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L ARMISTICE. — LA. FOULE PLACE DE LA MADELEINE

(Photo Meurissc.)

L'Assemblée, en attendant le premier coup de quatre heures, expédiait son travail habituel, suivant l'ordre du jour. Tout à coup, une immense clameur remplit la salle. Clemenceau arrivait. Paris débordant d'allégresse, acclamait le Ministre de la Guerre du Droit.

Clemenceau monta à la tribune et posa devant lui un cahier à couverture verte, plié en deux.

L'Assemblée entière l'applaudissait, dans un mouvement d'unanimité irrésistible. Le socialiste Jean Bon et l'abbé Lemire, du même geste, tendaient les mains vers lui. Et Clemenceau songeait aux 107 députés de l'Assemblée nationale de Bordeaux qui, le 1 e' mars 1 87 1 , avaient signé, avec lui, une si poignante et si prophétique protestation contre le traité de paix livrant l'Alsa:e et la Lorraine à l'Allemagne.

Ce cahier à couverture vertequ'il apportait à l'Assemblée, le 11 novembre 1918, contenait la réparation du droit et la restitution à la Fiance de ses deux provinces inébranlables.

Mais, d'abord, son patriotisme éprouvé lui ordonna de mettre à profit l'émotion sublime de l'Assemblée.

D'une voix assourdie par des larmes de joie, il dit :

— Faisons-nous les uns aux autres, en ce moment sans pareil, le serment de toujou s travailler, de toutes les forces de notre cœur, au bien public.

Tous les cœurs sans doute firent ce serment.

Alors il lut lentement les clauses de l'armistice.

ti Evacuation, en quinze jours, delà Belgique, de la France, du Luxembourg, de l'Alsace et de la Lorraine. Rapatriement de tous les habitants. Les troupes allemandes qui n'auraient pas évacué ces territoires seraient laites prisonnièresde guerre.

Livraison de 2 boo canons de campagne et de 2 5oo canons lourds, de 25 000 mitrailleuses, de 3 000 mir.enwerfer, de 1 700 avions de chasse et de bombardement, de tous les avions de bombai dément de nuit.

Evacuation, entrente et un jours, des pays de la rive gauche du Rhin.

Garnisons alliées aux points stratégiques, ainsi qu'à Mayence, à Coblentz. à Cologne, avec têtes de pont de trente kilomètres de rayon et zone neutre de dix kilomètres parallèle soit au Rhin soit aux tètes de pont.

Dans tous les territoires évacués par l'ennemi, toute évacuation des habitants sera interdite.

Les installations militaires de toute nature seront livrées intactes. De même, les approvisionnements militaires, vivres, munitions, équipements, qui n'auront pas été emportés dans les délais d'évacuation fixés. Les dépôts de vivres pour la population civile et le bétail devront être laissés sur place.

Les voies et moyens de communication de toute nature, voies ferrées, voies navigables, routes, ponts, télégraphes, téléphones, ne devront être l'objet d'aucune détérioration.

Seront livrés, en trente et un jour?, 5ooo locomotives et i5oooo wagons; seront livrés, en trente-six jours, 5ooo camions automobiles, plustout le personnel et tou-t le matériel du réseau d'Alsace-Lcrraine et des pays de la rive gauche du Rhin. »

L'Assemblée s'éiait levée et applaudissait. Toutes les clauses de cet armistice lui semblaient autant de précautions souveraines, assurant la sécurité de la France. A cha:une de ces clauses elle croyait entendre le bruit d un solide veriou, vigoureusement tiré.

Et elle n'en était encore qu'à l'article VII. Restaient vingt-quatre autres articles à lui lire :

« Tous les approvisionnements, en charbons, en matières d'entretien, en matériels de voies, de signalisation et d'atelier, seront laissés sur place. Les approvisionnements seront entretenus par l'Allemagne, en ce qui concerne l'exploitation des voies de communication des pays de la rive gauche du Rhin.

Désignation en quarante huit heures, sous peine de représailles, des dispositifs de mines.

Droits de réquisition aux Alliés.

