GENERAL LEBLOIS
(Photo Berthclomicr.)
I r> I 4- — LA GUERRK DU DROIT. 58g
nianA avait marché vers Ethe, dès cinq heures du matin. Les Allemands, venant de Bleid et de La Tour, surprirent à Ethe son avant-garde et s'efforcèrent de la couper. Pour la dégager, le général engagea l'action dans le village qu'il emporta presque entièrement. Mais le feu de l'ennemi tua les chevaux de deux de nos batteries, entrava l'avance de notre cavalerie et barra les chemins à nos renforts. Nous ne parvenions pas à repérer les batteries qui nous maltraitaient ainsi. Quand la nuit vint, nos troupes, qui avaient si énergiquement résisté à Ethe, réussirent à se retirer avec tout leur matériel.
Le lendemain 23, à quatre heures du matin, elles rejoignaient leur gros à Vezin et à Villers-lc-Ron.l. Leurs pertes étaient graves en hommes et en oificiers. Près de i5o officiers étaient tombés. Le combat d'Ethe préservait le 2e corps d'une attaque oblique qui aurait pu lui être fatale. D'ailleurs, l'ennemi avait souffert plus encore que nous. Sous les coups de notre 40 corps, le 3e corps allemand abandonna la partie, pour gagner en hâte un lieu sur où il se refit à grand'peine. C'était là un des nombreux faits propres à nous réconforter, mais que nous ne devions connaître que beaucoup plus tard.
Pour délivrer Longwy.
Notre 5e corps, sous les ordres du général Brochin, partit de Longuyon pour dégager Longwy. Il avait l'ordre de diriger l'attaque depuis Signeulx jusqu'à la redoute de Bel- Arbre, ouvrage sans valeur, entre Longwy et Romain, et qui fut tout de suite abandonné
Sa division de gauche, la 9e, passa la Vire et s'élança vers Bleid, dans la brume. Imprudence aussi coûteuse que stérile. L'assaut à la baïonnette, sans préparation d'artillerie, sur un espace de plus d'un kilomètre et demi, se brisa contre des réseaux de fils de fer et contre des tranchées, tandis que les mitrailleuses ennemies faisaient leur besogne sous la protection lointaine de l'artillerie lourde.
Près de Bleid, le 4e corps attendit en vain le concours du 5*. La division de droite du 5e s'avança dans la direction Musson-Halanzy et attaqua le bois qui domine Musson. C'est la Forêt des Monts dont l'Allemagne a si souvent parlé, et d'où ses gros obusiers bombardaient Longwy. Dans le brouillard, un régiment en avant-garde, le 46e, commença à pénétrer bravement sous bois. Notre artillerie demeurait muette et le reste de notre division attendait l'arrivée du 6° corps.
Le 6e corps n'arriva que vers neuf heures du matin. On allait se remettre en marche. C'était la victoire. Mais, dans quatre de nos régiments, successivement, un mouvement de recul se manifesta et se propagea. C'était la retraite. Pourtant, le tir de l'artillerie lourde allemande était plus bruyant que meurtrier, et l'ennemi sur aucun point ne prononçait d'attaque. Le bataillon lancé le plus en avant, et qu'on croyait perdu, revenait en arrière sans avoir rencontré un Allemand.
NJiRAL BOELLE
(Photo Pierre Petit.)
L'ennemi, lui aussi, avait reculé. Bientôt, voyant que Longwy n'était pas
délivre par nous, il revint à l'attaque en criant victoire.
A la droite du ?e corps, le 6* (général Sarrail), qui assurait la liaison avec l'année de Lorraine, s'était mis, lui aussi, en marche vers Longwy. Une partie de ce corps s'avançait par Ariane}', Beuveille, Cons-la-Grandville. Une autre partie passait à Pierrepont et B tismont. La division de cavalerie du général Gillain s'épuisa en courses continuelles. Quant à la réserve, qui d'ailleurs n'était pas encore pi etc. elle avait mission de refouler les forces ennemies qui pourraient venir de Briey.
