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LE FORT DE DOUAI'MONT

soldats, eu marchant au combat, virent repasser, cuirassés de boue de la tète aux pieds, letn s camarades qui, depuis des semaines, creusaient des boyaux, des cheminements, construisaient des routes, des voies ferrées, des abris pour les renforts, installaient des postes de secours, des batteries, des dépôts et qui, bons ouvriers de la victoire future, saluaient ceux qui allaient la remporter.

La route de Bar à Verdun prenait un caractère nouveau. Reluisante sous les roues toujouis en mouvement, ce n'était plus la route ordinaire, toute marquée par les empreintes des fers à cheval, mais une formidable piste d'autodrome. Sans interruption, à une distance de quarante pas, se suivaient les camions couverts d'une bâche : à droite, ceux qui allaient à Verdun^ amenant des soldats, des munitions, des vivres; à gauche, ceux qui en revenaient, amenant des blessés ou évacuant les gens des villages. Ce flot continuel donnait l'impression d'un fleuve, par exemple du Rhin sous le pont de Bâle. Mais où trouver un fleuve qui soit double? Certaines armes imprévues contribuaient étrangement à la victoire : le marteau du casseur de pierre, la pelle du terrassier, l'arrosoir du cantonnier.

Une route mal empierrée, mal nivelée, mal arrosée, conduit à la défaite. La voie sacrée était une continuelle victoire. Le long de cette voie, la plus petite maison, du plus petit village se muait en un magasin de ravitaillement : « harnais de gueule », comme disaient nos aïeux, ou harnais simplement. Combien de kilomètres a

7gO I C) I 4. — LA GUERRE DU DROIT.

cette route? Soixante environ. Involontairement, nous songions à la vieille inscription lue à l'entrée de Verdun : « Metz, 63 kilomètres. »

Le drame ainsi monté et répété comportait deux parties, avec un entr'acte. Première partie: occuper les carrières d'Haudromont, la croupe nord du ravin delà Dame, les retranchements au nord de la ferme de Thiaumont, l'éperon nord-est du bois de Vaux-Chapitre et les tranchées devant le fonde Vaux. Entr'acte. Après avoir réalisé leurprogression, les troupes d'attaque consolideront leurs positions et y établiront d'autres troupes désignées pour les remplacer. Seconde partie : occuper la croupe nord du ravin de la Couleuvre, le village de Douaumont, le fort de Douaumont, la digue de l'étang de Vaux, les tranchées qui font face au ravin de Fumin.

La direction de l'instruction avait été confiée au général Pétain ; le commandement de l'attaque, au général Mangin.

Notre artillerie exécuta avec succès « l'ouverture du chef-d'œuvre». Un grand homme de guerre disait : « C'est par le choc qu'on remporte les victoires, mais c'est par le feu qu'on les prépare. » Quel est cet homme de guerre? J offre ? Non pas. Pétain ou Nivelle ? Non pas. C'est Napoléon Ier. Pour notre artillerie aussi, tout avait été soigneusement réglé, afin que son tir, barrage roulant, s'allongeât au rythme exactement prévu de la progression. En attendant, elle détruisait sans trêve tous les travaux de l'adversaire. Par centaines, nos gros canons enfonçaient dans la tête de l'ennemi cette vérité « que nous avions mis à profit ses leçons de martelage». Les carrières d'Haudromont, comme la batterie de Damloup, furent bouleversées à fond. Le 23, vers midi, un de nos obus de 400, judicieusement placé, alluma dans le fort de Douaumont un incendie très significatif. Le même jour, vers dix-sept heures, on captura un pigeon allemand porteur d'un message où les chefs des positions bombardées demandaientavec instance « la relève ». Des soldats allemands affolés vinrent se constituer prisonniers. Un officier qui les accompagnait avoua que notre tir était « prodigieux ». Mais il ajouta : « Pourtant, vous ne prendrez pas plus Douaumont que nous ne prendrons Verdun. » Un grand nombre de batteries allemandes étaient dissimulées avec tant d'art que nous n'avions pas pu les réparer. Le général Nivelle ordonna une fausse attaque. Sur les 160 batteries ennemies qui se démasquèrent immédiatement, plus de soixante furent 1 éduites au silence.

Le lendemain 24 octobre, à 11 h. 46 du matin, le signal de l'attaque était donné.

Trois divisions françaises partaient à l'assaut contre les carrières d'Hardaumont et le fort de Douaumont. A gauche, la division Guyot de Salins, renforcée du 1 i" régiment d'infanterie; au centre, entre le fort de Douaumont et le ravin des Fontaines, la division Passaga; à droite, en face du fort de Vaux, la division de Lardemelle.

Le commandant de l'attaque, Mangin, Lorrain de Sarrebourg, avait gagné au Maroc les galons de colonel et venait de gagner en France les étoiles de général. Le général Guyot d'Asnières de Salins, Breton d'Auray, était colonel à Madagascar au début de la guerre. Le général Passaga, né à Angers, était lieutenantcolonel du 41e au début de la guerre. Le général de Lardemelle, d'une vieille famille lorraine comme Mangin, s'était formé dans la guerre coloniale.

Le régiment colonial du Maroc avait mission d'enlever Douaumont. Un bataillon devait l'aborder de face et y pénétrer. Un autre bataillon devait le dépasser et s'installer en avant. Par bonheur, tout était étudié à fond : un brouillard épais remplit toute la matinée, brouillard de la Meuse qui transforme la vallée en un lac de

lait. Rien ne s'y distingue plus que de molles blancheurs. Qu'on se place sur un sommet, et l'on peut se croire pareil à ces personnages des vieux tableaux de saintête qui sont portés par des anges et cheminent sur les nues. Dans la plaine, nos sections étaient obligées de marcher à la boussole. Le premier bataillon ayant ainsi subi un retard, le second bataillon n'en continua pas moins à avancer, contournant le fort comme un obstacle négligeable. L'ennemi s'était blotti sous terre.

Dans l'observatoire qui servait de poste de commandement au général Mangin, se trouvait le général Joffre, avec, à sa droite, le général Pétain et, à sa gauche, le général Nivelle. Jusqu'à quatorze heures et demie il ne put rien distinguer. Mais, à quatorze heures et demie, le vent du nord et le soleil d'octobre eurent raison de la brume. Alors, le général Joffre vit nos troupes qui marchaient vers Douaumont, qui dépassaient .Douaumont, qui revenaient vers Douaumont, qui entraient à Douaumont. La victoire !

Nous avancions de vingt-cinq mètres à la minute. Le tir de l'artillerie nous pré-

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