L EGLISE APPES LE BOMBARDEMENT
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670 '9'4- — lA GUERRE DU DROIT.
— On a tire d'ici, répétaient les olliciers allemands.
Deux d'entre eux se postèrent au seuil de la salle, revolver au poing! Un troisième s'avança vers les lits, en tirant son poignard.
— Oui, nous dit sœur Julie, les olliciers allemands avaient un poignard caché dans une poche intérieure de leur tunique. A vrai dire, c'est bien l'arme qui leur convient. Tenant le poignard sous la gorge du blessé étendu dans le premier lit. l'officier allemand releva la couverture : il ne vit pas d'armes, mais une plaie qui se rouvrait. Ce fut pour lui une satisfaction. Quant à moi, je répétais : « Je soigne les blessés français. Faites respecter mon hôpital. Je soignerai de même les blessés allemands ». Ce dernier mot parut les toucher. L'officier qui commandait en chef regardait ses pieds. Je pensais : « C'est bon signe. On regarde ses pieds quand on est sur le point de prendre une résolution bien réfléchie ». Je ne me trompais pas. Le chef allemand me dit en s'en allant : « On ne brûlera pas votre hôpital ». Comme on brûlait les maisons voisines, mon hôpital restait en grand danger. Je descendis sur la porte pour monter la garde. C'est ainsi que j'ai pu voir et apprendre tant de choses sur le martyre de Gerbéviller. Là, au coin de cette rue, une petite fille de treize ans tomba, l'artère fémorale coupée. Je criais : « Un médecin! » A mes appels, les Allemands répondaient : Kein Major. Et, sans pitié, ils regardèrent mourir la pauvre petite, saignée à blanc. D'ici, vous apercevez l'endroit dit la Presle, où le général bavarois von Klauss a fait fusiller dix-huit habitants inoftensifs. Assis près d'une table posée contre un frêne, il donna le signal de la fusillade en levant son verre plein de vin de Champagne volé chez M. Noël, brasseur. Vous apercevez aussi le Haut-de-\'e>->nont où ont été enterrés une trentaine de civils. Un matin, les Allemands vinrent me demander de la viande. Je leur dis : « Nous n'avons plus de viande. Il ne fallait pas tuer le boucher ». Ils vinrent me demander, du pain : « Nous n'avons plus de pain. Il ne fallait pas tuer le boulanger. Vous l'avez jeté dans son four, la tête la première ; il n'est plus resté de lui que ses deux pauvres pieds ». A l'hôpital, l'eau elle-même manquait. Les conduites avaient été rompues. Impossible de laver le sang.- Nous tâchions tant bien que mal de nous en débarrasser avec un balai. Un sous-officier allemand qui avait été employé à Gerbéviller passait, saluant les gens par leur prénom, tout en désignant à ses soldats les maisons à brûler. C'est ainsi qu'il désigna celle de vos parents qui périrent dans l'incendie. La veille au soir, vos parents m'ont dit : « Nous descendrons à la cave pour lanuit ». Le lendemain matin, leur maison n'était plus que cendres et personne ne les a revus. Leur fils, qui se battait alors tout près d'ici, a été blessé mortellement le même jour. Pour allumer l'incendie, les Allemands usent de procédés expéditifs par où l'on voit avec quel soin ils s'étaient préparés à cette guerre. Tout d'abord, ils tirent de leur sac des pastilles qu'ils lancent dans la maison condamnée. Si le feu ne s'allume pas assez vite, ils prennent une espèce d'étoupe diabolique, qu'ils distribuent, pincée par pincée. Bientôt se produisent des crépitements, et le fléau .se déchaîne. Tous leurs crimes, ils les accomplissaient sans cesser de boire. Ils ne sont pas moins prompts à déboucher les bouteilles qu'à allumer les incendies. Pour les bouteilles, vous connaissez leur méthode?
— Faire sauterie goulot.
