LA RUE MAZEL
(Photo Roi.)
d'appui, et je soulèverai le monde. » Le point d'appui rêvé par Archimède se trouvait à Bezonvaux ou à la cote 304. Le monde a été soulevé.
Pour rendre un hommage officiel à noire armée et à la ville martyre, M. Raymond Poincaré, président de la République, se rendit à Verdun.
La ville lui montrait ses façades chancelantes, ses fenêtres brisées d'où passaient des rideaux en loques, ses magasins aux glaces étoilées, ses sinistres pans de murs, ses monceaux de décombres. La plupart des rues importantes, rue Mazel, principale artère du commerce verdunois, rue Chevert, rue Saint-Paul, rue Saint-Pierre, rue Mautroté, n'étaient plus que des alignements de pierres calcinées. Pas un seul monument épargné par le fer et le feu. La Cathédrale, une mutilée, une morte. Morts aussi, l'ancien évêché devenu le Musée, le Palais de Justice, la sous-préfecture, l'hôtel de ville, le théâtre.
Autour de la ville, M. Poincaré regarda le paysage de guerre où, pendant des mois, les coteaux n'avaient pas cessé de se transformer, comme s'ils étaient retournés par d'innombrables charrues invisibles; les arbres réduits à l'état de pieux déchiquetés; l'horizon où seuls, brusquement jaillis, des panaches de fumée noire révélaient la bataille. Ses yeux se dirigeaient instinctivement dans la direction de Nubécourt.
(1) Peu de temps après, en écho, les Anglais se sont écrié : We shall hâve Ihem (nous les aurons!) Puis ce furent, en 1917, les Américains qui répétèrent le mot de Jeanne d'Arc, et non loin de Domremy.
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Au cimetière de ce village, quelques mois avant la guerre, il avait porté le cercueil de sa mère. Mme Antony Poincaré était morte chargée d'années, après avoir vu son fils s'élever à la plus haute magistrature de la République. Elle était morte heureuse. Mais les Lorrains sont bons fils. Ils ont, par ailleurs, tant de défauts, que nous pouvons bien insister sur cette vertu. M. Poincaré pleurait sa mèrecomme au premier matin de son deuil. Les Allemands savaient cela. Ils savaient tout de nous, les Allemands, excepté que nous les battrions. Quand ils arrivèrent au cimetière de Nubécourt, ils tirèrent dehors le cercueil de Mme Poincaré mère et empilèrent, à la place, les corps des Bavarois morts dans les environs. Quel est donc ce peuple qui souille les tombeaux et qui, pour les souiller, prend les corps de ses propres soldats ! (i).
LA BUE CHF.VEPT.
A Verdun M. Poincarédescendit dans les casemates de la citadelle, pour remettre à la municipalité les décorations des puissances alliées. Il y retrouva tout à coup une hospitalité souriante, parmi des légions d'ouvriers en uniforme qui travaillaient au bruit allègre des machines. Dans la salle où les officiers prenaient leurs repas, il exprima sa reconnaissance et sa pieuse admiration à cette armée française qui avait sauvé la France.
Le ministre anglais de la Guerre, M. Lloyd George, qui incarnait le superbe effort militaire de son pays, voulut, lui aussi, faire le pèlerinage de Verdun.
(1) Dans le cimetière de Nubécourt, il y a un enclos spécial, ombragé d'un grand pin sylvestre et entouré d'églantiers, où une croix porte une plaque de schiste avec cette inscription : «. Le 7 avril 1820, Jean Landry Gillon, avocat, docteur en droit, ancien député, a fondé ce cimetière pour y déposer les restes de son père. » J. L. Gillon est le bisaïeul du président de la République. Depuis 1820, l'enclos s'est peuplé d'une trentaine de tombes, sous le lierre, la fougère et la pervenche. Le père du président de la République, M. Antony Poincaré, ingénieur des Ponts et Chaussées, né à Nancy en 1825 et mort à Andernay (Meuse) en 191 1, vint y reposer; puis, sa veuve, Nanine-Marie-Vicatier, née à Neuilly-sur- Seine en 1 838 et morte à Paris en 1 g 1 3. L'enterrement de Mme Poincaré mère avait attiré vers le petit enclos une foule immense, non de curieux, mais d'amis, dont beaucoup élaiem des cultivateurs. A côté du président du Conseil, des ministres et des généraux, ils pleuraient. Les deux fils de la défunte, Raymond et Lucien, pour cacher leur douleur, rentrèrent dans la maison du bisaïeul, vaste maison carrée à l'angle de la rue et de la grande route de Bar à Dun-sur-Meuse.