Entretien par l'Allemagne des troupes d'occupation, non compris l'AIsacc- Lorraine. »

Les applaudissements redoublaient, encore plus enthousiastes. L'Assemblée française saluait au passage ce dernier ariicle, si fier et si délicat, qui marquait si bien que l'Alsace et la Lorraine étaient considérées comme teiritoiie de pure France

« Articles X et suivants. — Rapatriement immédiat, sans réciprocité, de tous les prisonniers de guerre.

Retrait immédiat des troupes allemandes des territoires d'Autriche- Hongrie, Turquie, Roumanie, Russie.

Renonciation aux traités de Brest-Litovsk et de Bucarest, ainsi qu'aux traités supplémentaires.

Evacuation de l'Afrique orientale.

Rapatriement, sans réciprocité, de tous les internés civils et otages. Réparation des dommages. Interdiction d'enlever les valeurs publiques pouvant servir de gages aux'Alliés.

Restitution de l'or russe et roumain.

Cessation immédiate des hostilités sur mer. Indication de l'emplacement des bâtiments allemands. Avis aux neutres de la liberté de navigation pour les navires de guerre alliés.

Restitution, sans réciprocité, de tous les prisonniers de guerrealliés.

Livraison aux Alliés et aux Etats-Unis de tous les sous-marins, y compris tous les croiseurs sous-marins et tous les mouilleurs de mines, actuellement existants, avec leur armement et leur équipement complets, dans les ports désignés par les Alliés et par les Etats- Unis. Ceux qui ne peuvent pas prendre la mer seront désarmés de personnel et de matériel, et devront rester sous la surveillance des Alliés et des Etats-Unis. Désarmement et internement, en sept jours, dans les ports neutres ou alliés, des navires de guerre de surface allemands désignés : 6 croiseurs de bataille, 10 cuirassés d'escadre, 8 croiseurs légers dont 2 mouilleurs de mines, 5o destroyers des types les plus récents. Désarmement et surveillance, par les Alliés, dans les ports allemands, de tous les autres navires de surface. Droit de draguer tous champs de

l'armistice a paris sur les boulevards.

iPhoto Meurisse.)

!l3o IQI-1- — LA GUERRE DU DROIT.

mines qui devront être désignés. Liberté de navigation pourlcs marines de guerre ou de commerce alliées, dans la Baltique.

Occupation de tous les ouvrages de défense allemands, du Cattégat à la Baltique.

Maintien du blocus, les navires de commerce allemands restant sujets à capture.

Ravitaillement de l'Allemagne dans la mesure reconnue nécessaire.

Groupement et immobilisation, dans les bases allemandes, de toutes les forces aériennes.

Evacuation des ports de la mer Noire, avec remise de tous les navires et matériels allemands, neutres ou russes. Restitution, sans réciprocité, de tous les navires de commerce alliés au pouvoir de l'Allemagne et interdiction de destruction avant restitution. Notification par l'Allemagne aux neutres de l'aliénation des restrictions imposées à leur trafic maritime. Interdiction de transfert sous pavillon neutre.

La durée de l'armistice est fixée à trente-six jours avec faculté de prolongation. »

Lorsque M. Clemenceau ajouta : « Le feu a cessé ce matin, à n heures, sur tout le front », un coup de canon retentit sous la voûte même du Palais Bourbon.

Paris, qui si longtemps avait entendu le canon d'alarme, souriait au canon de la délivrance et de la paix.

Avant de refermer le cahier vert, Clemenceau rappela comment la France s'était libérée par la force de ses armées héroïques. En énumérant les signataires de l'armistice, il lança comme un appel de gloire le nom de Foch.

Puis, des larmes mouillèrent de nouveau sa voix:

— J'adresse, dit-il, au nom du peuple français, au nom du gouvernement de la République française, le salut de la France une et indivisible à l'Alsace et a 'a Lorraine retrouvées. Honneur, immortel honneur à nos grands morts qui nous ont lait cette victoire I Quand nos vivants, de retour sur nos boulevards, passeront devant nous, en marche vers l'Arc de Triomphe, nous les acclamerons. Qu'ils soient salués d'avance pour la grande œuvre de reconstitution sociale. Grâce à eux, la France, hier le soldat de Dieu, aujourd'hui le soldat de l'Humanité, sera toujours le soldat de l'Idéal. »

Les coups de canon et les applaudissements de l'Assemblée avaient, comme à l'envi, ponctué ces phrases. La Marseillaise, entonnée par tous les assistants, députés, diplomates, journalistes, spectateurs et spectatrices, en couronna la conclusion.

