III
— S'il m'est impossible de fixer une date, il est facile de vous répondre sur le fond. Voici, sur le fond, la réponse de vos conseillers militaires. Les conditions auxquelles nous nous sommes arrète's sont précisément celles-là mêmes que, après le succès complet de prochaines opérations, nous devrions et pourrions imposer. Conclusion. Si les Allemands acceptent ces conditions-là, inutile de continuer la bataille. »
En terminant, le maréchal Foch peignit, une fois de plus, en quelques traits saisissants, la situation militaire de l'Allemagne :
■ — Une armée qui, pendant trois mois, est forcée à la retraite ; qui, pendant trois
COMITE INTERALLIE A VERSAILLES.
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mois, subit de terribles pertes; qui, pendant trois mois, est hors d'etat d'ellectuer un redressement, c'est une armée battue. Cependant, elle accepte la bataille presque partout et partout elle s'acharne à une destruction systématique. La désorganisation militaire est un fait acquis. D'autre part, voici un autre fait :1a lutte se prolonge.
Restait à résoudre la question des clauses navales.
Le Conseil des amiraux persistait à demander la livraison et l'internement de la plus grande partie de la flotte allemande de surface.
Ici, M. Lloyd George intervint d'une façon imprévue.
Lui qui n'avait élevé aucune objection contre les clauses les plus sévères en ce qui concernait les armées de terre, exprima la crainte que les exigences des experts navals ne prolongeassent la guerre sans raison. Il n'hésitait pas à dire :
— Ajournons au moins les décisions jusqu'à ce qu'on sache si l'Autriche capitule vraiment. D'ailleurs, oui ounon, voulons-nous conclure vitela paix ou continuer
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la guerre pendant un an ? Prendre des bateaux, c'est sans doute chose tentante. Mais ce n'est pas là qu'est la question. Je vais vous rappeler où est la question des questions ! Aumoment où nous discutons, chacune de nos armées perd, par semaine, plus d'hommes qu'elle n'en a perdus dans n'importe quelle semaine depuis quatre ans d'une guerre sansparedle. Cette question-là doit rester toujours présente à notre pensée.
Une autre question, moins sanglante mais non moins grave, fut posée et résolue, le 2 novembre, par Clemenceau. Sur sa demande, dans le texte de l'armistice, on inscrivit les mots : « Réparation des dommages ».
Au même moment, la Conférence de Versailles fixait les termes des armistices demandés par la Turquie et par l'Autriche-Hongrie.
Quand les gouvernements de l'Entente se trouvèrent pleinement d'accord sur le texte de l'armistice qu'allait demander l'Allemagne, ils chargèrent le colonel House de le communiquer au président Wilson, en le priant « d'aviser le gouvernement allemand qu'un parlementaire mandaté pouvait être envoyé au maréchal Foch, le maréchal Foch, assisté d'un amiral anglais, ayant qualité pour agir ».
Le 5 novembre, à la tribune de la Chambre, M. Clemenceau, après avoir lu lentement le texte de l'armistice autrichien, annonça que les clauses de l'armistice allemand étaient transmises au président Wilson. Les applaudissements de toute l'Assemblée redoublèrent, quand il ajouta :
« Le président Wilson fera savoir au gouvernement impérial et... démocratique
de l'Allemagne que, pour connaître les conditions de cet armistice, il lui suffit de s'aJresser au maréchal Foch. »
La ferme résolution de capituler s'était, peu à peu, en dépit de mainte contradiction, imposée au gouvernement allemand.
On sait que, après le départ de Ludendorff, le chancelier avait pressé de questions les généraux von Mudra et von Gallwitz. Tous deux semblaient encore garder une lueur d'espoir. Mais, dès qu'ils apprirent la capitulation de l'Autriche-Hongrie, ils reconnurent tous deux que la continuation de la lutte devenait impossible.
Le 5 novembre, le général Grœner, qui surcédait à Ludendorff, dut avouer au Conseil des ministres :
« La résistance opposée par l'armée allemande aux assauts de l'ennemi ne peut plus être que de courte durée. La démoralisation s'accroît dans nos rangs. Nous devons nous replier jusqu'à la frontière. Combien de temps pourrons-nous y tenir? Personne ne le sajt. Tout dépend de ceci : l'ennemi qui nous presse utilisera-t-il ou n'utilisera-t-il pas tous ses moyens d'attaque? »
Cependant Grœner concluait, en diplomate plutôt qu'en homme de guerre : « Malgré tout, nous gagnerons le temps nécessaire aux négociations. Patientons quelques jours! »
On voyait trop que le Commandement allemand ne pouvait pas se résigner à la
GALLWITZ.
