HENRI DE PRUSSE
En somme, sa nomination au poste de Chancelier, puis de Président de la Republique, constitua toute la Révolution allemande. A peine si Berlin assista à quelques incidents un peu vifs, soit à la caserne des fusiliers de la Garde, dans la Friedrichslrasse, artère centrale, soit au Marstall, écuries du roi. Ce Fritz Ebert, que la malice berlinoise appelait Fritz-le-Petit, en feignant de l'opposer à Frit\-dei- Grosse, Frédéric-le-Grand, restait le plus effacé des hommes. Mieux que personne, il convenait donc pour jouer le premier rôle dans cette ample mystification qui s'appeile la Révolution allemande.
En même temps que le roi Louis III de Bavière, abdiquaient le roi de Wurtemberg, le grand-duc de Saxe-Weimar, le duc de Brunswick, le prince Henri de Reuss, le prince Léopold de Lippe. Toutes les couronnes tombaient, mais pas une tête couronnée. Les deux grandes révolutions de l'histoire, celle d'Angleterre et celle de France, s'étaient caractérisées par l'exécution capitale d'un roi : Charles Ier en 1648 ; Louis XVI, en 1793. Or, l'Allemagne comptait une vingtaine de souverains qui, par leur inconscience et leur déloyauté, venaient de lui (aire tuer un million et demi d'hommes et de conduire ses États à la ruine. Et tous ces souverains, avec tous leurs héritiers, jouissaient d'une parfaite immunité et pouvaient, dansuneretraite dorée, à quelques pasde leurs palais, devant les statues intactes de leurs aïeux, attendre paisiblement le rétablissement de leur trône.
D'ailleurs, dès le début, la révolution allemande manqua de ce qui faisait l'honneur et la vie même des révolutions véritables : la toi dans les principes et la générosité dans Jes aspirations. A Berlin, le Comité d'ouvriers et de soldats, que représentait Ebert, avait contre lui Karl Liebknecht et le Comité Spartacus, qui réclamaient « une révolution vraiment révo- (Photo Ro,0
lutionnaire ». A côtéd'eux, le plus ardent pamphlétaire de l'Allemagne, Maximilien Harden, foulant aux pieds tout ce qu'il avait écrit, en 19 14, à la gloire de la guerre impériale, fulminait un réquisitoire impitoyable non seulement contre l'impérialisme allemand, maiscontreles prétendusdémocrates qui laissaient cet impérialisme impuni. Il s'écriait : « Cinquante-deux mois de domination en Belgique, avec rapt des matières premières, des machines, des marchandises de toutes sortes, des milliards en argent comptant et en billets de banque, avec violation du droit, travail forcé, déportation, et, en dernière heure encore, avec destruction de villes industrielles et pillage ! Cinquante-deux mois de domination dans la France du Nord, avec pillage, dévastation, destruction des cathédrales, des châteaux, des usines, des fabriques, des arbres fruitiers ! Cinquante-deux mois de guerre universelle, avec bombardements aériens, contraires à tous les usagesreconnus, torpillages de paquebots et de navires-hôpitaux, pactesclandestinsunissant l'Allemagneaux Irlandaiset aux Flamands; introductionde bombes et debacillesdansles pays neutres! Ajoutez, à tant d'atrocités, des massacres immenses en Arménie et, partout, la corruption, la fraude, le vol, la violation secrète ou publique du Droit ! Voilà
I 1*4 ,9I4- — IA GUERRE l)U DROIT.
des forfaits sans précédent, dont on aurait dû sur l'heure arrêter et juger les auteurs les plus haut placés. »
Au réquisitoire de Maximilien Harden, comme aux menaces <c spartacistes », Ebert répondait : « Voyons le danger où il est. En ce moment, nous devons écarter l'invasion, éviter la famine, décider les fonctionnaires de tous les degrés à demeurer à leur poste et, avant tout, signer l'armistice. »
Quarante-huit ans avant, la France qui venait de perdre toutes ses ai mées réguliètes à Sedan et à Metz, avait continué la lutte pour sauver l'honneur. L'Allemagne ne songeait qu'à l'intérêt.