Lui aussi parcourut les rues en ruines et, sur la gauche de la cathédrale, cette place d'où l'on découvre les hauteurs qui dominent le fort de Souville. Chemin faisant, il se baissait, à chaque minute, et ramassait un menu objet qu'il glissait dans une poche de sa redingote. Un officier français qui l'accompagnait ne put pas surmonter sa curiosité: « Excusez-moi, Excellence. Puis-je vous demander ce que vous recueillez ainsi? Des fragments d'obus? — Non. — Des débris de pierre? Des souvenirs? — Non. Je ramassedes marrons. Voyez ! De simples marrons d'Inde. J'ai un petit jardin où j'aime à me reposer, en regardant mes iris ou mes roses J'y planterai ces marrons le long de la plus belle allée. Et les enfants de mes enfants, en se promenant à l'ombre des marronniers, diront : « C'est l'allée de Verdun, l'allée de la Victoire. »
Lui aussi, Lloyd George, descendit aux casemates et, dans la salle souterraine , s'adressa à ceux qui représentaient l'armée française. Ce petit homme au grand front, nourri de la Bible et de l'Evangile, parla par images, comme il faut parler aux hommes, et conclut ainsi :
« Je me sens profondément ému. Dans ce sol sacré, ce n'est pas en mon nom que je m'exprime. Je vous apporte l'admiration de mon pays et de ce grand empire dont je suis le représentant. Ils s'inclinent, avec moi, devant le sacrifice et devant la gloire. Soldats de France, le président de la République disait récemment, ici même, que vous aviez sauvé la France. Erreur! Ce n'est pas la France que vous avez sauvée, c'est le monde. Si nous, Anglais, nous avons pu mènera bien notre préparation et fabriquer une artillerie dont l'ennemi vous donnera des nouvelles, c'est que vous avez tenu bon devant Verdun. S;ins vous nous étions perdus. Vous êtes les véritables vainqueurs du front anglais. Si les Russes ont refoulé les Allemands e. fait 400000 prisonniers, c'est à votre héroïque résistance qu'ils le doivent. Vous êtes les véritables vainqueurs du front russe. Si les Italiens ont pu rentrer dans Gorizia comme vous rentrerez dans Strasbourg et dans Metz, c'est à vous qu'ils le doivent. Vous êtes les véritables vainqueurs du front italien. Votre résistance à Verdun, votre indomptable héroïsme qui arrache des cris d'admiration et de colère à l'ennemi, votre sang versé si généreusement, ont permis à tous les alliés de parfaire leur armement et leur instruction. A notre tour, maintenant! Comptez sur nous. C'est contre vous que l'Allemagne exerce son maximum d'efforts. Pendant que vous exposiez à sa ruée le rempart de vos poitrines, la Grande-Bretagne a pu assurer la liberté des océans et maintenir le blocus; elle a pu créer des armées; elle a pu fabriquer des engins de guerre, des munitions en quantité telle que la provision des alliés dépasse celle des envahisseurs. Désormais les troupes britanniques rivaliseront de vaillance et de succès avec vous tous, soldats éprouvés de la République française. C'est nous désormais qui attaquerons. Nous forcerons l'ennemi à évacuer pas à pas les contrées qu'il a profanées et ravagées. Soldats de France, il fera bon vivre dans votre pays quand vous en aurez chassé l'envahisseur etquand vos vertus guerrières aux générations qui vous suivront, auront assuré la paix dans la liberté. »
Dans ce discours de Lloyd George se rencontraient, à la fois, la fermeté du grand homme d'État et la sincérité du franc joueur. Il ne dissimulait rien des coups reçus et des fautes commises par son pays.
« Nous avons été terriblement surpris par la guerre. Au début, nous n'avons pu mettre en ligne qu'une armée de 1 5o 000 hommes, « une méprisable petite armée », a dit l'empereur d'Allemagne. « Méprisable », ce n'est pas juste. « Petite », c'est malheureusement exact. Mais savez-vous combien nous avons perdu d'hommes sur ces 1 5oooo? Nous en avons perdu 3oo 000, parce que nous comblions les vides.»
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On continuait à applaudir Lloyd George. Pour notre part, nous ne l'applaudissions plus. Quand il énumérait les otnciers et les soldats anglais tombés par milliers, sur le sol français, aux Dardanelles, àGallipoli « sans avoir pu marquerun point », la lierté qu'il manifestait à la pensée que ses compatriotes savent mourir, nous rappelait les jours les plus poignants de notre enfance. Certes, savoir mourir, c'est très beau. Mais il y a quelque chose de plus beau encore. C'est savoir vaincre. «Gloire aux vaincus! » Telle fut la chanson qui berça notre enfance, à nous, Français qui avons des cheveux blancs. Nous n'en voulions plus, de cette chanson. Elle est pleine de sublime, mais pleine aussi de narcotique. Nous voulions qu'on pût dire: Gloire aux vainqueurs! Gloire aux soldats de Verdun! Gloire aux soldats de France! Gloire aux vainqueurs de la guerre du Droit !
« Vive Verdun! » répétaient tous nos alliés. L'Angleterre, qui avait, de tout temps, donné le nom de » Nancy » comme prénom à de jeunes filles, donnait à de jeunes garçons « Verdun » comme prénom de bon augure.
