LES TRONES S'ÉCROULENT
Au matin du 11 novembre.
Le 1 1 novembre s'annonçait comme une journée d'incomparables victoires.
Ce jour-là, les Belges faisaient leur entrée à Gand, à Grammont, à Lessines, à Chièvres, à Givry, à Jeumont. Les Britanniquess'établissaientàMonset saluaient la place où,àla veille de laguerre,nousavions inaugurélemonumentdeJemmapes. Lesltaliens arrivai ent à Rocroi, et le no m de Rocroi reprenait tout son lustre. Quant aux armées françaises et américaines, d'une part, en Lorraine, elles n'avaient qu'un bond à faire pour écraser les maigres unités découragées du duc de Wurtemberg; d'autre part, dans les Ardennes, elles réussissaient à forcer le passage de la Meuse entre Lûmes et Vrigne.
Toutes les armées alliées semblaient soudées par la bravoure des hommes, comme elles l'étaient par l'autorité du commandement unique. Quand les Belges, dans leur avance, rencontraient une résistance imprévue, ils voyaient arriver les soldats « en bleu horizon », et l'horizon se dégageait. On marchait, d'un élan irrésistible, vers Waterloo. Un Waterloo attendait l'Allemagne battue à Sedan
Les généraux Gouraui, Ligget, Guillaumat, Humbert, Debeney, Rawlinson, Byng, Horne, chassaient devant eux, vaincus et désespérés, les von Einem les von derMarwitz, les von Mudra, les von Garlowitz, les von Hutier, les von Below, c'està-dire les chefs allemands les meilleurs, distingués par le flair de Hindenburg et la science de Ludendorff.
Nos pertes étaient assurément beaucoup moindres que les pertes allemandes. Cependant nos divisions qui, depuis deux mois, ne cessaient ni d'attaquer, ni de progresser, diminuaient à vue d'œil : quelques-unes n'avaient plus que l'effectif d une brigade, voire d'un régiment. Jamais on ne dira quelle ardeur et quelle enduranc montrèrent alors nos « bonshommes ». Chacun d'eux, capote en loques, casque bosselé, joues creuses, dans sa fièvre de martyr triomphant, représentait la valeur des camarades qu'il avait vu tomber près de lui.
L'ennemi, au bord de l'abîme, usait ses derniers efforts à assouvir sa haine désormais impuissante : il tuait.
Dans la matinée du 1 1 , ses obus les plus toxiques, dirigés particulièrement sur l'hôpital, accablèrent Mézières.
Nous avons salué le premier soldat tué dans la guerre du Droit. Saluons le dernier dont on sache le nom. C'est un chasseur du 20e bataillon, Timothée Brussière, « domestique de culture», né à Forest-Moutiers, hameau de Neuville, caaton de Nouvion. Il est tombé tout près de Mézières, à Etion, frappé d'une balle dans la tête Le vaillant petit village d'Etion entretient sa tombe pieusement.
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Tout à coup, un peu avant 1 1 heurts du malin, le silence se fit sur tout le front. Armisticel
La préparation de l'armistice.
Les négociations entreprises par l'Allemagne ne s'étaient pas interrompues depuis le 29 septembre, jour où, après un conseil tenu au Grand Quartier Général, l'amiral von Hintze, secrétaire d'Etat aux Affaires étrangères, télégraphiait à Berlin : « Faites savoir confidentiellement à Vienne et à Constantinople que le gouvernement allemand propose d'offrir la paix au président Wilson. »
Le 3o septembre, la Bulgarie capitulait. « Notre situation est effroyable », s'écriait Ludendorff. Le chancelier Hertling démissionnait. Hintze le suivait dans la retraite.
Le prince Max de Bade, à qui, le 3 octobre, Guil'aume II confiait le pouvoir, déclarait au Reichstag : « Notre programme s'appuiera sur ces données : résolution de paix prise par le Reichstag, le 19 juillet 1 9 1 7 ; réponse au pape, le ier août 1Q17; restauration de l'indépendance de la Belgique; recherche d'une entente au sujet des indemnités. »
Le président Wilson fit demandera l'Allemagne « si les quatorze propositions formulées par lui étaient acceptées pleinement, ou si ces propositions devaient seulement servir de base aux négociations ». Avant de rien transmettre à l'Entente, il exigeait le retrait immédiat des armées allemandes hors des territoires envahis.
— Nous évacuerons, répondit le chancelier Max de Bade.
Et il affirmait, le 12 octobre : « C'est au nom du peuple allemand que nous parlons ».
Mais quelle autorité avait Max de Bade pour résoudre cette question capitale? On venait de publier une lettre de lui, adressée auprince de Hohenlohe,dans laquelle il se proclamait le plus fervent pangermaniste!
En une nouvelle note, M. Wilson insista sur les deux points suivants : « Les détails de l'évacuation seront réglés militairement par les Alliés qui ont la suprématie. L'Allemagne cessera immédiatement ses destructions effrénées et systématiques. S
En le même esprit, la France ajoutait, par la voix de M. Pichon, ministre des Affaires étrangères : « Les crimes allemands seront châtiés. »
L'Autriche s'étant adressée directement à l'Entente, les Etats-Unis lui firent savoir, le 18 octobre, que l'Entente avait reconnu la constitution du nouvel Etat tchécos'ovaque.
A quoi, l'Empereur Charles P» répondit « que l'Autriche devenait un Etat confédéré où chaque nationalité aurait sa constitution ». Ainsi, la défaite ouvrait très largement l'ère des concessions !