Le 10 novembre, à 20 heures, Ebert et Scheidemann convoquèrent le Président et les membres les plus autorisés du Reichstag. Après un rapide exposé des faits nouveaux, Ebert demanda : « Quelqu'un d'entre vous se prononce-t-il contre l'armistice?» Pas un mot. Après quelques minutes du plus tragique silence, Ebert donna lecture de ce télégramme, qu'il expédia à 21 heures : « Le gouvernement allem and accepte les conditions qui ont été formulées, le 8 novembre. »
Rien n'était plus vague que cette formule : « le gouvernement allemand ». En revanche, rien ne fut plus précis que les conditions posées.
Les conditions de l'armistice.
A la question posée, le S novembre, par le maréchal Fochaux plénipotentiaires allemands:» Qui êtes-vous? De la part de qui venez- vous? » , Erzberger avait répondu : « Nous sommes les plénipotentiaires envoyés par le gouvernement allemand. Voici nos lettres de crédit. »
— Je vais lire cela, dit le maréchal.
Et, suivi de l'amiral Wemyss, il rentra dans son wagon particulier.
Les lettres de crédit, signées Prince Max de Bade, désignaient, comme chef de la mission militaire, le général von Winterfeldt, à la place du général von Gundell. Ce von Gundell, commandant un détachement d'armée en Alsace, était parvenu à esquiver l'infâme honneur qu'on lui réservait !
Quelques minutes après, Foch retourna au wagon-bureau et, sans ^'asseoir, demanda :
— Quel est l'objet de votre visite?
Erzberger répondit :
— Recevoir les propositions des Alliés, pour arriver à un armistice sur terre, sur mer...
Foch l'interrompit :
— Je n'ai pas de propositions à faire.
Tout de suite, le diplomate Oberndorf se porta au secours d'Erzberger.
— Si Monsieur le Maréchal aime mieux, nous dirons que nous venons pour avoir communication des conditions auxquelles pourrait se signer l'armistice...
Le piège restait trop visible.
■ — Je n'ai à vous faire aucune communication, interrompit Foch.
Alors, Erzberger tira de sa poche un papier et lut le passage de la note où le président Wilson annonçait que le maréchal Foch était « autorisé à faire connaître les conditions de l'armistice ».
— L'armistice ! s'écria Foch. Soit ! Oui ou non, le demandez-vous ?
— Nous le demandons, répondirent vivement ensemble Erzbergeret Oberndorf.
— En ce cas, jevais vous faire connaître à quelles conditions lesgouvernements alliés, par mon intermédiaire, consentent à vous l'accorder.
ig 14.
LA CilfKRE DU DRO] 1'.
Cela dit, le maréchal s'assit. Tous l'imitèrent. Le général Weygand lut les conditions.
A mesure que les clauses militaires se succédaient, Winterfcldt pâlissaitet baissait la tête. Erzberger, à qui on venait de remettre une copie du document, en suivait la lecture, des yeux et du doigt, avec l'attention dégagée d'un procédurier. Les principaux passages étaient, au fur et à mesure, traduits en allemand pour tous les plénipotentiaires.
Quand on arriva aux clauses navales : liviaison de toute la flotte de guerre allemande, Winterfeldt eut un sursaut :
— Livrer notre flotte sans qu'elle ait combattu 1
— Elle n'a qu'à sortir, répliqua l'amiral Wemyss.
Après la lecture qui, avec les traductions, dura plus de cinquante minutes, Foch conclut:
— Messieurs, je vous laisse ce texte. Vous avez soixante-douze heures pour y répondre. D'ici là, vous pouvez me présenter des obseivations de détail.
— De grâce, Monsieur le Maréchal, s'écria Erzberger, n'attendez pas ces soixante-douze heures. Dès aujourd'hui même, vous devez arrêter les hostilités. Nos armées sont en proie à l'anarchie. Le bolchevisme, qui gagne l'Allemagne, menace toute l'Europe et la France elle-même !
