‹ 1914 (volume 2)Chapitre 76 sur 161 · TOOL. — PLACE DE LA REPUBLIQUE · texte numérisé non relu

TOOL. — PLACE DE LA REPUBLIQUE

(Vérascopc Richard.)

la nuit du 22 au 23, à des attaques acharnées. La situation rétablie, elle put enfin se retirer derrière la Meurthe en faisant sauter les ponts.

Les chevau-légers bavarois s'étaient lancés au galop dans une région qu'ils croyaient à eux pour toujours. L'infanterie allemande les suivit en colonnes serrées. Partout et sur l'heure, le pillage. L'invasion déferlait dans tous les villages. A Mazerules, à Herbéviller, à Fontevreaux, à Drouville. à Maixe, les Allemands forçaient les armoires, sondaient les matelas, fouillaient le sol des caves pour découvrir l'argent caché. Sans interrompre leur besogne, ils posaient à tout venant ces deux questions : « Les Français sont-ils dans le voisinage? Paraissent-ils découragés? » Puis, le pillage terminé, l'incendie.

Les deux années allemandes qui envahissaient la Lorraine tendaient à s'emparer de la contrée dont Lunéville est le centre. L'une, sous les ordres de von Heeringen, venait du Donon et marchait vers Charmes; l'autre, sous les ordres du Kronprinz de Bavière, venait de Morhange ei marchait vers le Grand-Couronné.

Le Rembêtant avait .été attaqué en vain le 22 août. Mais le itîe corps ayant abandonné le front Crion-Sionviller, l'ennemi s'avança jusqu'à Einville. Bientôt le 16e corps passa la Vezouze et la Meùrthe, puisgagnaXermaménil. Des canons allemands, installés sur les collines de Chantcheux, bombardèrent Lunéville. Des cavaliers allemands pénétrèrent dans la ville sans coup férir. Le lendemain, dimanche, à 3 heures, le 21e corps allemand y faisait son entrée, musique en tête. La presse allemand'; exulta. Lunéville, ville ouverte, lui apparaissait commeungage deprompte et complète victoire.

Ce que furent les Allemands dans cete • général von heeringen.

rl"s I Ul | . LA Gl BRR E DO DROIT.

région de Lunéville? Reproduisons sans commentaire la confession de l'un d'eux, le fantassin de la Garde bavaroise Johann Wenger : « Je vous enverrai un bracelet provenant d'un des obus qui tombent devant nous. Ce bracelet sera si bien préparé que vous pourrez tout de suite le porter à votre bras. Vous aurez le souvenir d'un guerrier allemand qui, depuis le commencement, a tué tant de Français à coups de fusil et tant de Françaises à coups de baïonnette ! En cinq minutes, avec ma baïonnette, j'ai transpercé sept femmes et quatre jeunes filles. Ces femmes avaient tiré avec des revolvers sur nous et sur notre capitaine. Celui-ci m'a dit de les fusiller toutes, mais c'est avec ma baïonnette et non avec mon fusil que j'ai abattu cette bande de truies, plus mauvaises encore que des hommes ».

A tout prix, nous devions enrayer la marche de l'envahisseur. j Nos troupes du Rembêtant reçurent des renforts. Le r6* corps entoura la ferme du Léomont qui domine la contrée. Son artillerie s'établit sur les hauteurs qui vont de Belchamps à Brémoncourt. Le 20e corps se tenait prêt à refouler l'attaque, de quelque côté qu'elle vînt : il tenait la Meurthe sous le feu deses canons. Le pont de la Meurthe à Saint- Nicolas-du-Port fut confié à la garde du 4e bataillon de chasseurs. Nos réserves, disposées vers le nord, pouvaient sur-le-champ prendre part à une contre-attaque.

Cependant, les masses ennemies gagnant toujours du terrain, l'état-major de notre Seconde Armée dut se transportera Pont-Saint- Vincent et celui de la Première, à Epinal. Le 8e corps (Première Armée) avait repassé la Meurthe ; sa 16e division se retira de l'autre côté de la Mortagne. Le 2e bataillon de chasseurs alpins, en gardant le passage de la Mortagne, couvrait le 8e corps.