Dès le début de l'opération, l'ennemi nous faisait sentir les effets de sa très forte avance. Non seulement il tenait la Foret des Monts, mais il avait creusé des tranchées sur les deux rives de la Chiers et devant la Crusnc. Les ponts de la Crusne par où nous devions passer se trouvaient sous le feu de ses grosses pièces.
Le corps d'armée allemand poussé par le kronprinz, comme un coin, entre notre 5° et notre 6e corps, c'était le 16e corps que le vieux maréchal Haesclcr avait forgé sur l'enclume du camp retranché de Metz.
L'ennemi redoubla de rapidité. Pour sept heures du matin, il occupait Cons-la-Grandville, coupait notre 12e division, attaquait toutes nos troupes de liane ou de face. Au centre, il avait groupé ses forces près d'Aumctz, à 17 kilomètres au nord-ouest de Thionville, et marchait vers Fillicres. De ce côté, notre 40e division, ayant franchi la Crusne, lui barra la route en l'accablant sous un feu terrible d'artillerie. Sur les ailes, il remportait de sérieux avantages. La 40e division, brisée de fatigue, finit par reculer àsontour. Le i6ecorps allemand se dirigea en hâte vers Spincourt, pour passer l'Othain. Notre 6e corps, après de rudes combats où la fortune n'avait pas toujours été contre nous, s'établit sur ks hauteurs d'Arrancy, attendant un moment favorable pour recommencer l'attaque.
A onze heures et demie du soir, le général Ruffey put conclure ainsi son rapport : « Le 2e corps a refoulé l'ennemi sur Virton. Le 4e et le 5e tiennent bon sur la rive droite de la Chiers. Le 6e corps tient bon sur la Crusne. Demain, nous reprendrons l'offensive ».
Notre retraite commence.
Reprendre l'offensive : telle était alors la résolution de beaucoup de nos généraux.
A la gauche de la 4e armée, le qe corps reçut l'ordre d'attaquer vers Paliseul, en soutenant le 11e corps. Mais les appuis qu'attendait le général Dubois n'arrivèrent pas et des forces ennemies se montrèrent à l'improviste. C'était l'armée de von Hausen. On apprit à Monthermé que nos troupes avaient évacué Dinant. Le 1 ic corps, menacé sur sa droite, ne pouvait plus rien pour le qe. Le général Dubois devina l'importance du service qu'il rendrait en enrayant la marche de l'ennemi. Il chargea son artillerie de battre les routes de la rive nord de la Semoy. Vers sept heures du matin, il fut d'abord attaqué dans la direction de Bièvre, puis sur tout le front. Ses troupes résistèrent énergiquement entre Houdremont et Bièvre, puis reprirent Houdremont. Vers quatre heures de l'après-midi, l'ennemi se déploya sur notre droite. La division du Maroc, que le général Dubois attendait avec tant d'impatience, le rejoignitenfin. Elle était harassée par une marche éperdue. Cependant il avait résolu de défendre avec elle les ponts d'Aile, de Vresse, de Membre, de Bohan.
Au même moment, le 1 ie corps, arrêté par le recul de ses deux divisions de cavalerie, se repliait, non sans avoir fait payer cher son repli.
Une division du 1 7e corps avait reçu l'ordre de soutenir le 11e. Mais le 1 7e corps ne s'était pas encore ressaisi. Pour ne pas le laisser à la merci d'un combat nocturne, le général Poline le retira d'abord derrière la Semoy, sur la ligne Herbeumont, Cugnon, Bohan. Ordre lui vint de repasser la frontière, puis de s'arrêter entre la Meuse et la Chiers, pour y réorganiser ses troupes en reconstituant son artillerie.
Le 12e corps, qui, avec l'appui du corps colonial avait résisté à l'ennemi fut contraint de retraverser les redoutables forêts de Florenville. Les Allemands, toujours plus nombreux, se préparaient à l'attaquer de flanc. Le corps colonial protégea sa droite, tandis que, sans prendre le moindre repos, pendant près de douze heures accablantes, il marchait sous bois en combattant. Au sortir du piège de Florenville, ordre lui vint de se replier sur la Chiers, entre Carignan et la hauteur de Saint- Walfroy, près de Margut.
