous soit permis de citer un fait personnel, qui nous semble des plus significatifs. En août 191 2, à Vicux-Brisach, un sous-officier nous fit arrêter sous prétexte qu'il nous avait vu lever un plan près du Rhin.. La presse pangermaniste déclara que ce sous-officier était un Alsacien nommé Heckmann : « Jadis sculpteur sur bois à Obernai et trouvant son métier peu lucratif, 'Alsacien Heckmann a pris du service dans l'armée et s'est élevé au grade de Festungsbaufeld. Son frère est toujours menuisier à Obernai. et tous deux, originaires de cette ville, sortent d'une ancienne souche alsacienne. » Cette révélation nous fut poignante. Hé, quoi! un Alsacien, fils de cette exquise ville d'Obernai que nous aimons entre toutes pour sa dignité civique et sa cordiale loyauté, affirmait sous la foi du serment, pendant un interrogatoire de plusieurs journées, qu'il nous avait vu lever un plan, et travaillait ainsi à nous faire enfermer durant des années dans une

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forteresse! Des renseignements sûrs permirent à l'Est républicain de rétablir la vérité. Heckmann n'était pas un indigène. Son père, un Allemand, avait élu domicile à Obernai après la guerre et, bien qu'habitant l'Alsace depuis quarantedeux ans, il n'avait jamais parlé le dialecte alsacien. Le faux témoin au service de l'Allemagne était un Alsacien de contrebande, comme tous ceux qui ont livre ou assassiné nos soldats.

Les Alsaciens et les Lorrains dignes de ce nom ont tous salué avec religion le drapeau français. Bourgeois, ouvriers, agriculteurs, allant au-devant de nos soldats.

BOURTZWILLER. — LFFETS L>[! BOMB \ R DEMENT.

leur offraien* du café, du vin, du jambon, des mirabelles, des prunes, des abricots, les dernières fraises, les premiers raisins, ces raisins noirs que, par une pieuse coutume, on suspend, le i5 août, aux mains croisées de la Vierge ou de l' Enfant- Jésus. Quelque langue qu'on parlât,- on s'entendait à ravir. L'entretien finissait par un choc de verres, suivant la tradition nationale. Le père disait aux siens : « Ces Français, quelle franchise, quelle bonté, quelle politesse! Ils nous font encore plus détester l'ignoble brutalité des autres. Nous retrouvons des frères ». Édifices et maisons particulières s'ornaient de drapeaux tirés de quelque coin où on les tenait cachés, dans l'attente du grand jour. Le drapeau arboré à la mairie de Thann fut celui-là même qui y flottait en 1870. Un vieil Alsacien et sa femme l'avaient soigneusement serré au fond d'une armoire. Ils s'écriaient : « Nous étions si sûrs de le revoir à sa vraie place ! »

Cependant les immigrés de tout sexe notaient avec une rage muette le moindre cri de « Vive la France ! » Parmi ces immigrés, ne furent inquiétés par nous ni

les gardes forestiers, redoutables agents allemands, ni même les gendarmes qui avaient pris l'anodine précaution de se coiffer d'un chapeau mou. On devine quelles représailles individuelles les Allemands, grâce à tant d'indications, exercèrent, quand ils furent assurés que les Français étaient loin. Relevons quelques condamnations. M. Ritter, comptable, condamné par le conseil de guerre de Strasbourg à huit jours de prison pour avoir dit : « Ils sont encore loin de Paris ». M. Ortschist, ouvrier, condamné par le conseil de guerre de Neul-Brisach à trente mois de travaux forcés pour avoir dénoncé aux Français un espion allemand. M. Wagner, directeur de fabrique, condamné par le conseil de guerre de Neuf-Brisach à trois ans de travaux forcés pour avoir serré la main à un officier français. MM. Daugel, Rausch, Munsch, condamnés par le même conseil de* guerre, chacun à quatre ans de travaux forcés, pour avoir signalé un agent de police allemand qui se cachait à Mulhouse pendant l'occupation française. M. Keuffling, de Logclbach, condamné à mort par le conseil de guerre de Colmar pour avoir dit aux troupes françaises : « Les boy-scouts allemands sont fort capables de tirer sur vous. » A la fin de décembre 1916, c'est-à-dire 29 mois après, la justice allemande condamnera encore des Alsaciens pour l'accueil qu'ils avaient fait à nos troupes.

Les Allemands, en rentrant à Bourtzwiller, assommèrent deux des habitants, en fusillèrent cinq autres, puis pillèrent et brûlèrent le village. Quelques semaines après, dans les écoles d'Alsace et du grand-duché de Bade, le gouvernement allemand faisait donner aux élèves comme sujet de composition : « Comment le village de Bourtzwiller a été biûlé par les Français. » Wie Burt\weiler von den Fran\osen verbrannt wurde.

Nouvelle disposition des armées.

La zone neutre de plus de 8 kilomètres laissée le long des frontières avait prévenu les incidents où l'ennemi aurait feint de voir une provocation. Mais elle lui permettait de s'installer non seulement dans les positions les plus avantageuses, mais dans les endroits les plus favorisés du sort. Il avait pénétré en Lorraine près de Longwy, notamment à Long-la-Ville et dans plusieurs communes de l'arrondissement de Briey.

A Nomeny, le 3 août, une patrouille de cavalerie allemande s'avança jusqu'à la gendarmerie et fit prisonniers deux gendarmes dans leurs bureaux, ainsi qu'un passant qui regagnait sa maison.

Le premier village pillé et brûlé fut Parux, 280 habitants, arrondissement de Lunéville, canton de Cirey, à 68 kilomètres au sud-est de Nancy. Le 3 août, 3oo Bavarois enfermèrent les habitants dans l'église, en fusillèrent quatre sous prétexte que des civils avaient tiré et emmenèrent les autres à Cirey, quatre par quatre, mains liées. Chemin faisant, ils leur désignaient les maisons brûlées et leur faisaient voir les pastilles incendiaires qu'ils portaient en chapelets. Dans le brasier où s'était abimée l'église, les cloches avaient fondu.

Le premier fait de guerre eut lieu le même jour à Réméréville, village de 480 habitants, à 19 kilomètres à l'est de Nancy. Vers quatre heures de l'après-midi, un peleton de 27 cavaliers, du 14e uhlans, passait la frontière. Une patrouille de dragons commandée par le lieutenant Bruyant, en reconnaissance vers Herbéviller, les aperçut. Elle se composait d'un sous-officier, de deux brigadiers et de quatre cavaliers. Bien qu'inférieure en nombre, la patrouille française n'hésita

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pas à attaquer. Les uhlans s'engagèrent au galop dans une tranchée (i) qui va de Réméréville à Velaine-sous-Amance. Ils comptaient que la forêt leur offrirait un abri.

— Chargez! commanda le lieutenant Bruyant.

Les Allemands durent accepter le combat. La mêlée fut courte. Le lieutenant Bruyant, d'un coup de sabre, trancha lagorge du lieutenant Dickmann qui s'apprêtait à lui brûler la cervelle. Un uhlan fut tué ; six autres, blessés. Le reste du peloton regagna la frontière. Nos dragons prirent à l'officier ses papiers et son casque portant le nom du régiment : Waterloo, puis ramenèrent les blessés à Nancy. Peu de temps après, les uhlans vinrent rechercher le corps de leur officier. Le lieutenant

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