La défaite de l'Allemagne devant Verdun eut, dans le monde, un retentissement inouï. Le monde était enfin tiré de la pire illusion. A dire vrai, jusqu'à ce moment, malgré tout, il avait cru à la supériorité inébranlable de l'armée allemande. Depuis 1870, c'était pour lui article de foi.
Certes, la bataille de la Marne et la bataille de l'Yser auraient pu lui ouvrir les yeux. Mais l'Allemagne avait su masquer la vérité par une couche de mensonges si habiles ! Quand vint la bataille de Verdun, les mensonges les plus irrésistibles demeurèrent impuissants. Elle avait dit: « Il nous faut Verdun à tout prix. Nous prendrons Verdun. » Et Verdun appartenait toujours à la France. Jamais bataille n'avait eu à un degré si net le caractère d'un duel. L'Allemagne était vaincue. Le monde constata cet insuccès avec unlong cri de surprise. Ce cri eut un écho jusque dans les épaisseurs de la population allemande, laquelle, dès lors, sans croire encore à la possibilité d'une défaite décisive, sentit avec plus de trouble le poids d'une guerre sans précédent.
Verdun, pourle monde entier,devenaitune personnalité sublime. Dans n'importe qu'elle assemblée d'hommes libres, quand le nom de Verdun était prononcé, l'assemblée entière se dressait. De notre vieille forteresse lorraine, contre laquelle échouait le plus redoutable choc de l'ennemi, semblait rayonner l'àme même de la France.
Autour de Verdun, il y a des plateaux entiers lormés de rochers pareils à d'imr menses dalles mortuaires. On dirait un cimetière cyclopéen. C'est là que, grâce a nos vertus françaises, la toute-puissance militaire de l'Allemagne a été broyée.
(( Nous les aurons. »
Depuis le i" juillet, une oflensive menée sur la Somme par nos alliés britanniques et par nos troupes, avait pour premier effet de « soulager Verdun », suivant l'expression de son plus glorieux défenseur. L"inmative des opérations que, jusqu'alors, conservait l'ennemi, attaquant à son gré du côté de Charleroi, du côté de Calais, du côté de la Duna]ec, du côté des Balkans, du côté de Verdun, cette initiative qui a une portée capitale en toute guerre, passait enfin à la France et à ses alliés. Pour que, de cette initiative, sortit plus vite la victoire décisive, on aurait dû plus tôt la compléter parl'unité de commandement sur tous les Ironts !
Le général Nivelle résolut de reprendre définitivement Douaumont à l'ennemi. Une opération de ce genre, pour bien réussir devait être de très grande enver-
gure. Toute offensive de détail est destinée à échouer tôt ou tard, puisque l'ennemi, ayant gardé la plus grande partie de ses observatoires, finit par rendre intenable le terrain acquis.
Mais comment mener à bien une attaque de front, sur un terrain à découvert ?
ABRIS ÉTAGES DANS l-ES ENVIRONS RE VERDUN.
(l'Iioto Mcurissc )
C'est ici que commença une préparation magnifiquement méthodique, lumineuse et bien adaptée, c'est-à-dire toute française.
Nous connaissions exactement les iorces et les positions de l'ennemi : 2 1 bataillons en première ligne, 7 en soutien, 10 en réserve. De même, nous savions d'où ii pouvait tirer des troupes pour alimenter le combat.
Jadis, le grand capitaine, né à Verdun, Chevert, qui défendit Prague avec 1800 hommes, contre toute une armée, à cette question : « Savez-vous combien vous avez d'hommes devant vous? » répondait par ces mots devenus légendaires : « Un Français ne compte les ennemis qu'après les avoir battus. » Aujourd'hui, Chevert reconnaîtrait qu'on doit compter les ennemis pour les battre plus vite. A l'étincelante bravoure de notre race se sont jointes les qualités de précision qu'exige la guerre moderne.
Tout compte fait, nous décidâmes de ne mettre en ligne que trois divisions, renlorcées de deux régiments et soutenues par des réserves. Du front furent retirés uncertain nombre d'hommesqui avaient déjàservi dans le secteur Thiaumont-Vaux- Chapitre et, dans une zone tranquille, ils furent instruits, les uns pendant trois semaines, les autres pendant deux mois. Sur le terrain d'instruction, le terrain à conquérir avait été reproduit jusque dans ses meurtrissures, ses trous d'obus, ses moindres accidents. On y avait élevé un fort de Douaumont. A ce simulacre, ils donnèrent l'assaut, dix fois, vingt fois. « Pas encore bien su! » Et ils recommen-
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çaient. A la lin, ce fut irréprochable. A tel point que, le jour où on les eut transportés
sur le véritable terrain de l'attaque, équipés à neuf, munis d'armes et d'outils de
choix, ils allèrent tout droit reprendre, dans le fort, la place qui leur était assignée.
D'autre part, le véritable terrain de l'attaque avait été préparé avec soin. Nus