A l'unanimité, la Chambre proclama que nos grands soldats et leurs grands chels, le maréchal Foch et le citoyen Clemenceau avaient bien mérité de la patrie. A ces deux noms furent ajoutés ceux du maréchal Joftreet du président Poincaré.

La joie de Pans se manifestait avec cette grâce cordiale et pittoresque qui n'appartient qu'à la grande ville. Un immense espoir soulevait la patrie vers l'avenir allranchi. De toutes parts des cortèges se formaient. Les mains se serraient, au hasard, fraternellement :

« Enfin, on les a eus. — Oui, mais qu'on ne les laisse pas échapper ! »

A la veille de la libération.

Au moment où l'armistice allait être signé, les principales personnalités d'Alsace et de Lorraine qui se trouvaient à Paris, se réunirent, sous la présidence de M. Jeanneney, sous-secrétaire d'Etat, au Grand Amphithéâtre de la Sorbonne. M. Maurice Barrés, M. Jules Siegfried, ancien ministre, président de l'Union des

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Sociétés alsaciennes-lorraines, M. Andler deStrasbourg, professeur à la Sorbonne, les maires des villes d'Alsace délivrées depuis 19 14, enfin, au nom de M. Clemenceau, M. Jeanneney saluèrent nos deux provinces et mirent en lumière ce que la France attendait de son unité qui allait être restaurée.

Dans cette réunion, nous eûmes l'honneur de résumer ainsi les sentiments que la prochaine délivrance de l'Alsace et de la Lorraine inspiraient à la France :

J'étais enfant, à Metz. — « Demain, me dit mon père, Nous monterons sur la Cathédrale, tous deux. » C'était mon seul souhait. Pendant la nuit entière, Je fis l'ascension d'un élan bienheureux.

Pourtant, le lendemain, le début fut sans grâce. La tour était si noire et l'escalier si durl Pas de rampe. Une corde au mur froid comme glace, Et mes doigts s'écorchaient sur la corde et le mur.

Mon père, de son pas et de sa voix tranquille, Me soutenait, disant tout bas à mon côté :

— « Monte encore plus haut et tu verras la ville ». Soudain, Metz m'apparut en sa pure beauté.

C'est la ville française et charmante entre toutes, Avec son fier labeur d'un si loyal essor, Avec ses nobles toits, ses magnifiques routes, Et ses épais vergers piqués de prunes d'or,

Avec son fleuve exquis aux bras pleins de caresse, Avec ses coteaux droits groupés à l'horizon, Avec ses vieux remparts d'auguste forteresse. Vierge que l'ennemi n'eut que par trahison 1

— « Monte encore plus haut. Tu verras la Lorraine. » De nouveau, je montai vers le ciel souriant

Et vis, dans sa douceur fertile et souveraine, Mon cher pays natal s'étendre à l'Orient.

Pays robuste et bon, pays de grâce austère, Qui brise l'ouragan et confond les défis 1 Ses trésors sont sans fin dans le fond de sa terre, Ses vertus sont sans nombre aux âmes de ses fils.

— « Monte encore plus haut, et tu verras la France. Regarde 1 Les premiers sommets qu'on voit ici, C'est Sainte-Geneviève et les deux monts d'Amance, Avant-postes du Grand Couronné de Nancy.

Ces immenses forêts qui moutonnent si drues

Autour de quelque chêne érigé comme un mât,

Ces champs si réguliers où rampent les charrues,

Ces beaux cours d'eau : Moselle et Meuse et Rupt de Mad,

L'Allemagne, enivrée à sa propre fortune, Et rêvant d'imprimer son poing de fer sur tout, Guette, pour attaquer, la minute opportune, Mais la France, l'épée en main, sera debout.