IC)I4- — LA GUERRE DU DROIT. ttlÛ
chute des Hohenzollern, encore moins au désarmement de l'Allemagne, c'e»t-à-dire à sa propre chute.
De son côté, Guillaume II ne songeait aucunement à abdiquer, même pour sauver sa dynastie. Il proposa au gouvernement « de continuer des négociations en vue de la paix, ma is en les rendant indépendantes des pourparlers en vue de l'armistice». Il expliquait longuement que l'armistice, considéré en lui-même, ne conduisait pas directement à la paix, mais que les négociations en vue de la paix, dirigées d'une façon plus habile, assureraient, pour l'armistice, des conditions meilleures. A l'en croire, « si le front allemand se consolidait, si le mauvais temps ralentissait les succès de l'Entente, si les négociations en vue de la paix faisaient de sérieux progrès, on verrait l'autorité de M Wilson et l'influence de certains éléments de l'Entente très favorables à la paix prendre un ascendant décisif».
En somme, la conclusion de Guillaume II était celle du général Grœner : « Patientons ».
Quand le général Mangin apprit que l'armistice avait failli être ainsi reculé, lui qui, le 18 juillet, près de la forêt de Villers-Cotterets, donnait le premier coup dans le flanc de la bête et qui était désigné pour l'achever, le 14 novembre, en Lorraine, s'écria :« Puisse le monde n'avoir pas trop à regretter que les vues de Guillaume II et du général Grœner n'aient pas prévalu dans les conseils du gouvernement allemand ! »
Mais quoi! A la fin d'otobre 1918, l'Allemagne était hors d'état de patienter.
Le drapeau blanc de la capitulation traverse nos lignes.
Le vice-président du Reichstag, M. Friedberg, résumait ainsi la situation : « Aucun Allemand ne sait plus où il en est. Tous se frappent la tète, sans pouvoir deviner comment ils se trouvent subitement devant l'abîme. »
Le 6 novembre, le Chancelier, prince Max de Bade, se décida à faire partir les plénipotentiaires chargés de négocier l'armistice. A propos de cette décision, un des plénipotentiaires, M. Erzberger, déclara : « L'ordre de lever le drapeau blanc, c'està-dire de capituler, nous a été donné, le 6 novembre, avec le consentement formel delà suprême direction militaire. Quand j'ai passé près du front, un de nos généraux m'a confessé que, de ses deux divisions, l'une n'avait plus que 437 hommes; l'autre, que 341 . L'écroulement de l'Allemagne n'est pas dû à la révolution, mais au mensonge constant des militaires. »
Dans la nuit du 6 au 7 novembre, Foch fut touché de ce radiotélégramme du gouvernement allemand :
« Le gouvernement allemand, informé parle Président des États-Unis que le maréchal Foch a été investi du pouvoir de recevoir ses représentants accrédités et de leur communiquer les conditions de l'armistice, fait connaître les noms des plénipotentiaires: secrétaire d'État Erzberger, ambassadeur comte von Oberndorf, général von Gundell, capitaine de vaisseau Vanselow, capitaine de cavalerie von Helldorf, et voudrait savoirl'endroit où ils pourront traverser les lignes françaises. En même temps, il demande une suspension d'armes dans l'intérêt de l'humanité »
Ces derniers mots du Haut Commandement allemand : Dans l'intérêt de l'humanité, respirent une hypocrisie tellement inattendue et tellement impudente qu'elle donne l'impression d'une ironie macabre.
Moins dune heure après la réception de la dépêche, le maréchal Foch répondit :
«novembre, 1 heure 25. Les plénipotentiaires allemands devront se présente! aux avant-postes français sur la route de Chimay-La Capelle-Guise, a [3 heures bo.s
Le général Debeney, qui commandait ce secteur, avait été prévenu. Il se fit représenter par le commandant de Bourbon-Busset et quelques officiers, qui attendirent les Allemands dans une villa, à La Capelle.
Nos soldats du 17 i° demeuraient immobiles à leurs postes de combat; tous se rendaient compte de ce qui allait se passer.
L'ennemi eut un long retard. Il avait si profondément ravagé la route! Ses sapeurs travaillaient en haie à la réparer tant bien que mal ! Tout à coup, à 2 1 heures, dans la nuit qu'épaississait un brouillard d'automne déjà glacial, s'avança un phare d'automobile qui, de tout son feu, illuminait un large drapeau blanc, emblème de la capitulation.