Le corps colonial avait perdu presque com- ■ plètement sa 3e division. La 2e division, sous les ordres du général Leblois, pour protéger la retraite du 12e corps, avait combattu à l'est de Jamoigne. Elle se replia, vers trois heures, sur une hauteur dans la forêt de Merlanvaux. Ordre lui vint ensuite de se replier vers Saint- Walfroy.
Au matin du 23 août, la grosse artillerie allemande, victorieuse à Virton, avait fait porter son effort sur Mon t-Quin tin, où le 2e corps était en liaison avec le 4e corps (3e armée).
La retraite du corps colonial entraînait celle du 2e corps. Il alla occuper, le 24 août, la ligne Grand-Verneuil, ferme Saint-Valéry, Thonne-la-Long, Avioth, après avoir subi un échec grave où il perdait des canons, du matériel et même les archives du corps d'armée.
Dans la nuit du 23 au 24, plusieurs divisions de la 4e armée eurent à soutenir de violentes attaques. Leurs communications furent rompues. Elles purent cependant tant bien que mal se dégager. L'ordre général donné à la 4e armée (ordre daté de Stenay, 24 août, minuit) débutait ainsi : « A la suite de l'attaque dont le 12e corps a été l'objet dans l'après-midi du 23, dans la clairière de Florenville, l'armée est obligée de céder du terrain ». L'affaire de Florenville apparaissait donc comme la cause principale du repli de la 4e armée vers la Meuse. Une division du 17e corps avait laissé aux mains de l'ennemi son artillerie et plusieurs milliers de prisonniers. Le 9e corps, qui avait progressé d'abord, mais qui avait été forcé de s'arrêter, puis- • qu'il progressait seul, s'était maintenu au nord de la Semoy : il ne battait en retraite que vingt-quatre heures après les autres corps, sur l'ordre du commandant de l'armée.
La 4e armée occupa le front Vresse-Bouillon-Messincourt-Saint-Walfroy-Villersla-Loue. Son quartier général était à Le Chesne.
Le 24 et le 2 5 août, la Semoy fut abandonnée. Tout en défendant quelques hauteurs entre Chiers et Meuse, nous jetions sur la Meuse des ponts de bateaux.
GENERAL MM.l.ETFRRE
?lj2 '9'4- ~ '-A GUERRE DU DROIT.
L'ennemi s'avançait avec lenteur et inquiétude. Il s'était trompé sur notre valeur, comme nous nous étions trompés sur ses effectifs.
Les troupes françaises, dans leurs mouvements, avaient besoin de toute leur énergie pour ne pas se laisser démoraliser par la panique de la population belge, flux désespéré qui menaçait de tout emporter sur toutes les routes.
L'ennemi essayait de se glisser entre la 4e et la 5e armée. Pour l'en empêcher. le 9e corps défendit les passages de la Meuse depuis les environs de Mézières jusqu'aux environs de Nouvion. Le 12e corps et le 2e corps étaient chargés de contre-attaquer pour permettre aux autres de se refaire sur toute la ligne. Le 12e corps, à l'est de Carignan, reprit quatre fois le Mont des Tilleuls. Mais le 17e corps ne réussit pas à tenir dans Carignan. Nos troupes passèrent la Meuse en désordre. Le 26 août au matin, la 4e armée était tout entière sur la rive gauche. Le génie devait détruire les tunnels et les ponts. Dans la maçonnerie de plusieurs de ces ponts, et non des moindres, rien n'était prévu pour la mine. Le pont de Sedan ne put être détruit assez vite. A chaque pas, on constatait, une fois de plus, que cette guerre, déchaînée par l'Allemagne, avait été considérée par la plupart des Français comme impossible.
Marville, la Haute-Wal et lOthain.
La 3e armée, qui s'apprêtait à reprendie l'offensive particulièrement à sa droite, reçut du haut commandement l'avis de se retirer sur les positions organisées en arrière, c'est-à-dire sur une ligne allant de Montmédy à Damvillers par Azannes-et- Soumazannes, près d'Aix-Abancourt.
