M. BLUMENTHAL
(Photo Manuel.,
Immédiatement, les horloges de la ville se réglèrent sur l'heure de France. Un capitaine, accompagné de deux sous-officiers, opéra une perquisition à la Banque d'Empire. Les bons de la Caisse d'épargne lui furent apportés, mais comme ils y avaient été déposes par la population, pas un pfennig n'en fut distrait.
Puisqu'il nous fallait des otages allemands pour assurer la sécurité des Alsaciens emprisonnés par l'ennemi, nous finîmes par mettre la main sur les rares fonctionnaires allemands qui n'avaient pas réussi à se dérober. Us furent emmenés à l'intérieur de la France avec le maire allemand de Mulhouse.
Les réquisitions étaient faites avec une irréprochable correction. Le colonel Chantrenne, du 42e de ligne, fut nommé commandant de place; le général Vauthier, chargé de l'administration militaire.
Sur les monuments de la ville, le dernier communiqué allemand étalait ses chiffres imprimés en gros caractères. Des gens louches au service de l'Allemagne firent disparaître sous des bandes de papier gommé les chiffres les plus extravagants : « A Maubeuge ont été pris 4 généraux, 4 aéroplanes, 400 canons, 40000 hommes, 400000 fusils, 4millionsde cartouches. » Nos Mulhousiens souriaient en murmurant :
— Il paraît que, dans les communiqués allemands, tout va par quatre, comme tout va par trois dans la chanson de Cadet Roussel.
A chaque heure, les Français grandissaient dansl'estime et l'amour de l'Alsace. Tout de suite, ils lui avaient apporté l'impression qu'elle redevenait tout entière française pour, toujours. Par la promptitude et l'ampleur de leurs opérations, ils donnaient l'illusion du nombre. Les bonnes gens s'écriaient : « Il y a un million de Français chez nous. »
Le général Pau ne laissa qu'une faible partie de ses troupes cantonner à Mulhouse. Le reste, lancé vers Altldrch, travaillait à rendre la victoire pus complète. L'ennemi éperdu franchissait le Rhin dans un pêle-mêle de toutes les armes. Nous tenions la tète des ponts du Rhin, la région supérieure de la Haute-Alsace, les passes les plus difficiles et les cimes les plus importantes, de Sarrebourg au Donon, de Kaysersberg à Colmar, de Guebwiller à Mulhouse.
Le 20, nos troupes, s'avançant en même temps par les sommets et par la plaine, s'emparaient des environs de Colmar. Un pas encore, et nous étions à Neuf-Brisach. Le pont d'Huningue et le pont de Neuf-Brisach, qui mène à l'antique cité de Vieux-Brisach si chère à Richelieu, se rétabliraient vite pour nous permettre de pénétrer dans le Grand Duché de Bade et de gagner l'Allemagne du Sud.
Mulhouse avait rédigé un programme de réjouissances. Les usines se remettaient gaiement au travail. Les affaires allaient reprendre. La vie intellectuelle ressuscitait pour la France et par la France! La joie régnait sous tous les toits et dans tous les coeurs. Hélas! le sixième jour au matin, les troupes françaises n'étaient plus là.
L'ennemi, en rentrant dans la malheureuse ville, prit une éclatante revanche sur les habitants sans défense. Une centaine de personnes étaient arrêtées. Les agents allemands payaient très cher les domestiques, pour savoir quels journaux lisaient leurs maîtres. Des S.uisses résidant à Mulhouse depuis quarante ans furent expulsés.
Lors de la première entrée de l'ennemi à Mulhouse, des soldats allemands avaient reçu l'ordre d'emprunter des vêtements civils pour occuper les maisons du faubourg. Il s'agissait de nous faire croire que la population nous était hostile. Mèrde stratagème, afin de provoquer des représailles contre les Mulhousiens. Des officiers allemands, coiffés d'un chapeau rond et vêtus d'un pardessus dissimulant leur uniforme, tirèrent des coups de revolver par les fenêtres. Et les Allemands de dire à leurs soldats : « Vous avez été attaqués par des francs-tireurs », Ainsi, les Mulhousiens payèrent deux fois l'accueil qu'ils nous avaient fait.
Aux persécutions se mêlaient les vexations de toutes sortes. Défense aux laitiers de porter leur lait à domicile et de le vendre sur la voie publique. Défense aux commerçants d'acheter des légumes aux producteurs, tout devant passer par la mairie. Défense aux habitants de circuler après huit heures et quart, sous peine de prison. Défense de parler français.
L'Allemagne avait mobilisé les boys-scouts nés en Alsace-Lorraine de parents allemands. Elle leur donna ordre de se cacher le soir derrière les arbres ou au coin des rues, pour surprendre les propos compromettants des véritables Alsaciens- Lorrains. Tandis que la France fait prêter aux boys-scouts le serment viril d'être fidèles à l'honneur, l'Allemagne impose aux siens les tâches les plus déshonorantes.
Malgré tout, notre seconde offensive en Alsace a eu, comme la première, l'excellent résultat de faire mieux connaître à l'Alsace l'armée française. Elle démontra au monde entier et à la France elle-même que les soldats français, s'ils ne sont pas en une infériorité numérique trop écrasante, viennent à bout des soldats allemands.
La bataille sans pareille qui allait se déployer depuis la frontière suisse jusqu'à la mer du Nord commençait pour nous par de significatifs succès sur cette terre d'Alsace à laquelle la France a voué tant d'amour.
On peut rappeler avec fierté que, le 23 août, au moment où, sur la Sambre, notre aile gauche subissait le choc d'une armée allemande trois fois plus forte, nos cavaliers, à notre aile droite, faisaient boire leurs chevaux dans le Rhin. Tandis que l'aile droite de l'Allemagne l'emportait à Charleroi, son aile gauche était battue en Alsace. Mais puisque, par la violation de la neutralité belge, Paris était menacé, force fut à notre arméed'Alsaced'interrompresa marchevictorieuseet de se porter au secours de Paris
Si les troupes anglaises étaient arrivées à temps et si, par conséquent, nous avions eu le dessus en Belgique, notre armée d'Alsace aurait pu passer le Rhin. Alors, c'eût été en Allemagne et non en France que la guerre se fût continuée.