— Je ne sais pas, répondit Foch, dans quel état sont vos armées. Mais ]e sais dans quelle situation sont les miennes. Non seulement ie n'arrêterai pas l'orîensive, mais je vais donner l'ordre de redoubler d'énergie en la continuant.
A ces mDts, Winterfeldt s'était levé. Étalant, d'une main tremblante, les feuillets de la communication écrite au nonï de « la délégation allemande », il débutait ainsi :
— Bien que le gouvernement allemand soit absolument décidé à étudier le plus vite possible
les clauses de l'armistice, un délai sera indispensable. Il faut que nos Etats-Majors se concertent sur les détails de l'exécution. Or, comment pourraient-ils communiquer et discuter ensemble, si les hostilités n'étaient pas interrompues? Je vous demande donc une suspension d'armes pour plusieurs raisons techniques... Foch l'arrêta.
— Sans doute, les discussions techniques seront tout à fait opportunes dat.s soixantt-douze heures. Mais pas avant ! D'ailleurs, ce chiffre de soixante-douze heures a été fixé parles gouvernements alliés dont je suis le mandataire. D'ici là, l'offensive continue.
— Un mot encore, reprit Erzberger. Pourrons-nous avoir des entretiens particuliers avec !a délégation alliée ?
— Oui. Le général Weygand et l'amiral Hope sont autorisés, pour les discussions de détail, à s'aboucher avec vous.
EBZBERGEP.
Les trois jours, fixés pour le délai, couraient à partir du 8 novembre, 1 1 heures du matin, heure française.
Le capitaine allemand Helldorf fut chargé de porter au gouvernement de l'Allemagne le texte officiel des clauses del'armistice. On lui remit un repas froid, serré dans un panier. Au même moment, l'ordre lui vint d'attendre que quelques lignes fussent ajoutées à son message. C'était justement l'heure du déjeuner. Il se mit à table et mangea chaud. A la fin de cette aubaine, sur laquelle il n'avait pas compté, lemessagecomplété lui fut rendu. « Vite, en route ! — Bien», répondit-il avec un empressement correct. Mais, sur le seuil, il joignit lestalons etdemanda respectueusement le panier contenant le repas froid. Le général Guillaumat, à qui on signala ce menu fait, se contenta de sourire: «Bah! ce doit être un vrai soldat, puisqu'il ne s'embarque pas sans biscuit. »
A vrai dire, la précaution prise parle capitaine Helldorf ne fut pas de trop. Les multiples épreuves qui l'attendaient prouvèrent, une fois de plus, la désorganisation, le désordre et le désarroi de l'armée allemande. Au moment où, pour se rendre au Grand Quartier Général de Spa, dûment prévenu de son retour, il se présenta aux avant-postes allemands, il eut beau agiter son drapeau blanc : il fut accueilli par des coups de fusil. La nuit tombait. II fit sonner le clairon. La fusillade redoubla.
Pendant de longues heures, entre les fusils et le clairon, se continua le duo. Nctre Etat-Major, averti de ce fâcheux malentendu, prépara en hâte un avion muni de deux flammes blanches à la carlingue. Mais, au point du jour, Helldorf, porteur de la réponse que l'Allemagne implorait, réussit à poursuivre sa route en automobile. 1
Pendant tout ce temps, à Rethondes, Erzberger et ses collaborateurs, dans leurs entretiens avec le général Weygand et l'amiral Hope, travaillaientà démontrer que l'armée allemande était la seule force capable de maintenir un peu d'ordre en Allemagne et de protéger la France contre le bolchevisme. A les en croire, la France avait tout intérêt à ne pas détruire l'armée allemande en lui enlevant ses mitrailleuses et ses locomotives. Le 9, ils reçurent un renfort précieux dans la personne du major von Bapst qui, au Grand Quartier Général de Ludendorff, avait été à la tête du service des communications et des transports. Bapst annonçait que les spartacistes occupaient tous les ponts du Rhin.