Un détachement de 55 chasseurs eut mission d'empêcher l'ennemi de franchir les ponts de Gerbéviller. Ces 55 hommes, depuis 9 heures du matin jusqu'à 5 heures du soir, tinrent en échec, le 24 août, toute une brigade bavaroise que soutenait son artillerie établie sur la colline de Fraimbois. Ils étaient conduits par un enfant du pays, l'adiudant Chèvre. Né dans l'arrondissement de Briey, à Fresnois-la-Montagne, en 1 883, Chèvre était venu, très jeune, avec ses parents, habiter la maison forestière de Paroy, dans l'arrondissement de Lunéville; puis, incorporé au 2e bataillon de chasseurs à pied à Lunéville, il avait obtenu les galons de souvofficier. Il connaissait Gerbéviller, la défense de cette petite ville étant un des thèmes ordinaires pour les bataillons de chasseurs casernes dans la région. Nos 55 braves leur mission accomplie, sautèrent par-dessus le mur du cimetière et se retirèrent sans perdre un homme. En entrant à Gerbéviller vers 6 heures du soir, l'ennemi résolut de prendre une digne et utile revanche de cette humiliation.

C'est le moment d'interroger sœur Julie, à l'hospice de Gerbéviller. De petite taille, mais droite et robuste en sa robe no;re, la vaillante sœur de Saint-Charles surgit comme un irréfutable et inexorable témoin. Sous sa grande coiffe blanche, son visage aux traits profondément honnêtes s'éclaire de deux yeux aux prunelles mordorées qui regardent les gens en face, amis ou ennemis. Malgré elle, sœur Julie se représente toujours les Allemands au milieu de l'incendie et du massacre; Gerbéviller à feu et à sang; les flammes « ronflant » de proche en proche; les murs, « que rien n'assolidait plus », s'effondrant avec un bruit de tonnerre; les cris des femmes et des enfants torturés; les hurlements de l'ennemi, ivre de sang et de vin.

Elle parle avec une netteté drue et saisissante. Les mots qui lui viennent naturellement sont à la fois les plus simples et les plus expressifs. Après avoir décrit l'entrée de l'ennemi à Gerbéviller et l'équipement de ses cavaliers, elle ajoute : « Je regardais aussi les chevaux : toujours j'ai aimé le bétail ». Elle songe alors au bétail de Gerbéviller qui périssait dans l'incendie. En un trait, elle résume l'effroyable

concert de hurlements et Je beuglements désespérés : « L'enfer des bêtes ».

Quel âge a sœur Julie? Peut-être l'ignore-t-elle elle-même. Dôle en Franche- Comté l'a connuejeune. Gerbéviller l'a toujours connue telle qu'elleest aujourd'hui. Ici, pas de vivant qu'elle n'ait aidé à venir au jour. Pas de mort à qui elle n'ait fermé les yeux. Dès que la maladie entre dans une maison, sœur Julie arrive derrière elle et la harcèle jusqu'à ce qu'elle déguerpisse. Aux plus sinistres heures, les plus pauvres gens voient sœur Julie s'asseoir près d'eux, et c'est l'espoir.

Dans la ville martyre, parmi les ruines sans nom, le long des rues, les fondations des maisons dessinent un carré qui étonne par sa petitesse. Mais un pan de muraille resté debout, une cheminée pareille à un noir pilier, unefenêtreouvertesur le double vide du dehors et du dedans, un monceau de décombres, une épave de mobilier, donnent soudain à ce carré si humble un caractère tragiquement grandiose. L'horreur de la barbarieantique, ressuscitée en pleine civilisation moderne, s'étend devant nous sans fin.

Au milieu de Gerbéviller, sur la muraille intacte d'une maison anéantie, une niche abrite un saint Nicolas.

Le Saint a échappé aux balles, auxobus, aux flammes, à tout le formidable cyclone de destruction scélérate.

Cette maison appartenait à Nicolas Joly. C'est lui qui a placé, au plus bel endroit, son saint patron qui est le saint patron de la Lorraine.

Le Saint, resté debout, penche sa tête mitrée vers son

épaule gauche, dans la douce attitude d'attention tendre que lui donnent à la fois sa légendaire bonté et l'exiguïté de sa niche. Sa crosse pieusement fouillée n'a perdu ni une volute ni une dentelure. Il est là tel que l'ont toujours connu les enfants, les lemmeset les vieillards du pays. Hélas I la plupart de ces vieillards, de ces femmes, de ces enfants, ont péri dans les pires supplices.

Les officiers allemands, en entrant à l'hôpital que dirige sœur Julie, lui crièrent :

— On a tiré d'ici sur nos soldats.

— Non pas. répondit-elle. Ici, il n'y avait pas une arme, pas une cartouche. Mes blessés n'ont pas bougé de leur lit. Vous pouvez d'ailleurs vous assurer qu'ils sont hors de combat.

GERBLVILLER.

Page 1