Le général Boëlle, qui commandait le 4e corps et dont le poste de commandement était à Iré-le-Sec, avait de solides positions : sa gauche, appuyée sur Mont-Quintin, se reliait bien avec le 2e corps: d'autre part, deux de ses brigades occupaient les hauteurs de Marville, lesquelles semblaient faites à souhait pour notre artillerie. L'ennemi manœuvra avec une extrême promptitude. Il attaquait simultanément, à notre gauche, Mont-Quintin et Marville; à notre droite, Grand-Failly. Notre droite paraissait fort exposée, parce qu'elle n'était plus appuyée par le 5e corps. Aussi le général Boëlle, pour la soutenir, concentra-t-il ses forces, ne laissant plus à Mont- Quintin que des arrière-gardes. Vers neuf heures du matin, l'ennemi occupait Grand- Failly, passait l'Othain à gué, au nord de Marville, et tendait à tourner la hauteur que sa grosse artillerie commençait à marteler. Les forêts où nous nous cramponnions devenaient intenables. Tout de suite, les avions allemands repéraient nos batteries.
Nos troupes évacuèrent en désordre Marville. La 8e division, qui venait de quitter Mont-Quintin et qui avait mission d'arrêter l'ennemi, céda à la contagion et battit en retraite avant d'être attaquée. Le 4e corps reçut, un peu avant minuit, l'ordre formel de se retirer vers les Côtes de Meuse. Il se replia par Remoiville-Brandeville, en laissant, sur le sol que l'ennemi allait envahir, la plus grande partie de ses officiers, blessés ou morts.
Cependant, le 5e corps, après ses échecs, s'était replié devant Longuyon, au confluent de la Chiers et de la Crusne, dans un cadre de coteaux boisés. En liaison, à gauche, avec le 4e corps et, à droite, avec le 6% il avait engagé le combat à la ferme de la Haute-Wal pour garder libre le débouché. Le 6e corps lui prêta un énergique appui. Mais le 4e ne put pas intervenir. L'ennemi occupa Longuyon.
Le général Malleterre, qui, au combat de la Haute-Wal, commandait la 19e brigade, nous dit avec sa virile précision :
— J'ai eu la, et mes officiers ont eu comme moi, une impression très nette. Ce
Général MAUNOURY
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sont les shrapnells allemands qui ont fini par avoir raison du moral de nos hommes, non pas tant par les pertes qu'ils leur causaient que par l'énervement d'une giboulée incessante et serrée de projectiles! Depuis le lever du jour jusqu'à midi, le ciel se satura des petits nuages gris que font les explosions. Balles et éclats grêlaient sur le champ de bataille. L'artillerie allemande, le 24 août, en nous prodiguant des shrapnells, après nous avoir, le 22, prodigué ses gros obus, nous montrait qu'elle pouvait tirer sans compter, quand il s'agissait d'ouvrir le terrain à son infanterie. Voilà un procédé auquel notre artillerie devait se mettre en mesure de répondre.
Un vigoureux effort pour sauver Longuyon fut tenté sur la hauteur de Hauteville - Saint- Laurent. Les mitrailleuses allemandes le brisèrent.
Le général Sarrail (6e corps), dont le quartier généralétaitàMangiennes, avait l'ordre de défendre la hauteur d'Arrancy et le vallon des Rurautes, tributaire de la Crusne.
Derrière Arrancy, sur le plateau de la ferme de Constantine, d'où la vue s'étend au loin vers
la vallée de l'Othain, s'était établi notre groupement d'aitillerie de campagne et d'artillerie lourde commandé par le général Herr. Pendant la journée du 26, le combat se réduisit à une canonnade et à quelques assauts. Le lendemain, l'ennemi attaqua avec des forces neuves. Il savait que la retraite du 5e corps laissait à découvert la position d'Arrancy.
Le 6e corps dut se replier sur le Haut-Bois et le bois du Rafour, au sud de Longuyon.
L'ennemi s'avançait vers la haute vallée de l'Othain et enlevait Rouvrois-sur- Othain, afin d'envelopper Spincourt. Nos troupes avaient dû se replier sur la rive gauche de l'Othain, mais elles contre-attaquaient avec énergie : elles réussirent même, sur certains points, à refouler l'envahisseur.