— Pasun train ie ravitaillementne peut plus passer le fleuve. L'armée allemande est embouteillée en Belgique. L'an dernier, à pareille époque, à Brest-Litovsk, nous dictions la paix aux bolchevistes. Aujourd'hui, le bolchevisme pénètre chez nous en maître.
D'autre part, Foch venait d'apprendre la démission du chancelier Max de Bade et les troubles qui bouleversaient l'Allemagne. D'heure en heure, les plénipotentiaires allemands lui faisaient remettre de nouvelles observations écrites.
— Un déluge de papier! disait-il. L'Allemagne essaie sur moi le procédé de la submersion.
Le 10, à 9 heures du matin, il leur fit porter sa réponse, laquelle était négative sur presque tous les points. Le même jour, à 17 heures, il leur rappela que toutdevait être terminé pour le lendemain, à 1 1 heures. Leur signature ne pouvant être donnée qu'avec l'autorisation du gouvernement allemand, ce gouvernement devait donc répondre sans le moindre retard.
— Un retard ? déclara Winterfeldt à Weygand. Il n'y en aura pas. Que le nouveau chancelier s'appelle Ebert, Haase ou Liebknecht, soyez sûr que, en ce moment, il signe l'armistice.
Winterfeldt ne se trompait pas. A 19 heures, le maréchal Foch reçut communication d'un radiotélégramme, capté par notre télégraphie sans fil :
Iqi-l-
« Gouvernement allemand à plénipotentiaires allemands.
« Vous êtes autorisés à signer l'armistice. Signé : Le chancelier de l'Empire. »
Cette signature était accompagnée du chiffre 606, convenu d'avance pour confirmer les pouvoirs.
Suivaient un long message de Hindenburg et une longue note du gouvernement. C'était une double protestation contre les exigences des Alliés « qui n'hésitaient pas à condamner à la famine un peuple entier, y compris les femmes et les enfants ».
— Etes-vous prêts à signer? demanda-t-on à Erzberger.
— Oui. Qu'il nous soit seulement permis de déchiffrer entièrement le texte qui suit la dépêche du chancelier.
A minuit, les plénipotentiaires prévinrent le maréchal qu'ils étaient à ses ordres.
Dès qu'ils furent introduits dans le wagon-bureau, le maréchal leur fit donner lecture des conditions définitives, texte complet avec deux annexes.
Lecture faite, ils insistèrent pour obtenir de nombreuses modifications. Le maréchal, « pour raisons techniques », leur accorda trois atténuations : 25 000 mitrailleuses à livrer au lieu de 3000051700 avions, au lieu de 2000; 5 000 camions au lieu de 10 000 En outre, il leur promit « de promptes mesures pour le ravitaillement de l'Allemagne ».
A 5 heures, tout se trouva réglé. Les Français et les Anglais signèrent, puis les Allemands. Le porte-plume qui avait servi aux vainqueurs fut gardé par Foch ; celui qui avait servi aux vaincus lut offert, en trophée, à Clemenceau ; plus tard, le wagon lui-même devait être remis au Musée de la guerre.
Le train des Allemands partit de Rethondes, à midi, pour Tergnicr. Delà ils regagnèrent Spa en automobile.
A 7 heures, Foch s'était rendu à Paris. A 9 heures, il était chez Clemenceau. Le premier mot de Clemenceau fut :
— Quelles concessions leur avez- vous laites?
Après avoir répondu à cette question.
Foch demanda que, pour annoncer officiellement l'armistice, le canon fût tiré à 1 1 heures.
Clemenceau préférait que l'on attendît jusqu'à 4 heures de l'aprèsmidi.
— Nous ne devons lire les clauses de l'armistice au Parlement qu'à l'heure où la Chambre des Communes pouna en être informée.
Foch répliqua :
— Les armées alliées sont alertées depuis la nuit. Le dernier coup de fusil sera tiré à 1 1 heures. Tout le monde le saura.
— Hé bien ! à 1 1 heures, le canon.
En quittant Clemenceau, Foch lui dit :
— Mon travail est fini. Le vôtre commence.