— Non pas, s'il vous plaît. Le verre brisé pourrait les blesser et, très douillets au fond, ils ont horreur des blessures pour eux. Leur méthode est inoffensive au plus haut point. Tenant une bouteille de chaque main, ils s'adossent à la muraille et. d'un seul mouvement, frappent la muraille avec le fond des bouteilles. Les bouchons sautent. Alors, ils lèvent la première bouteille au-dessus de leur tête et la versent dans leur bouche, à la régalade. Quand ils la sentent vide, ils la rejettent
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LA r, LIERRE DU [IROIT.
au loin ei passent à la seconde. Cette manœuvre de guerre s'exécute avec une parfaite correction. C'est, après le pillage, le couronnement de l'exercice à la prussienne.
Sœur Julie nous raconte, une fois de plus, l'histoire des deux saints ciboires, celui de l'église et celui de la chapelle. Celui de la chapelle appartenant a\i château a été sauvé par elle. En apprenant que les Allemands pillaient et saccageaient tout, elle le cacha dans une de ses armoires. Puis, à l'arrivée de l'ennemi, elle ne voulut pas qu'il pût profaner les hosties consacrées dont le vase était
GERBÉVILLER. — LA RUE GAMBETTA. Photo Roi.
rempli. Elle résolut de les avaler. Il y en avait plus de deux cents.
— A genoux, dit-elle, près de cette table, je me communiai moi-même. J'eus bientôt la langue aussi sèche qu'un bec d'oiseau. Quand les deux cents furent avalées, je remerciai Dieu dans mon cœur et j'attendis la mort.
Le second saint ciboire a été fusillé. Les bons Bavarois catholiques avaient essayé en vain de forcer le tabernacle. Pour se venger de leur déception, ils le criblèrent de balles, à bout portant. Voilà, sœur Julie, les hommes qui prétendent être les seigneurs de la terre et avec qui, suivant l'expression du plus illustre théologien d'Allemagne, le pasteur Mahling, « Dieu est à l'ouvrage », Gott ist am Werke.
Ces atrocités sans nombre ne furent blâmées par personne en Allemagne. L'Allemagne citait même avec orgueil le nom de ses hommes qui avaient montré le moins d'humanité. En quelques jours, fut célèbre un chasseur hessois qui. ayant reçu l'ordre de tuer une centaine de personnes dans un village belge, eut l'idée ingénieuse de les faire mettre sur trois rangs, « bien en file», et de les abattre trois par trois, d'un seul coup de fusil. « La guerre, c'est la guerre ». Les lauriers cueillis par ce Hessois, compatriote de la Tzarine, portaient ombrage aux soldats bavarois du général von Klauss. A Gerbéviller, sur 474 maisons, 453 furent détruites, io3 habitants disparurent dont 49 fusillés. Que sont devenus les 54 autres? Carbonisés dans leurs maisons ou assassinés pendant leur fuite.
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Pourquoi l'ennemi déployait-il ce luxe d'atrocités? Parce qu'il avait peur. Après avoir vu une de ses brigades tout entière arrêtée pendant une journée, à Gerbéviller, par une cinquantaine de nos petits chasseurs, il s'était dit :
« Si le moindre bourg, le moindre village devient ainsi un point d'appui pour l'armée française, nous sommes perdus. »
Alors, il a tout concerté et tout réalisé pour que les civils suppliassent les
militaires d'aller se battre ailleurs. La cruauté, c'est la fille immonde de l'épouvante.
Le jour où l'ennemi faisait de Gerbéviller une Pompéi, il attaquait en
masse dans la direction de Baccarat, refoulait deux régiments du 2i° corps vers Celles et les forçait à abandonner ce ' village.
Cependant notre Première Armée demeurait, dans son ensemble, une digue solide.
Le haut comnandement mit î la disposition le la Seconde Armée le 8e corps qui faisait partie de la Première Armée. Ce corps eut mission de contre-attaquer l'ennemi vers un front allant de Vennezey à Moriviller.
Dans la même journée du 24, l'ennemi, sortant en forces de Lunéville, traversa le bois de Vitrimont, assaillit nos avant-postes (64e division de réserve) sur la Meurthe et s'empara de Damelevières. Son mouvement vers la trouée de Charmes se dessinait. Mais, dans sa marche oblique devant le Grand Couronné de Nancy, il prêtait le tlanc à une contre-offensive, comme il devait le prêter surTOurcq, dans sa marche oblique devant les forts de Paris.