Nos succès près d'Étain.
Le premier résultat de cette courageuse attitude fut de permettre l'entrée en lice de l'armée tout récemment constituée sous les ordres du général Maunoury. On sait que cette armée, dite de Lorraine, se composait des troupes destinées non seulement à défendre Toul et Verdun, mais à marcher sur Metz.
Le général Maunoury avait appris que le 16e corps allemand se préparait à attaquer vers Nouillonpont-Spincourt-Gouraincourt, pendant qu'une division de réserve, par un mouvement de flanc, marcherait de Conflans-Friouville vers Lanhères-Béchamp.
Le 24, vers sept heures du soir, il disposa ses forces sur un front allant de Nouillonpont à Jeandelize par Étain et Olley. Le 25, des huit heures du matin, il traversa l'Orne et délogea l'ennemi des hauteurs qui dominent la rive gauche. Grâce à un rythme bien réglé de notre artillerie et de notre infanterie, nous enlevions d'importantes positions au nord de Buzy, nous progressions ver» Aucourt et vers
Brainville, enfin nous nous emparions de Hautecourt, de Lanhèrcs, de Rouvres, de Thumércville, de Mouaville, de Béchamps, villages en ruines et en cendres, où les habitants, quels que fussent leur sexe et leur âge, avaient été torturés et massacrés. Le 16e corps allemand s'enfuit jusqu'au sud d'Audun-le- Roman. La division allemande qui tâchait d'envelopper Spincourt s'éparpilla. Nous recueillîmes un butinconsidérable, dont 450 prisonniers.
Ce succès, remporté par nous dans la région d'Étain, paralysait pour quelques jours l'armée du kronprinz, favorisait la défense du Grand-Couronné de Nancy et se joignait aux circonstances qui devaient rendre possible l'incomparable victoire de la Marne.
Dans la nuit du 25 au 26 août, le haut commandement ordonna à l'armée de Lorraine de se replier sur les Côtes de Meuse. Une paitie de cette armée demeura dans la région pour protéger Verdun. Le reste partit vers la Somme avec le général Maunoury à qui l'on confiait le commandement d'une nouvelle armée qui se constituait aux environs d'Amiens.
Notre retraite s'achève sur la Meuse.
Le communiqué français du 24 août disait : «Nos troupes, vigoureusement attaquées au débouché des bois, dans un pays des plus difficiles, ont dû se replier au sud de la Semoy. L'armée française restera pour un temps sur la défensive ». Le communiqué français du 25 août ajouta : « Par ordre du général en chef, sur le front e^t de la Meuse, nos troupes ont regagné leurs emplacements de départ, en maîtrisant les débouchés de la grande forêt d'Ardenne. Plus à droite, nous avons pris une vigoureuse offensive en faisant reculer l'ennemi. Mais le général Joffre a arrêté la poursuite. Dans cette offensive, nos troupes ont montré un admirab'e entrain. Le 6e corps a notamment fait subir à l'ennemi, dans la région de Virton, des pertes considérables. » Nos pertes à nous, suivant l'expression officielle, avaient été « importantes ». Elles resteront toujours d'autant plus poignantes pour nos cœurs que nos soldats et nos officiers, tombés alors en si grand nombre, purent croire la France accablée sans espoir, condamnée sans appel. Leurs yeux mourants, virent les masses ennemies fondre irrésistiblement sur nos villes et nos villages. Ce speciacle fit de leur agonie le pire des supplices.
Pour comprendre dans le détail cette retraite, on doit se rappeler que les événements du Iront exercent une continuelle action les uns sur les autres. C'est ce que M. Gabriel Hanotaux a mis en lumière, particulièrement dans l'émouvant discours
Walerj )
IQ'4- LA GUERRE DU DROIT. 5<j5
qu'il prononça en présidant une de nos conférences. La retraite sur la Meuse s'explique par les insuccès sur la Sambre, autant que par les imprudences dans le Luxembourg belge et dans les Ardennes.