Sur le marchepied de la première voiture, un trompette, debout, lança dans l'ombre quatre notes déchirantes et prolongées. Comme un écho joyeux, éclatèrent alors et se répondirent en sonneries, dans tout le secteur, les clairons de notre 166e division.
Les automobiles allemandes s'arrêtèrent à Haudroy, petit village à deux kilomètres de La Capelle.
De la première voiture, descendirent Erzberger et le général von Winterfeldt qui remplaçait le général von Gundell.
Les plénipotentiaires furent conduits par nos officiers au Quartier Général delà Irearmée, établi au presbytère d'Homblières, à cinq kilomètres de Saint-Quentin. De là, après un repas, ils remontèrent en voiture jusqu'à Tergnier. Un train les y attendait, pour les transporter à la gare de Rethondes.
Les plénipotentiaires allemands devant le maréchal Foch à Rethondes.
A sept kilomètres de Compiègne, dans la direction de Soissons, la petite gare de Rethondes semble perdue, dans un des plus nobles paysages forestiers du monde. De grands arbres, de belles avenues, d'amples et harmonieux horizons, lui donnent, même aux jours les plus sombres de l'année, une sorte de sérénité souveraine. Aujourd'hui, sur un des grands arbres, on lit : « Ici était arrêté le train du maréchal Foch pour la signature de l'armistice, en novembre 1918 ». Écriteau qui, dans ce paysage de féerie, évoque le dénouement d'un drame sans pareil.
Arrivé le 7 novembre à 18 h. 27, le train spécial de Foch avait été garé sur une voie récemment construite pour l'A. L. G. P. (artillerie lourde à grande puissance).
Au point du jour, le train des Allemands apparut, refoulé lentement par l'arrière sur une autre voie de garage. Dans la forêt, entre les deux trains, on dut, à cause de la boue, établir une passerie en caillebotis.
« A quelle heure pourrons-nous être reçus? » demandèrent les Allemands.
Le maréchal Foch leur fitrépondre par le général Weygand : « Aneuf heures ».
Là-dessus, on leur servit à déjeuner. La façon dont on garnissait leur table, pour le café au lait, leur arracha des cris de radieuse surprise. Erzberger répétait : « Butter! Bultcr! Das ist nicht mog-licka. (Du beurre, du beurre! Cela n'est pas possible!)
Au premier coup de neuf heures, ils furent introduits dans le wagon dont le maréchal avait fait son bureau. Erzberger, vêtu d'un très vulgaire costume de voyage, avait une liberté de mouvements et de propos qui contrastaitavec l'accablante mission dont il était chargé. Sa large face de vieil étudiant ressemblait de plus en plus au portrait que l'abbé Wetterlé, son ancien collègue du Reichstag, en trace de
deux coups de crayon : une pleine lune barrée d'une brosse à dents. Ancien instituteur wurtembergeois, devenu chef du Centre à force de basses intrigues, et millionnaire à force d'affaires louches, Erzberger s'était montré, au début de la guerre, un acharné partisan des plus vastes annexions. Chargé de la propagande à l'étranger, il rémunérait abondamment tous les efforts, sans oublier aucun de ceux qu'il multipliait en personne. Dès que le régime impérial commença à s'effondrer, il offrit ses services à n'importe quel régime nouveau.
Le général von Winterfeldt était loin d'avoir l'aplomb jovial de ce financier. Les Français qui l'avaientconnu attachémilitaire à Paris, s'étonnaientde le voir siaffaissé et si vieilli. En 191 2, pendant qu'il suivait nos grandesmanœuvres dansle Sud-Ouest, il avait été victime d'un accident d'automobile. La France, la bonne France, pour panser sa blessure, lui avait donné la croix de la Légion d'honneur. Il s'en était montré reconnaissant à la manière prussienne : tout de suite, il avait fondé, près de la frontière espagnole, un centre d'espionnage et de désertion. A Rethondes, pour se présenter devant le maréchal Foch, il mettait son ruban rouge. Le maréchal lui fit dire : « Je vous autorise à enlever cette décoration .» Il l'enleva. Mais pourquoi la mettaitil? Toujours la manière prussienne 1 Le Prussien a toujours deux plans : flatter et blesser. Il vous marche sur le pied parce qu'il est empressé et maladroit; il appuie parce qu'il est méchant.