Nous possédions quelques positions excellentes dont le général de Castelnau tira le meilleur parti : Flainval (cote 3 16) qui tenait sous son feu la route de Lunéville; Borville (cote 342) qui tenait sous son feu la route et la voie ferrée de Charmes. Sur le sommet de Borville, on monta, de neuf heures du soir à trois heures du matin, toute l'artillerie qu'on put trouver, même les pièces de cavalerie.
Le général de Castelnau choisit quelques-unes de ses meilleures troupes et les lança, les unes vers une ligne allant de Serres à Herbéviller, les autres vers une ligne allant de Haraucourt à Flainval. Malgré tout, l'ennemi continuait à progresser. Il avait refoulé notre io6 division de cavalerie qui se trouvait entre Lamath et Borville. Une de ses plus fortes colonnes sortait de la forêt de Franconville. Tout à coup il se heurta à une énergique résistance près de Saint-Boingt et près d'Esseyla-Côte. Notre artillerie lourde, établie à Belchamp (cote 41 3), tenait sous son feu la route de Lunéville à Bayon.
ROZELIELRES BOMBARDE.
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Au soir du 24 août, l'état-major allemand avait vu apparaître un danger pour ses communications avec l'Allemagne. La voie de Lunéville à Arracourt pouvait être coupée. Notre front s'étendait de Champenoux à Courbessaux par Réméréville. Le 20e corps s'était avancé jusqu'à une ligne allant d'Haraucourt à Rosières-aux- Salines par Flainval.
La Première Armée, dont l'état-major était à Rambervillers, allait reprendre énergiquement l'offensive. Sa droite marchait vers Raon-1'Etape et Baccarat. La 1 3e division (21e corps), sous les ordres du général Bourdériat, attaquait par la rive gauche. La 26° brigade l'appuyait, en attaquant par la rive droite. Le 8e corps avait pour objectif Moriviller ; le 1 3e corps, Ménarmont.
A ce moment, l'ennemi ne se rendait pas encore un compte exact de ce que valaient nos soldats et nos chefs. Il se croyait encore absolument sûr de vaincre et de vaincre vite. Ses communiqués affirmaient : « Nous continuons à poursuivre les Français. Le Donon a été pris d'assaut. Notre ligne victorieuse atteint Blainville, Gerbéviller, Flin, Sainte-Pôle, Cirey. Les troupes françaises battues et décimées sont sur la rivegauche de la Meurthe. » Le ib août, décidé à s'ouvrir un passage coûte que coûte, il dirigea une attaque entre Raon-1'Étape et Thiaville. Le général badois Stenger, commandant la 58e brigade (XIVe corps allemand, 1 12e et 1420 d'infanterie bavaroise), signa cet ordre : « A partir d'aujourd'hui, il ne sera plus fait de prisonniers. Tous les prisonniers seront massacrés. Derrière nous ne restera aucun ennemi vivant. »
Trois soldats de Stenger ont, sous la foi du serment, déclaré et signé ceci : « Dans la forêt de Thiaville, une douzaine de blessés français reçus à merci ont été achevés. » Deux autres Badois ont déclaré de même : « Le long de la route de Thiaville, une de nos compagnies achevait les blessés qui gisaient dans les fossés ». C'était le programme allemand de Gerbéviller appliqué aux militaires.
Près de Thiaville, depuis deux heures de l'après-midi jusqu'à quatre heures du matin, nos soldatsavaient creusé quelques tranchées. Avant le jour, l'artillerie lourde de l'ennemi commença à tonner. Bientôt, son infanterie sortit du village. Après onze heures de combats ininterrompus, une partie de nos troupes se replièrent à travers les bois; une autre gagna la Bellotte, puis le col de la Chipotte. Le centre de notre Première Armée fut forcé de quitter la forêt de Glonville et les hauteurs de Ménarmont qui dominent Rambervillers. L'ennemi, débouchant de la forêt de Glonville, se rua en masse à Ménil-sur-Belville.