Le haut commandement signala sans hésiter les principales imprudences commises sous le feu de l'ennemi: divisions mal engagées, déploiements téméraires, retraites précipitées et confuses, gaspillage d'hommes. Il nota même l'insuffisance de certains chefs dans l'emploi de l'infanterie et de l'artillerie. Aussi, le général Joffre lançait-il, dès le 24 août, une circulaire que la presse publia : :< Jusqu'à ce jour, les attaques ne sont pas exécutées par une combinaison in time des différentes armes. Si l'on veut conquérir un point d'appui, il faut préparer l'attaque par l'artillerie. Toutes les fois qu'on a voulu lancer l'infanterie à l'attaque avant que l'artillerie ait fait sentir son action, l'infanterie est tombée sous le feu des mi- longwï : l'église
trailleuses et elle a
subi des pertes qu'on aurait pu éviter ». Dans ses instructions, le général Jolïre insistait sur l'emploi des moyens à mettre en œuvre pour maintenir la liaison de l'infanterie: «Indications constantes des observateurs d'artillerie a.compagnant les chefs de l'infanterie et restant en communication avec les batteries par fils téléphoniques, fanions, signaux optiques, signaux conventionnels par fusées, feux de Bengale, pots Ruggieri ».
Pour la défense de la Meuse, le haut commandement régla ainsi l'emploi de l'artillerie lourde : « Les canons de 120 longs devront battre à grande distance les points où l'ennemi pourrait tenter de jeter des ponts. Les canons courts seront placés de façon à battre l'ennemi pendant le passage. Le canon de -b sera plus particulièrement employé au flanquement du front et pour battre les abords immédiats de la rivière. Les emplacements des batteries devront être reconnus avec le plus grand soin, et des épaulements construits partout où ce sera nécessaire ».
Chute de Longwy et de Montmédy.
Notre retraite laissait à l'ennemi le champ libre autour de Longwy. Deux brigades du i3e corps allemand investirent la malheureuse forteresse qui n'avait pas même une coupole blindée. Huit gros mortiers mis en position, en moins de trois heures, près de Differdange, la bombardèrent depuis le 21 août à midi. Les gros obus forcèrent les assiégés à s'abriter dans les casemates et permirent aux assiégeants d'avancer. Bientôt les casemates furent crevées, les tuyaux d'aération
l'Il |. — LA OL'liRKli DU DROIT.
rompus, les remparts éventrés. Sur 3 700 hommes de la garnison, 5oo furent blessés et tous les canons, un à un, mis hors d'usage.
Dans la nuit du >5 au 26, l'ennemi se glissa jusqu'aux pieds des murailles. Le lieutenant-colonel Darche dut signer la capitulation. Il partait en captivité avec la garnison qui recevait les honneurs de la guerre, et son épée lui était rendue. Notre haut commandement félicita la ville d'avoir tenu pendant vingt-quatre jours et nomma Darche officier de la Légion d'honneur « pour sa conduite dans la défense delà place » :
Tu résistas, ville héroïque, Comme un rude et lier vétéran, Avec ta citadelle antique Et tes remparts à la Yauban.
Tu lus, dans ton poste oubliée, La sentinelle sans espoir, A son seul mot d'ordre lice, Esclave de son seul devoir,
Et, vidant sans peur ta giberne Contre un canon qui prodigur.;t Le plus terrible obus moderne, Tu luttas avec un mousquet.
Longwy qui connus tant de pièges, Nous t'avions offert, en airain, In monument pour les Trois Sièges Triple gloire du cœur lorrain.
Cité si vaillante, si calme, Si française immortcllemcnt, Voici la Quatrième Palme Qui s'ajoute à ton monument.
L'ennemi, en recueillant ce qui restait à Longwv d'armes et de munitions,
d'ailleurs rendues inutilisables, trouva des paquets de cartouches dont les balles étaient percées. « Balles explosives ! » s'éeria-t-il. Il croyait tenir le moyen de rejeter sur ses victimes l'accusation de barbarie. Sur l'heure, les paquets de cartouches pris à Longwy partirent pour Berlin. L'empereur Guillaume II les fit remettre à l'ambassadeur des États-Unis, M. Gérard, avec ces mots :
— Nous vous prions de transmettre à M. Wilson ces balles explosives en usage dans l'armée française, afin qu'il proteste au nom de l'humanité enticre.