La France est la droiture en acte, fille aînée De la Justice en qui l'avenir s'éclaira. A la bataille des batailles condamnée, A la Victoire des Victoires, elle ira.

Toute cette nature où régnent tous les charmes,

Un jour inévitable et peut-être demain,

Elle retentira d'un monstrueux bruit d'armes :

Ses beaux cours d'eau seront rougis de sang humain.

— « Monte encore plus haut et tu verras l'Alsace ! » Par delà les flots bleus des Vosges, elle étend

Ses plaines, ses cités à l'ardeur jamais lasse, Ses villages au mur solide, au cœur constant.

L'Alsace, beau jardin, vrai jardin de délice Dont l'Allemagne a fait un cercle de l'enfer. Doit aussi retourner à la France, ô Justice I Retrouvant son bonheur dans la chair de sa chair.

Cette terre d'Alsace est pour tout homme libre Le symbole du Droit rétabli sans retour, C'est le gage sacré du monde en équilibre. Le chemin de la paix passera par Strasbourg.

— « Monte encor, monte encor, et regarde le monde, Plus loin, cent fois plus loin que ne portent tes yeux, Partout doit se fonder, un jour, la foi profonde.

Tu verras l'aube sainte éclairer tous les cieux. »

De l'abjecte prison, l'humanité s'évade, L'Allemagne pour elle en vain forgea des fers. C'est sur le globe entier une immense croisade, La Croisade du Droit, délivrant l'univers.

La France a tout souffert d'abord. Dans son martyre, Ses soldats ont livré des combats de géants. Mais le monde comprit son devoir. Dieu l'inspire. Une jeunesse en fleur passa les Océans.

La France, en ayant tout souffert, sauva le monde, Et le monde sauva la France. Rien de plus. Ces mots, ces triples mots de vérité féconde, Ce sont les plus divins qu'en histoire on ait lus.

Nos chers morts qui, du fond de la tombe fleurie, Comme un rempart sacré protègent la Patrie, Attendent la rançon de toutes leurs douleurs. Visibles pour nous seuls jusque dans la nuit noire, Ils tiennent leurs yeux pleins de gloire Fixés sur nos yeux pleins de pleurs.

Si l'on eût fait la paix que l'ennemi demande.

Une paix sans victoire, une paix allemande,

Les yeux de nos chers morts, douloureux et meurtris.

Ces yeux qui ne voudraient pourtant que nous sourire,

Se chargeraient, pour nous maudire,

De colères et de mépris.

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Mais certe, il n'en fut pas ainsi. La France est digne Du sang versé pour elle à flots par ses enfants. Gloire à la Croix des morts! Nous vaincrons par ce signe, Et nos martyrisés seront des triomphants.

La France avait le droit. La France aura le nombre. Déjà, nous avons vu combattre à nos côtés, Contre les nations de perfidie et d'ombre, Toutes les nations d'honneur et de clartés.

Cet empire sans foi qui s'arrogeait l'espace Sera mis hors d'état de nuire pour jamais. Notre Lorraine exquise et notre noble Alsace Reviendront dans nos bras, en doux gages de paix.

Donc, tu ne seras plus une vaincue, ô France I lit tu ne verras plus, aux regards d'amitié Qu'attachera sur toi tout l'univers qui pense, Se mêler cette chose atroce, la pitié.

Ton drapeau flottera très haut, dans la lumière D'un ciel débarrassé du brouillard allemand, Car le monde, fidèle au Droit comme au Serment, Te rend ta place vraie, ô France, la première!

« Le jour de gloire est arrivé. »

Après la signature de l'armistice, le 1 1 novembre, six journées se passèrent en opérations préparatoires.

La commission de Spa, présidée par le général Nudant, prit livraison d'une partie, d'ailleurs assez faible, du matériel de guerre allemand que déterminait une des clauses. Les armées victorieuses, belges, britanniques, américaines, françaises, se regroupèrent pour une marche commune, à belles étapes.

