L ENTREE DU FORT DE VAUX
(Photo " l'Illusiraiion -'.)
Nous avons entendu, en Suisse où il était interné, notre ami le commandant Raynal raconter les derniers jours du fort.
— Les blessés, brûlés par la fièvre, sachant bien qu'il n'y avait plus une goutte d'eau, me regardaient sans une plainte. Les combattants essayaient d'apaiser leur soif en buvant leur urine. L'ennemi s'était installé sur le coffre du fort. Nous l'entendions travailler au-dessus de nos têtes. Que faire? Quand on est au rez-de-chaussée, impossible de jeter des grenades sur le toit. Beaucoup d'entre nous furent tués pour avoir essayé de regarder au dehors. Une compagnie était venue à notre secours. Pauvre compagnie ! Nous la vîmes s'avancer, puis, sous un tir de barrage, se cacher dans les trous d'obus, puis disparaître. Et nous n'avions pas un canon ! Ah! bonté divine, avec deux 70, quelle besogne nous aurions faite! L'ennemi offrait le flanc. Mais il n'y avait pas plus de canons dans les embrasures que d'eau dans la citerne. Mes soldats et moi, nous pleurions de rage. Nos larmes rendaient encore plus douloureuses les morsures du gaz qui nous rongeait les paupières. A demi-morts de soif, les survivants du fort capitulèrent, le 7 juin, après 108 jours de combat.
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Le fort avait reçu 10.000 projectiles par jour.
Vaux! Pas de nom plus fertile en souvenirs épiques. Le maire de Vaux nous parle de son village détruit et que, sans doute, on ne pourra jamais reconstituer :
— Quand j'ai reçu l'ordre de partir, j'ai dit aux officiers de l'État-major français établi dans ma maison : « Messieurs, je connais la région. Vous êtes en grand danger ici. » Les officiers, tout occupés à étudier des cartes, ne m'entendaient même pas. Un gros obus tua le colonel, deux commandants et trois capitaines. C'étaient de braves gens. Ils dorment dans mon jardin, près d'un capitaine qui a combattu en superbe soldat, abattant une cinquantaine d'Allemands, à lui seul, et qui, après avoir épuisé toutes les cartouches de son revolver, est tombé, criblé de balles.
Jamais changement si brusque et si profond ne s'était produit dans les méthodes, dans les opérations et même dans les armes. Les officiers qui, pour quelques heures, sortaient de la bataille, se disaient : « Le fusil ne semble-t-il pas en train de devenir une arme préhistorique? Les hommes partaient avec une provision de grenades, des vivres et trois litres d'eau. Les voilà dans un cercle d'enfer. » Un détachement établi devant Vaux avait 70 mitrailleuses. Les hommes étaient fiers de ces belles armes toutes neuves dont ils avaient appris à fond la manœuvre. Elles attendaient, bien entretenues, bien graissées, le moment de cribler de balles l'ennemi. Pendant toute la nuit, ce détachement iut bombardé. Le lendemain, il repoussa une attaque. On demanda aux hommes: « Eh! bien, ètes-vous contents de vos mitrailleuses ? — Nous n'en avons pu employer que deux ! — Et les 68 autres? — Détruites parlebombardement. — Etvos grenades? — Enfouies. — Etvos baïonnettes?
— Tordues.
— Dans ces conditions nous avons dû perdre beaucoup d'hommes devant Verdun? lin réponse à cette question, un capitaine d'Etat-Major nous disait : « Moins
que les Allemands ! Cependant, je sais que nos pertes ont été sévères. Comme officier d'état-major, j'enregistrais l'avancement de beaucoup de mes camarades. Or, de ceux qui alors ont avancé, il ne reste plus moitié. Pour une attaque, nous avions fait marcher un régiment de zouaves. Combien d'hommes ont pu traverser le tir de barrage? A peine un sur trois. Que demander à ceux qui survivent?
— Vous avez interrogé beaucoup de prisonniers allemands sur leurs pertes? — Beaucoup. Et tous se plaignaient d'avoir été conduits à la boucherie. — Dans quel état se trouvaient-ils ? — Des loques. — Les officiers avaient-ils meilleure attitude?
— Quelquefois, du moins en apparence. Au fond, ni les uns ni les autres ne croyaient plus à la victoire. — Et vous ? — Nous en étions sûrs.
Après la chute de Vaux, notre front s'appuyait sur les forts et les ouvrages de Moulainville, Tavannes, Souville, la Côte de Froideterre. L'ennemi, dans cette zone nouvelle, ne pouvait plus manœuvrer comme dans les zones précédentes. Il apercevait devant lui notre troisième ligne de défense constituée par le Rozelier, Belrupt et Belleville. Et notre armée se disait, en l'observant : « Au train dont il marche maintenant, il ne pourrait atteindre le camp retranché de la rive droite qu'à la fin de l'année prochaine. D'ailleurs, alors même qu'il nous repousserait jusqu'à la Meuse, il n'aurait pas encore Verdun. » La véritable ville avec sa cathédrale, sa citadelle, son chemin de fer, se trouve sur la rive gauche.
Systématiquement, l'ennemi s'efforçait de se persuader que la prise de Vaux était une victoire. Pour le 22 juin, il prépara une grande attaque contre le fort de Souville, à l'est; contre l'ouvrage de Froideterre, à l'ouest; contre Fleury, au centre. Nous lui résistâmes à l'ouest et à l'est. Mais, au centre, où il engagea six divisions, il finit par prendre pied dans l'ouvrage de Thiaumont et à Fleury, c'est-à dire à cinq
kilomètres de la ville. De là il s'élançait vers Froideterre. « Vous leur défendrez de passer, camarades! » avait dit le général Nivelle à ses soldats. L'ennemi ne passa pas. Contre-attaque vaillamment, il lut forcé d'abandonner Fleury et de reculer jusqu'à l'ouvrage de Thiaumont.
Dans ce secteur, la lutte acharnée continua jusqu'à la fin d'août. Certaines parîies'deThiaumont se trouvaient prises et reprises quatre fois en vingt-quatre heures.
Fleurv-devant-Douaumont était un joli village gracieusement campé sur sa colline. A ses pieds moutonnait le bois de Souville. Que reste-t-il des arbres? Des moignons. Du village? A peine des ruines. Le ravin des Vignes qui meneau village