M. Gérard examina ces cartouches et lut sur le papier qui les enveloppait l'étiquette française : Cartouches de stand.
— Voyez ! répondit-il. Ce sont des cartouches destinées à des exercices de tir ; les
m. gérard. (Photo Manuel.) bouts en ont été percés pour empêcher les
balles d'aller trop loin en cas de tir défectueux. Je n'ai rien à envoyer à M. Wilson.
Encore moins que Longwy, la forteresse de Montmédy était défendable. Ses canons étaient tous visibles de l'extérieur. Sur l'impuissance militaire de sa citadelle, décor romantique orné par des tas de boulets pleins, tous les hommes de guerre tombaient d'accord. Cependant, près de 4000 soldats y furent aveuglément entassés: fantassins de la réserve et de la territoriale, artilleurs, douaniers, gendarmes. Le 28 août, le gouverneur de la ville décida de se retirer avec ses hommes à Verdun. Des gardes forestiers promirent de les guider à travers bois. Mais, dans la nuit, une panique causée par une horde de sangliers précipita les hommes les uns
1 C) I 4- - — LA GUERRE DÛ DROIT. 5g7
sur les autres et des coups de feu meurtriers éclatèrent. Le lendemain, un avion allemand vola au-dessus d'eux. Leur chef s'aperçut alors que l'on avait pris par l'un des chemins les plus longs. Soudain, l'ennemi apparut. « A la baïonnette ! » cria un commandant. On n'avait emporté ni un canon, ni même une mitrailleuse. Héroïquement, le commandant se lança en avant et se fit tuer. Dans l'impossibilité de continuer la lutte en rase campagne, la garnison de Montmédy se rendit. Elle fut dirigée vers Damvillers, de là vers le camp d'Ingolstadt. Tous les obus de la citadelle avaient été jetés en hâte dans un puits. Mais les Allemands, guidés par leurs espions, les en retirèrent et s'en servirent contre nous.
Batailles de la Sambre.
Dans le nord-est et le nord de la France, les armées allemandes s'avançaient derrière un réseau mobile, large tourbillon composé de cavaliers, de cyclistes, d'automobiles à canon et à mitrailleuse. Ainsi, elles frappaient de terreur l'esprit des populations et se dissimulaient aux yeux de l'adversaire. Les cavaliers allemands, connaissant à fond les moindres sentiers, surgissaient brusquement dans les villages et dans les villes, au moment où tout le monde se croyait encore loin du danger (i). Tout de suite, ils galopaient vers la gare, coupaient les fils du télégraphe, détruisaient les aiguilles : « C'est l'invasion », se disaient les populations désarmées. De là à se dire : « C'est l'annexion », il n'y avait qu'un pas.
Le plan du grand état-major allemand était, en somme, celui que Bernhardi, à la veille de la guerre, formulait ainsi :
« L'aile nord de l'armée allemande avancera, avec des armées échelonnées, à travers la Belgique, l'extrême droite marchant le long de la mer. Au sud, l'armée allemande esquivera lechoc et se dérobera par l'Alsace et la Lorrainevers le nord, en laissant à l'adversaire le champ libre vers l'Allemagne du Sud. La marche de notre aile nord contraindra l'aile gauche de l'armée française à un grand changement de front, ce qui la mettra dans une position désavantageuse. Un succès au nord nous amènera immédiatement à Paris et bouleversera les organes vitaux de l'armée française ».
Sans doute, la France n'avait pas été assez attentive au plan de guerre que l'Allemagne étalait ainsi. Mais, à vrai dire, l'Allemagne n'était pas entièrement fidèle à son propre plan. Les armées allemandes, après avoir, au début, « esquivé le choc de l'adversaire, en Alsace et en Lorraine », y ont pris à leur tour l'offensive. L'Allemagne rêvait donc alors d'opérer un double mouvement d'enveloppement par le nord et par le sud. D'autre part, elle modifia la marche de ses armées en Belgique, quand elle apprit l'arrivée des troupes britanniques et le mouvement de la 5e armée française, sous les ordres du général Lanrezac.