Le 25, les forces allemandes soutenues par une artillerie formidable, donnèrent l'assaut aux pentes de Réménoville, pour marcher sur Rozelieures. Notre 16e et notre 1 5e corps avaient pris l'initiative du combat. Le 16e corps était entré à Einvaux. Mais l'ennemi nous repoussait de Rozelieures et de la partie principale de la forêt de Lalau. Son avance devenait inquiétante. De ce côté, le général de Castelnau lança de la cavalerie avec le second bataillon de chasseurs. La forêt de Lalau fut dégagée. Nos soldats s'y cramponnaient, en attendant que l'attaque du 16e, du i5e et du 20e corps sur le flanc ennemi, eût donné les résultats espérés. Cependant nos canons de Borville continuaient leur œuvre de salut. Déjà, des bataillons allemands lâchaient pied et abandonnaient Rozelieures. Notre cavalerie saisit l'occasion au vol : d'une part, elle se glissa entre la forêt de Lalau et les bords de l'Euron; d'autre part, elle occupa Saint-Boingt. L'impulsion était donnée à toutes nos troupes. Notre 8e corps s'arrêta dans sa retraite et, de nouveau, alla de l'avant vers Essey-Ia-Côte qu'il reprit.
Rozelieures nous appartenait. Nous arrivions, sur la Mortagne, près de Lamath et, sur la Meurthe, près de B'ainville. Lunéville allait-il être délivrée? Pas encore
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Notre cavalerie était épuisée. I, 'ennemi gardait des positions solides sur la rive droite de la Mortagne. Mais, dés cette heure, il dut comprendre qu'il n'atteindrait pas la Moselle.
A notre 20e corps incombait un rude travail. Près de Flainval, il dut tenir tête à de grosses forces bavaroises. Près de Drouville, il gagna du terrain, et finit, à la troisième reprise, par occuper la foret de Crévic. Près de Courbessaux, à six kilomètres au nord de Crévic, notre attaque nous avait d'abord coûté terriblement cher, tant l'ennemi avait de mitrailleuses. Mais nos -]b, amenés au galop, jonchèrent
le sol de cadavres. Au fond d'une tranchée al 1 e m a n de, une sectionentkre fut muée en un macabre musée de cire, « dans la position de mise en joue ». Près de Vitrimont, sur un front de 4 kilomètres on releva 4.5oo morts.
Les 21e et i5e corps bavarois laissaient 12.000 hommes par terre.
Bien que, près d'Hoéville, une de nos divisions de réserve, violemment prise à partie, eût reculé jusqu'à Champenoux, nous occupions, vers neuf heures du soir, les sommets de Sommerviller, de Flainval, d'Hudiviller : notre front s'étendait de Saint- Nicolas-du-Port à Manoncourt. Le lendemain, le 8e corps s'emparait de Clézentaine et son front allait jusqu'au Bois des Fays. Le 16e corps s'emparait de Lamath, de Xermaménil, de Mont-sur- Ueurthe. Enfin, le 20e corps disposait son Iront sur une ligne allant de la Faisanderie au Bois de Crévic par Frescati, Deuxville et Maixe.
Alors le Haut Commandement se déclara «heureux de porter à la connaissance des troupes l'exemple de ténacité et de courage donné par la Première et la Seconde Armées, dans des batailles où 700.000 hommes étaient aux prises ». Nos deux armées, après une retraite qui aurait pu leur être fatale, avaient repris l'offensive en combinant leurs efforts. L'ennemi pliait devant elles et son recul leur permit de constater l'énormité de ses pertes. Elles se battaient depuis quatorze jours, sans un moment de répit, avec une admirable confiance dans la victoire, qui toujours appartient au plus opiniâtre.
L'ennemi se vengea, le ib août, de son échec à Rozelieures en frappant Lunéville d'une contribution de 65o.ooo francs « à verser en or et en argent jusqu'à do. 000 francs ». Prétexte.: les habitants avaient tiré sur la Croix-Rouge. En vain le maire de Lunéville, M. Ceorges Keller, les conseillers municipaux et les habitants