LES QUAIS ET L ARSENAL
(Photo Chusseau-Flaviens.)
côtes autrichiennes et les chapelets d'îles qui les bordent, permettent de déjouer aisément toute attaque. D'ail-
leurs, rien ne pouvait être tenté par nous à la faveur des côtes italiennes, puisque l'Italie gardait encore
la neutralité. Comme base de ravitaillement, les flottes franco-britanniques, malgré beaucoup de sondages et de démarches, en étaient réduites à la seule île de Malte.
La flotte française, composée de neuf cuirassés et de quinze autres bâtiments, dont sept croiseurs du type le plus nouveau, se posta dans le canal d'Otrante. Pas un instant, elle ne se relâcha de sa surveillance et ne cessa de ravitailler le Monténégro.
Sur un mouvement trop prononcé de l'ennemi, elle lui infligea une leçon devant Cattaro : le croiseur autrichien, la Zeu/a, fut coulé.
Pouvait-elle faire davantage ? Oui, sans nul doute. Elle aurait pu travailler plus efficacement à hâter la fin de la guerre par la victoire du droit.
Il suffisait alors de faire débarquer quelques régiments sur les côtes de Dalmatie. Ces forces, soutenues par les troupes monténégrines, soulevaient l'Herzégovine et la Bosnie, apportaient une aide réconfortante aux Serbes déjà si affaiblis, stimulaient les sympathies secrètes de la Roumanie, montraient aux Bulgares qu'ils n'avaient rien de bon à attendre des Empires centraux et surtout maintenaient les communications directes avec la Russie!
Mais quoi ! l'expérience de la guerre manquait encore trop aux Alliés pour qu'ils eussent même la pensée d'étudier sérieusement ce projet.
A diverses reprises, nos bateaux croisant dans l'Adriatique eurent sous le feu de leurs canons des troupes ennemies défilant dans les faubourgs des villes. Pas un« coup de leurs canons ne fut tiré.
Ainsi se résument plusieurs témoignages signés pour nous par des officiers de marine. Ajoutons que ces témoignages aboutissent tous à la même conclusion : « Les villes ennemies étaient des villes ouvertes. Les troupes ennemies se mêlaient à la foule. Nous ne pouvions donc pas faire feu ».
Admirables scrupules de la conscience française, qui sont autant de flétrissures pour la déloyauté et la barbarie de l'Allemagne!
Hindenburg et Ludendorff en Prusse orientale.
A la fin d'août 19 14, Paris regardait tournoyer dans son ciel des avions allemands. Il se disait avec impatience et indignation : « C'est pourtant chez nous que l'aviation a essayé ses ailes. C'est chez nous qu'elle s'est formée, exercée, développée. Comme l'automobile et le sous-marin, elle est œuvre française. Or, voici que l'Allemagne nous envoie ses avions en manière de défi et de menace. Ils ont été construits à l'imitation des nôtres. Leurs pilotes se sont instruits dans nos écoles. Et, pour le moment, nous ne pouvons rien contre eux, sinon leur montrer le poing. »
6l8 19'4- — IA GUERRE DU DROIT.
Le premier de ces avions allemands survolant Paris, un dimanche, y laissa tomber une bombe, puis s'enfuit en lançant des feuilles imprimées où on lisait : « Parisiens, rendez-vous. L'armée allemande est à vos portes. Nous venons d'anéantir l'armée russe dans une bataille décisive ».
Une menace allemande, même quand elle tombe du ciel, n'est jamais faite pour émouvoir Paris. La feuille imprimée produisit aussi peu d'émotion que la bombe. La France n'apprit que plus tard ce qui venait de se passer en Prusse orientale. Mais, quand bien même elle l'aurait appris tout de suite, elle aurait eu par ailleurs comme en elle-même des sources de réconfort !
Le 20 août, dans une cérémonie religieuse célébrée au Kremlin, le Tzar, mettant la Russie en état de guerre, s'était écrié :
— La tempête militaire, contrairement à mes intentions, s'est abattue sur mon peuple pacifique. Mon peuple s'est levé tout entier, fidèlement, oubliant toutes ses querelles, pour se consacrer à la défense de la terre natale.
Ces paroles de Nicolas II prononcées à Moscou avaient été saluées à Berlin par une bordée de sarcasmes. Les journaux allemands déclaraient :
— Jamais le peuple russe, si peuple il y a, n'a été plus hostile au Tzar et plus divisé qu'à présent. Quant à l'armée russe, elle n'a ni armes, ni munitions, ni voies de communication, ni instruction, ni préparation, ni ressources d'aucune sorte. L'Allemagne la dispersera, rien qu'en agitant son épée.
