‹ 1914 (volume 2)Chapitre 75 sur 161 · DU DROIT · texte numérisé non relu

DU DROIT

Qu'elles portent un nom a jamais illustré par les communiqués, foret de Champenoux, bois de Vitrimont, forêt de Crévic,bois de Faulx, ou qu'elles gardent modestement leur sobriquet rustique, Petit-Fays, Bois-la-Goutte, Haies-Banaux, elles méritent une place .magnifique dans l'histoire de la défense nationale. Elles ont prêté à nos soldats d'incomparables cuirasses vertes. Leur essence est si évidemment d'être inextricables que les jeunes Lorrains épris d'elles, quand

ils arrivent pour la première fois devant les autres forêts de France, Chantilly, Compiègne, Fontainebleau, imaginent tout d'abord qu'on les introduit dans un décor de .théâtre. En vain, ils y cherchent ce qui caractérise leurs forêts à eux, cette lisière d'églantiers et de prunelliers épineux, de troènes, de viornes et de nerpruns, parmi lesquels s'entrelacent clématites et ronces, barrière que le canon lui-même ne saurait abattre. L'homme ne les traverse qu'en passant soit par les avenues que la Lorraine appelle des tranchées, soit par les sentiers qu'elle appelle des lignes. Ce sont, pour ainsi dire, des cheminements officiels ouverts dans leur épaisse enceinte barbelée. Celui qui écrit ces lignes avait, depuis son enfance, parcouru en tous sens ces forêts qu'il connaît par cœur, et s'était déchiré amoureusement à leurs épines. Que de fois il s'était dit : « Si, en 1870, les Allemands avaient attaqué par ici, ils y seraient restés ! » Chacune de ces forêts, presque jusqu'à la veille de la Guerre du Droit, s'entourait, chaque année, pendant les mois de septembre et d'octobre, de milliers de pièges à oiseaux. Une immense armée de sauterelles, trébuchets tendus, guettait les innocents migrateurs ailés, rouges-gorges, rouges-queues, mésanges, bouvreuils, pinsons d'Ardenne, bruants, grives et merles. Une loi fort sage venait enfin de protéger les petits oiseaux contre les oiseleurs passionnés. Cependant la forêt tout entière demeurait un vaste piège où le plus formidable rapace du monde, l'Empire allemand, devait laisser beaucoup de son sang, de ses plumes et de ses serres.

Au nord du Grand-Couronné, le mont Sainte-Geneviève (390 mètres) domine la plaine, en regardant la merveilleuse cathédrale toute ciselée, les vieilles

maisons si françaises et les hautes cheminées de Metz. Entre notre frontière et l'héroïque captive, il y a quelques ondulations tapissées de bois. Un seul pas, mais que d'obstacles invisibles!

A l'autre extrémité du Grand-Couronné, le Rembètant, qui protège les agglomérations industrielles, salines et soudières de Varangéville et de Dombasle, avec toute la plaine au sud de Lunéville, se dresse brusquement près de la brèche ouverte, par la Pissotte qui coule de Champenoux vers Dommartin. Désormais, les désignations Familières et narquoises, habituelles à la vieille Lorraine, la Pissotte, la Chapelotte, la

Bellotte, la Chipotte, entrent dans la gloire la plus superbe et la plus sanglante. Paris, s'il avait la moindre envie d'en sourire, devrait se rappeler que ce nom de la Pissotte a été celui d'un hameau voisin de ses murs, lequel en grandissant s'est nommé Vincennes.

Pour la défense du Grand-Couronné, le 22 août au matin, nos troupes étaient ainsi dis posées. Premier secteur : sous les ordres du colonel Briant, une brigade mixte 9« corps, deux régiments de réserve et un groupe d'artillerie du 9e corps, au Rembètant. Second secteur: sous les ordres du général Guignabaudet, la 34° brigade, un groupe et deux batteries d'artillerie, un escadron du 7e hussards, dans la région Seichamps-Pulnoy. Troisième secteur: sous les ordres du général Fayolle, la 70e division de réserve, dans la région Mont d'Amance. Quatrième secteur: sous les ordres du général Rapp, la 59e division de réserve et la 35e brigade mixte, dans la région Mont-Sainte-Genevièveleandelaincourt.

Le général de Castelnau s'était réservé le commandement direct de la place de Toul. Il confia V^nsemMe du front de Nanc}- au général Léon Durand, commandant ic second groupe de division de réserve.

Tout de suite, sur les murs de Nancy fut affichée cette proclamation : « Commandant des troupes opérant dans votre région, je fais appel à votre bonne volonté et à votre patriotisme. Ne prêtez pas l'oreille aux bruits alarmants qui circulent. Mes troupes et moi, nous sommes là. Comptez sur nous. »

Ce mot: « Comptez sur nous », le général Léon Durand l'avait dit d'abord au général de Castelnau qui lui ordonnait de tenir.

Dans la journée du 22, les Allemands purent marquer une importante avance. Au sud du Grand-Couronné, le 15e corps, épuisé, ne réussit pas à défendre la rive droite de la Meurthe : franchissant la rivière à Blainville et à Rosières-aux-Salines, il gagna les hauteurs de Saffais.

Afin de protéger ce repli et d'enrayer la marche des Allemands sur la rive droite, la 22e brigade, qui faisait partie de la 11e division du 20e corps, et qui était commandée par le général Ferry, passa la Meurthe à son tour et se posta sur les collines de Flainval. Cette brigade- avait été mise à rude épreuve devant Morhange. Depuis lors, ni jour ni nuit, elle n'avait cessé de marcher. Appuyée par ses 75 et un peu d'artillerie lourde, elle résista, jusque dans

GENERAL RAPP. (Photo VCallery)

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