LILLE. — INTERIEUR DE LA PREFECTURE
<)I2 lui 4. LA. GUERRE DU DROIT.
place qui, à la veille de la guerre, avait été déclassée? Le ministre de la Guerre ne le crut pas. Le 24 août, à deux heures de l'après-midi, il ordonna de considérer Lille comme ville ouverte et de faire replier les troupes avec les dépôts entre La Bassée et Aire-sur-Lys. Cet ordre s'exécuta au moment où nos canons de 120 commençaient -à tonner. Le gouvernement reculait devant la pensée de livrer la vaste et riche cité, avec les cités dignes d'elle qui lui servent de faubourg, à l'impitoyable épreuve delà bataille. Hélas! il la livrait à une épreuve non moins impitoyable et encore plus sinistre. L'ennemi, après avoir pénétré dans cette ville, le 26 août, et l'avoir quittée pour se lancer à la poursuite des troupes britanniques, y rentrera deux mois plus tard et s'y établira pour des années.
La rapidité de l'invasion ne s'explique que trop par la façon dont l'ennemi avait préparé son attaque à travers la Belgique. Préparation si évidente qu'elle aurait dû ouvrir les yeux à tous les Français ! Sans cesse, il construisait ou doublait des voies ferrées dans l'Eiffel, âpre et froide contrée de montagnes rocheuses qui, à l'ouest de la Moselle et du Rhin, s'étend depuis Trêves jusqu'à Cologne et à Aix-la-Chapelle, contrée pauvre en population, de rude climat, sans ressources, sans avenir. Ces voies ferrées, d'unique intérêt stratégique, venaient d'être perfectionnées, en 1914, particulièrement du Rhin à Trêves et à Luxembourg, grâce aux 452 millions de marks votés, en iç)i3, par le Landtag de Prusse.
Ce qui frappait le plus nos populations dans l'avance des Allemands, c'était le nombre inimaginable de véhicules dont ils disposaient : charrettes pour les sacs, camions pour les bagages, dortoirs ambulants, wagons-postes, wagons sanitaires, tapissières automobiles à deux étages de bancs pour les combattants. Souvent leur cavalerie, laissant la route aux voitures de toutes sortes et traversant les champs de betteraves, ne regagnait le rang qu'à l'entrée des villages ou à la tête des ponts. Chemin faisant, ils enlevaient toutes les bicyclettes. En les entendant crier : « A Paris », nos paysans disaient : « Pas un ne porte son sac et presque pas un d'eux ne va à pied. Ils font au moins 5o kilomètres par jour. Pourvu que Paris soit bien défendu ! »
Aux 600 000 hommes que lançait contre nous l'Allemagne, nous opposions plus de 5oo 000 des nôtres. Ce chiffre pourrait tromper les esprits superficiels par son importance relative. Mais il ne correspond pas à une effective réalité. Comment mettre des territoriaux en balance avec des troupes de l'armée active?
Pourtant, en cette partie si tragique de notre histoire, nous constatons, à chaque instant, que le nord de la France, sinon la Belgique, aurait été préservé de l'invasion, si nous avions eu, en plus, quelques milliers de mitrailleuses, quelques centaines d'aéroplanes, quelques douzaines de batteries d'artillerie lourde, quelques lignes de tranchées, et, pour nos opérations les plus sérieuses, trois corps d'armée. Ce qui déchire l'âme, c'est la pensée que ces mitrailleuses, ces aéroplanes, ces mortiers, ces tranchées, nous aurions pu si facilement les avoir, et que les trois corps d'armée qui nous manquaient sur les champs de bataille, nous les avions.
Ecrasées de fatigue, nos armées reculaient sur toute la ligne. Les plus jeunes visages montraient des rides. Les épaules pliaient douloureusement sous les sacs. Beaucoup de nos hommes n'avaient pris aucun repas depuis plusieurs jours. Leurs provisions étant épuisées, ils arrachaient des pommes vertes aux arbres des routes. Les chevaux attelés aux canons avaient, sous leurs traits, des marques sanguinolentes où pullulaient les mouches. Hommes et bêtes étaient en proie à la dysenterie. A toutes les souffrances physiques s'ajoutait la grande pitié qui se répandait alors sur la terre de France. De toutes parts, les populations 'lyaient. Tragiques et interminables convois où, près de la vieille grand'mère.
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se blottissait la jeune accouchée donnant le sein à son enfant! Les yeux des pauvres gens disaient aux soldats : « Vous ne voulez donc plus nous défendre ». Et les yeux des soldats se détournaient. Le long de la route s'accumulait, comme au déferlement d'une marée sinistre, tout ce qu'abandonnerait la débâcle militaire: sacs vides, képis sans forme, uniformes en lambeaux, fusils brisés. Quelques jours auparavant, ces fusils Lebel avaient arboré, avec tant de fierté joyeuse, les bouquets que les femmes tendaient avec un si triomphal enthousiasme! N'y avait-il pas là de quoi verser des larmes de sang? On en versait. C'étaient des larmes sublimes et fécondes. Disons tout de suite que ces mêmes soldats, quelques jours après, reprendront l'offensive, gagnerons la bataille des batailles et verront, au bord des mêmes routes, des monceaux de casques à pointe, de sacs en peau de vache, de barrettes, de sacoches, de fusils Mauser, de baïonnettes pareilles à des scies ou à des poignards. La débâcle changera de camp.
Pendant cette dure retraite, un colonel français, de taille élancée et de fière mine, fit halte dans une maison qu'habitaient deux vieilles dames. Comme il les voyait surprises d'entendre les officiers l'appeler : « Mon général », il leur dit : « Ma nomination est récente, et d'ailleurs je n'ai pas d'autre uniforme ». Puis il se retira dans sa chambre. Le lendemain, sur sa manche, il aperçut les étoiles de général de brigade. « Ce sont, lui dirent les deux dames, les étoiles que le général de Sonis portait, en décembre 1870, à la bataille de Patay ». En partant, le nouveau général remercia les dames de Sonis : « Ces étoiles, qui viennent d'un brave, verront la victoire ». Un des officiers qui l'accompagnaient dit tout bas aux nobles hôtesses : « Rappelez-vous son nom : Pétain. Il commande la 4e brigade, icr corps. A l'Ecole de Guerre, tout le monde disait de lui : C'est un seigneur, ce qui signifie un grand chef».
Un capitaine d'infanterie nous raconta ceci : — Au commencement de la retraite, j'étais sous-lieutenant. Mon colonel, passant à quelques pas de moi dansson automobile, cria : « Perrot, vous êtes lieutenant. » Alors, j'ai cousu à ma manche mon second galon. Où je l'ai trouvé? Les galons d'officier étaient alors très longs. J'ai coupé le mien en deux. Là-dessus, je me remis à la besogne. Quelle besogne? La seule nécessaire. Maintenir mes hommes debout. Ils étaient si las! Je leur répétais : « Encore quelques kilomètres en arrière. Puis, nous reprendrons l'offensive, je vous le jure ».
En somme, notre retraite n'avait rien d'une panique. Peut-être même n'auraiton pas trouvé un soldat sur dix qui crût à une retraite véritable. L'ennemi publiait partout qu'il avait remporté sur toute la ligne une immense victoire qu'il appelait « Victoire de Sambre-et-Meuse ». Dans ses dépêches, ses récits et ses commentaires sans nombre, il la déclarait complète et définitive. En réalité, il n'avait réussi ni à envelopper ni à couper nos armées. Dès qu'il avait rencontré l'armée d'Amade, il avait dû renoncer à sa marche sur Calais.
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