Sur tous les chemins qu'elles devaient suivre, on rechercha avec soin les mines à retardement que l'ennemi avait multipliées. Des écriteaux étaient posés aux endroits où se trouvaient des pièges pour les tanks.

Enfin, le 1 7 novembre, à 6 heures (l'heure H des anciennes offensives), fut donné le signal que, depuis cinquante-deux mois, nous attendions, comme on avait attendu le Messie, ce grand signal de gloire et de justice : droit au Rhin!

Les drapeaux se déployèrent. Musiques et fanfares résonnèrent à l'envi.

Au même moment se mettaient en marche : notre IIe armée, sous les ordres du général Hirschauer ; notre IVe armée, sous les ordres du général Gouraud ; notre VIIIe armée, sous les ordres du général Gérard ; notre Xe armée, sous les ordres du général Mangin ; la IIIe armée américaine, sous les ordres du général Dickmann ; la IVe armée britannique, sous les ordres du général Rawlinson; la IIe armée britannique, sous les ordres du général Plumer ; les armées belges.

Du sud au nord, ces armées victorieuses s'avançaient en un ordre admirable. Devant elles, à distance respectueuse, l'ennemi vaincu battait en retraite. Dans son désordre, il abandonnait même son butin : sacs pleins de linge et de vêtements, meubles, bétail. Sur la Meuse, 720 péniches et, le long de la Meuse, 990 wagons remplis de matériel agricole et de marchandises étaient laissés sans conducteur. Les soldats en fuite tentaient de vendre les vaches qu'ils devaient emmener. Des centaines de ces bêtes, exténuées, erraient sans maître dans les pâturages.

"^ ï 34 ' 9 ' -+•, — LA GUERRE DU DROIT.

A Bruxelles, dès le 10 novembre, la République allemande avait été proclamée au balcon du Palais de la Nation. A la façade des édifices occupés par les autorités allemandes, le drapeau noir, blanc et rouge de l'Empire avait été remplacé par le drapeau rouge de l'Internationale. Tous les fonctionnaires titrés qui lormaient la Zivilverwaltung, le General Gouvernement, disparaissaient comme des fantômes.

Tous les officiers furent dégradés; quelques-uns tués par leurs soldats. Le gouverneur de Bruxelles et le prince héritier de Bavière avaient réussi à trouverchacun une cachette sûre.

L'ordre, la prospérité et la dignité allaient revenir à Bruxelles. Déjà l'avant- £arde du roi Albert 1er approchait. Le dimanche 18, au point du jour, les cloches commençaient à sonner joyeusement. Les derniers Allemands restés dans la ville, ayant vendu tant bien que mal ce qu'ils avaient volé de plus précieux, déguerpissaient. Le peuple se pressa sur la noble place du Marché et chanta la Marseillaise. Jamais n'avait paru plus juste qu'en ce moment le mot de Gœthe : a La Marseillaise est un Te De uni ».

Nous rentrons en Alsace et en Lorraine.

Le dernier radio élégramme officiel allemand de la Guerre du Droit est une dépêche à l'adresse du maréchal Foch, datée du 1 1 novembre 1918 et signée du maréchal Hindenburg. Le Commandant en chef des armées de la Quadruplice suppliait Foch de faire entrer sans retard ses troupes en Alsace-Lorraine.

« Pas un moment à perdre, concluait-il. Sur certains points, la population alsacienne-lorraine manifeste une attitude hostile à l'égard des troupes allemandes. »

En vérité, la France n'avait pas besoin de cette prière pour hâter le retour de son armée dans les deux provinces qui lui étaient restées si noblement fidèles.

Tout de suite, le général Pétain adressa à nos soldats une proclamation qui, en sa loyauté superbe, respire véritablement toute la Victoire du Droit.