En même temps, les mêmes journaux allemands rappelaient, avec une grossière ironie, le chimérique projet ébauché par Nicolas II, au début de son règne, lorsqu'il a» ait convoqué la première conférence de La Haye. Ils citaient tous, avec une pieuse admiration, la réponse faite au Tzar par l'Empereur allemand, le 3 février 1899 :
« Sûre est la paix qui repose derrière le bouclier et sous l'épée du Michel allemand. Vouloir fonder la paix pour tous les peuples, c'est un beau rêve. Mais il y a une erreur à la base de toute entreprise de ce genre ».
Ainsi, par avance, Guillaume II jetait l'insulte à l'idée de la Société des Nations.
A Pétersbourg, le Tzar Nicolas II ne devait trouver autour de lui que très peu d'appuis solides et d'affections sincères. Il se sentait approuvé surtout par sa mère, fille du roi Christian de Danemark que la Prusse avait spolié, belle-sœur du feu roi d'Angleterre Edouard VII, l'Impératrice Marie qui avait conseillé à son mari le Tzar Alexandre III, d'écouter debout la Marseillaise à Cronstadt. Mais, trop souvent, Nicolas II avait échappé à l'influence de sa mère pour retomber sous l'autorité dé sa femme, Alice de Hesse, et céder à certaines suggestions de Berlin.
C'était, on le sait, l'Allemagne qui l'avait poussé dans la funeste aventure de Mandchourie. C'était l'Allemagne qui, à Bjorkoe, lui avait presque fait accepter l'idée d'une coalition contre l'Angleterre. C'était l'Allemagne qui lui avait fait reconnaître l'annexion de la Bosnie et de l'Herzégovine. C'était l'Allemagne qui lui avait fait admettre tant de projets funestes à la Pologne.
Qui étudiait de près Nicolas II était frappé de deux choses également évidentes : l'énormité de sa tâche et la faiblesse de son caractère. De cette faiblesse résultait une méfiance ombrageuse qui le détachait des ministres les plus loyaux, pour le livrer aux plus dangereux confidents. Ses aïeux avaient eu au moins une qualité précieuse: 1 intuition de l'âme russe. Mais lui, dans son aveuglement, blessait son peuple par ses résistances et l'enivrait ensuite par ses concessions. Tout lui a donc nui, jusqu'à son assiduité au travail et jusqu'à l'honnêteté émouvante de toutes ses intentions. Certes, l'effondrement de son Empire et une paix séparée avec l'Allemagne lui faisaient également horreur. Maiscomme il n'avait rien d'un chef,c'est à ce double abîme qu'il allait. Aurait-il lui-même signé la paix infâme ? Non, sans doute. Mais
GENERAL VON MACKENSEN
elle eût peut-être été signée par son successeur.
La mort du Tzar Paul Ier montre que la cour de
Russie ne s'entend pas moins bien que la
Révolution à faire disparaître un souverain
gênant.
Quoi qu'il en soit, la France n'oubliera
jamais que Nicolas II, dans la mesure de ses
moyens, pratiqua le respect de la parole donnée.
Ses troupes qui envahissaient la Prusse orientale couraient aune débâcle, mais elles forçaient
l'Allemagne à envoyer vers le front russe d'importants renforts et d'habiles généraux.
En Prusse orientale, après la victoire
de Gumbinnen, l'armée russe de Rennenkampf
parvenait, le 28 août, à 25 kilomètres de
Kœnigsberg. En même temps, la seconde
armée russe, sous les ordres de Samsonov,
marchait vers Dantzig.
Les communiqués officiels de Petrograd
repéraient : « Les troupes allemandes battent en retraite à marches forcées ». Guillaume II lui-même avouait que l'ennemi occupait la plus grande partie de
la Prusse orientale. Il écrivait : « L'afriiction qui pèse -sur mes loyales populations
me remplit l'âme de deuil ».
Mackensen, le vaincu de Gumbinnen, avait pu, à grand'peine, dans la nuit,
replier son armée vers Darkehmen. Quant au général von l'rittwitz und Gaflron,
décidé à ne pas défendre Kœnigsberg, il se préparait à mettre, entre lui et l'ennemi,
le double rempart de la Vistule et d'une inondation par la manœuvre des écluses
d'Elbing.
Le haut commandement allemand était forcé d'annoncer : « D'importantes forces russes se sont avancées dans la direction de l'Angerapp, au nord de la voie ferrée Stallupoenen- Jnsterburg. Plus au sud, les troupes russes ont pu, à certains endroits, continuer leur marche en avant. Nos troupes se retirent sans être accrochées par l'ennemi qui n'a pas tenté de poursuite. Les parties de notre territoire envahi supporteront ce sacrifice dans l'intérêt de la patrie. Après la victoire, la nation ieur témoignera sa reconnaissance ».
A Berlin, l'inquiétude devint si violente que le haut commandement allemandse'décida enfin à retirer, de Belgique, deuxeorps d'armée et une division de cavalerie prélevéesur l'armée de von Hausen.
A qui confier l'ensemble de toutes les forces chargées de délivrer la Prusse orientale? Prittwitz connaissait mal la légion, et ce conseilleur de retraite était incapable de reprendre