Le 22 août, le général von Kluck, qui se dirigeait vers l'Escaut et la Lys, apprit ou'un combat était engagé sur la Sambre. C'était l'armée de von Bulow qui se heurtait à l'armée de Lanrezac, entre Nivelles et la Sambre.
Le général Lanrezac, comme le général de Lacroix, notre ancien généralissime, est né à la Guadeloupe. Il entra à Saint-Cyr à dix-sept ans, en 1869, et combattit, en 1870, avec le grade de sous-lieutenant. Nommé en 1892 professeur, puis directeur des études à l'Ecole supérieure de guerre, il exerça une grande influence sur les officiers par la chaleur de sa parole et la sagesse de ses doctrines. A la veille de la guerre, il commandait le 11e corps à Nantes.
(1) On saitque les jeunes Allemands établis en France retournaient en Allemagne pour taire leur service militaire co.nme cavaliers éclaireurs. (Voir le Ier volume de La Guerre du Droit, p. 77.)
La ÛtËRftE ht; i>roiT.
Aux masses allemandes traversant la Belgique, le haut commandement opposait l'ensemble de la b" armée, des troupes belges et des troupes britanniques. Le 21 août, au matin, le général Lanrezac avait son quartier général à Signy-l'Abbaye. Son armée restait en communication avec la 40, sur la Meuse. Le i°r corps (général Franchet d'Esperey) se trouvait au nord de Kevin, et la 5ie division (général Boutegourd) aux environs de Rocroy.
Au centre de ce barrage humain, Namur groupait d'importantes forces belges : plus de 24 000 hommes, auxquels allaient se joindre trois bataillons français sous la conduite du général Mangin. Cette place forte, que tout le monde croyait capable de résister beaucoup plus longtemps que Liège, se dresse au confluent
de la Sambre et de la Meuse. De tout temps, elle a été l'un des principaux points stratégiques. Son enceinte récente de neuf forts détachés, construits à une distance variant de 4 à 7 kilomètres, passait pour le chef-d'œuvre du général de génie belge Brialmont.
Derrière Namur et sur la gauche, le barrage avait pour éléments : le 10e corps; la K)e division; la 20e division ; une division des troupes d'Algérie fraîchement débarquées, le 3e corps (général Sauret) renforcé par une autre division des troupes d'Algérie ; le 18e corps (général de Mas-Latrie) ; le 4e groupe de divisions de réserve (général Valabrègue); enfin, les troupes britanniquesqui débarquaient sousla protection du corps de cavalerie. Attendues pour le 20, elles n'arrivèrent que le 23. Elles avaient mission de passer la Sambre vers Mons et de marcher vers Soignies et Nivelles.
Le 20 août, à huit heures du matin, le général valabrègue généraux Douglas Haig, Horne, Rice, Lomax
(Photo waicry.) Munro et Gough, réunis à Wassigny, exami. nèrent la situation. Mettant à profit les renseignements qu'ils recueillaient sur la guerre actuelle et y ajoutant leurs souvenirs de la guerre au Transvaal, ils prirent les résolutions suivantes : éviter toute attaque en ligne trop mince, toute garde avancée, toute opération à découvert ou sous bois ; songer toujours aux surprises des mitrailleuses ennemies; se détourner des forêts ; se constituer des réserves.
Le ier corps britannique établit son quartier général à Maubeuge, en liaison avec notre 18e corps.
Pour protéger la gauche de nos alliés, le haut commandement français avait placé un groupe de divisions territoriales, environ 60000 hommes, sous les ordres du général d'Amade. Cette armée nouvelle, appuyée par la garnison de Lille (40000 hommes) et celle de Maubeuge (40000 hommes), devait fermer à l'envahisseur la route de Dunkerque.
En somme, les forces britanniques manœuvraient dans la direction de Nivelles, et la be armée allait a la rencontre des troupes allemandes venant du nord. Leur marche faisait partie de l'offensive générale. Quant à l'armée d'Amade, renforcée de jour en jour, elle organisait le terrain pour la défense.
Charleroi.