« Aujourd'hui, sur la terre d'Alsace qui nous est si chère, vous pénétrerez en libérateurs. Demain, vous irez encore plus loin. Pour mieux dicter la paix, nous allonsporter nos armes jusqu'au Rhin. Vous occuperez, en pays allemand, des territoires qui sont le gage nécessaire de justes réparations. La France a souffert dans ses villes et dans ses campagnes. Mais, en pays allemand, vous ne répondrez pas aux crimes par des violences. Vous resterez disciplinés, respectueux des personnes et des biens. Après avoir battu votre adversaire par les armes, vous lui en imposerez encore par la dignité de votre attitude. Le monde ne saura ce qu'il doit admirer le plus de votre héroïsme dans les combats ou de votre tenue dans le succès. Je m'incline devant vos drapeaux magnifiques. Vive la France! »

La division marocaine, sous les ordres du général Daugan, se dirigea vers Château-Salins.

Au passage des tranchées, toutes intactes, on remarquait une singulière différence de style entre les lignes allemandes et les lrançaises. Les trois lignes allemandes étaient creusées et boisées d'une façon plus grossière, mais plus puissante. L'ennemi avait étalé partout le plaisir qu'il ressentait à meurtrir et à torturer la terre de France. Hérissé de ronces naturelles ou artificielles, l'effroyable désert semblait un champ d'éternelle malédiction. En approchant de la ville, nous voyions, le long de la route, des inscriptions en français: «Attention aux mines!» Le pièqe se composait d'une planche, dissimulée à rieur de sol, qui portait un clou enioncé dans un

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obus d'avion. Les Allemands prisonniers nous disaient : « Votre automobile, en passant sur la planche, aurait fait éclater l'obus! » Voire !

A Château-Salins, les premiers Français furent accueillis par des démonstrations inouïes. A chaque acclamation, la France était passionnément glorifiée et l'Allemagne conspuée de même. Par toutes les fenêtres flottaient des drapeaux fabriqués depuis de longs mois. Le bon Lorrrain qui faisait fonction de maire portait une écharpe du vieux temps français. Les anciens soldats de 1870 montraient leur décoration verte et noire : — Deuil et espérance. Aujourd'hui, il n'y a plus que de la gloire!

A Dieuze, voici le cimetière où dorment des centaines de nos morts. Chacun a son histoire héroïque. Honneur à ces vaillants qui se sont sacrifiés pour protéger la retraite et sauver l'armée! Un grand nombre d'entre eux n'ont pas et n'auront jamais de noms sur leur tombe. Les plaques d'identité étaient entassées à l'ambulance de Dieuze pour être envoyées à Beilin. En glissant un fort pourboire à un emp!oyéallemand,M. Latchatz, qui exerçait les Jonctions de maire, obtint la permission d'emporter chez lui, pour quelque^ heures, ces plaques d'identité.

Quelle nuit passa M. Latchatz ! Jusqu'au matin, aidé de Mme Latchatz, il écrivit aux familles des morts. Les Allemands lurent ses lettres et !e menacèrent de l'envoyer en prison.

Depuislors,les plaques d'identité allèrentàBerlin directement. Disposées en collier, beaucoup de ces plaques ornèrent les épaules nues des dames allemandes les soirs de lète.

La joie de Dieuze acclamant nos drapeaux devenait de l'extase. Dieuze est une ville si profondément française ! On dirait un faubourg de Nancy qu'un magicien aurait enlevé, dans le pan de sa robe, pour le transporter au milieu d'un paysage plus austère mais non moins doux. Le Lorrain de Dieuze est deux fois Lorrain. Il a plus que personne le goût de l'observation, de la discussion et de la précision. Parmi les plus illustres enfants de Dieuze, nous voyons un écrivain nerveux et limpide comme Edmond About, un grand peintre pénétrant et net comme Emile Friant, un musicien probe et pathétique comme Charpentier, un parfait mathématicien comme Hermite.

Près de Dieuze, la malheureuse côte de Delme, prisonnière de l'Allemagne depuis 1870, bardée de fils de fer, labourée de tranchées, crevassée d'abris pour les mitrailleuses, se dressait comme un bastion allemand en face du Grand Couronné de Nancy. A Delme, le maire, le Dr François, fut arrêté, dès le premier jour de la guerre. — « Ne donne pas à ces ignobles drôles la joie de te voir pleurer », dit-il tout bas à sa femme. Elle sourit et, aussi loin qu'elle put voir la voiture qui LXX1

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