A Berlin, Soif, qui remplaçait Hintze comme secrétaire d'Etat aux Affaires étrar gères, annonça, le 21 octobre, que l'Allemagne « renonçait à la commission mixte d'armistice ».
— La question de l'armistice, répondirent les Etats-Unis, sera étudiée avec les gouvernements de l'Entente. Ces gouvernements doivent avoir le droit sans limite d'imposer les détails de la paix. Ils devront exiger des garanties extraordinaires, parce que les responsables de la guerre sont toujours là.
De là, cette déclaration de l'Allemagne, en date du 27 octobre : « Aujourd'hui, le gouvernement du peuple allemand est maître du pouvoir militaire. »
1M2 I g I 4. — = LA GUERRE DU DROIT.
Cependant à la fin de sa déclaration, l'Allemagne glissait cette phrase : « Nous attendons les propositions de l'armistice ». Le mot de « propositions » était déjà un pège tendu aux vainqueurs.
L'Autriche n'avait plus la force de songer à rien de pareil. Elle ne demandait qu'une paix séparée. En son nom, Andrassy, qui succédait à Burian, reconnut en hâte les droits des Tchéco-Slovaques et les droits des Yougo-Slaves. Là-dessus, il réclama très humblement des pourparlers, « sans attendre le résultat d'autres négociations ».
Dans l'Empire -des Habsbourg, tout croulait ensemble. Une Assemblée nationale se constituait à Vienne, pour proclamer l'autonomie. De même, se const tuait un Comité national magyar; de même, un Comité national de Croates, de Slovènes, de Serbes. Ces assemblées s'écriaient : « L'empereur Charles Ier rêvait d'Etats autonomes indépendants. Ce que nous voulons, nous, ce sont des Etats nationaux indépendants. » L'insurrection éclatait dans les grandes villes. A Prague, l'indépendance de la Bohême fut proclamée par le Narodni Vybor, qui mit la main sur le pouvoir qu'avaient abandonné les officiers et les fonctionnaires de Charles 1er. A Agram, l'Etat yougo-slave se tonna, avec la Croatie, la Dalmatie, la Slovénie et Fiume. A Budapest, le Conseil national hongrois entra en exercice, le Ier novembre, sous la présidence de Karolyi. Le même jour, le comte Tisza, le théoricien du pouvoir absolu, le diplomate perfide et cruel qui avait rédigé, en 1914, l'ultimatum de l'Autriche à la Serbie d'où était sortie la Guerre du Droit, tombait sous les coups de ses soldats. La Commission executive représentant l'Assemblée nationale fut saluée, en ces termes, parles journaux populaires d'Autriche : « La politique bismarckienne a lait enfin banqueroute. Ce qu'il nous faut, c'est de l'ordre, du pain et l'armistice. »
Les divers incidents qui se sont produits dans la préparation de l'armistice ■doivent être étudiés de près. Peut-être quelques-uns d'entre eux, au premier abord, paraissent-ils négligeables. En réalité, ils ont tous une grande importance. En les rapprochant, on lait jaillir la lumière indispensable pour éclairer, non seulement les discussions qui ont suivi l'armistice lui-même, mais aussi les discussions plus confuses encore qui ont précédé et suivi le traité de paix.
Chez les Alliés, les conditions de l'armistice avaient été, depuis le commencement d'octobre 1918, l'objet de multiples examens et de discussions approfondies.
Déjà, le 8 octobre, Foch remettait à Clemenceau ces indications d'une précision saisissante :
1» Libération de tous les pays encore occupés par l'ennemi, y compris, naturellement, l' Alsace-Lorraine ; 2° Occupation des pays rhénans; 3° De solides têtes de pont sur la rive droite.
Le 9 octobre, les chefs des gouvernements alliés se réunirent au ministère des Affaires étrangères, pour examiner chacun de ces points.
Sur une observation de L'oyd George, Foch et Clemenceau répétèrentavec force :
:< L'évacuation des pays envahis est un? condition nécessaire, mais nullement suffisante. »
Cependant LloydGïorge semblait préo:cupé parles impressions decertainsgénéraux anglais qui lui avaient dit : « La saison de vient très mauvaise et no; troupes sont très lasses. Peut-être ne réussirions-nous pas à briser h front allemand et à finir la guerre pour la fin de cette année. A quoi bon pousser l'ennemi à bout? »
Le 23 o:tobre, le président Wilson communiqua officiellement aux gouvernements français, britannique, belge et italien, l'ensemble des notes que, depuis le i octobre, il avait échangées avec le chancelier de l'Enpire allemand, corres-
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pondance qui, d'ailleurs, avait été publiée, au jour le jour, fragment par fragment.
Cette communication intégrale de M. Wilson était suivie de ces deux questions:
i° Après les assurances fournies par le chancelier, les gouvernements associés
sont-ils disposés à conclure la paix aux conditions et suivant les principes déjà
connus?
2° Si la réponse h la première question est affirmative, les gouvernements associés sont-ils disposés à demander à leurs conseillers militaires et à ceux des Etats- Unis de leur soumettre les conditions nécessaires que doit remplir un armistice de nature à protéger, d'une manière absolue, les intérêts d.es peuples en cause, et a assurer, aux gouvernements associés, le pouvoir illimité de sauvegarder et d'imposer les détails de la paix à laquelle le gouvernement allemand a consenti, pourvu toute-