La délégation allemande Erzberger président, Winterfeldt, Oberndorf, les capitaines Vanselow et Geyer, fut introduite, dans le wagon-bureau du maréchal Foch, par le général Weygand. Chacun de ses membres prit place devani la table, à l'endroit où son nom était inscrit. Alors, le maréchal Foch entra, vêtu de son uniforme gris de fer, avec deux rangs de décorations en ruban, et coiffé de son képi à feuilles d'or. L'amiral anglais Wemyss était à sa gauche; le général Weygand, à sa droite.
— Messieurs, dit-il, à qui ai-je l'honneur de m'adresser? De la part de qui venez-vous?
Dans cette question, il y avait tout un monde ou, plus exactement, la ruine de tout un monde qui s'était cru inébranlable 1
AMIRAL WEMYSS.
(Photo Manuel.)
« De la part de qui venez-vous? »
Au nom de qui les plénipotentiaires allemands allaient-ils parler ?
En même temps que le trône des Habsbourg, le trône des Hohenzollern s'était écroulé.
L'Allemagne, dans l'épouvante de l'invasion, s'abandonnait au désordre. L'anarchie, prêchée par les bolchevistes, avait éclaté d'abord dans les ports, à Hambourg et à Kiel. Marins et ouvriers, arborant le drapeau rouge, y formaient des Soviets.
1122 '9'4- ~ LA gue;;rë du droit.
Le prince Henri dî Prusse, grand-maître de la Marine, oncle de l'Empereur, s'était enfui. Des insurrections suivirent, à Leipzig et à Stuttgart.
Le 7 novembre, à Munich, une assemblée vota « l'abdication du roi et l'acceptation de l'armistice ». Le lendemain, cette assemblée publiait, en l'honneur de la République bavaroise, un manifeste, signé par le socialiste Kurt Eisner, sorti de prison depuis la veille.
Dans plusieurs grandes villes, les prisons s'étaient ouvertes. Les trains cessaientde circuler. Des Comités d'ouvriers, de soldats et de paysans avaient pris la place des autorités militaiies, particulièrement à Augsbourg, à Cologne, à Hanovre,
à Magdebourg, à Dresde, à Dusseldorf, à Essen. Sur le front, un Soviet imposait sa volonté à Hindenburg.
Le 9, à Berlin, Fehrenbach, président du Reichstag, proclama la « République allemande ». Ce fut le fameux samedi rouge, <\uz certains Allemands rêvent d'inscrire parmi les grandes journées émancipatrices de l'humanité.
Guillaume II avait interrompu ses Conseils de cabinet au moment où ils prenaient une importance capitale. Sans prévenir le Gouvernement ni aucun homme d'Etat, il avait quitté l'armée pour se réfugier en Hollande avec son fils aîné. La lâcheté de l'Empereur, qui s'enfuyait ainsi, n'avait d'égale que celle des socialistes comme Scheidemann ou des « centristes » comme Erzberger, qui, après avoir approuvé sans réserve tous les crimes de ses armées, en Belgique et en France, essayaient d'en rejeter sur lui seul toute la responsabilité. En partant, il faisait annoncer qu'il abdiquait en tant que roi de Prusse et non pas en tantqu'Empereur allemand. Malgré l'ultimatum des socialistes, il ne devait signer son abdication en tant qu'Empereur que le 28 novembre, au fond de sa retraite, à Amerongen. Quant au chancelier Max de Bade, toutde suite il avait remis ses pouvoirs au socialiste Ebert, ancien ouvrier bourrelier.
Ainsi disparaissait l'éphémère successeur du chancelier Hertling, lequel avait succédé au chancelier Michaé'lis, lequel avait succédé au chancelier Bethmann-Hollweg, dont leur était venue leur devise, à tous : « Nécessité fait loi ».
Quel était cet homme qui remplaçait ainsi brusquement le prince Max de Bade ? Ebert, né à Heidelberg en 1871, à peine sorti de l'école primaire était entré en apprentissage. Bientôt, la lecture des publications socialistes l'occupa plus que la confection des selles et des harnais. Grâce à son humeur à la fois engageante et docile, il devint secrétaire d'un groupement social-démocrate, puis membre du Comité central de la sociale-démocratie. Au Reichstag, oùil entra en 19:2, ilafflcha une modération voisine de la neutralité. On ne lui connaissait même pas d'ennemi. De petite taille, de forte corpulence, cheveux bouclés, barbiche en pointe, ce révolutionnaire de profession réalisait le type du besserer Handwerker, artisan bonasse sur qui vient de tomber un gros héritage.
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