CHATEAU-SALINS
ENTRÉE DE LA I re DIVISION MAROCAINE.
(Section photographique de l'Armée.)
1,3(5 1 y 1 4- ~" '-A GUERRE DU DROIT.
l'emmenait, elle agita son mouchoir en répétant : « A bientôt, n'est-ce pas? » L'emprisonnement du maire dura jusqu'à l'armistice. Ajoutons qu'un officier allemand trouva l'occasion de dire à Mme François : « Votre mari est un espion : il sera fusillé tôt ou tard ». Au cimetière de Delme, les Allemands ont mêlé à nos morts quelquesuns de leurs morts. En leur abjecte ignorance du grand cœur français, ils estimaient ce mélange nécessaire pour que le repos de leurs morts fût respecté. Nous le respecterons. Cependant, rien ne serait plus facile pour nous que de distinguer leurs morts. Le bon Delmois qui présidait à l'enterrement ne les a pas couchés dans le même sens que les nôtres. Les habitants de Delme qui avaient eu la douleurde voir les troupes françaises se replier en août 1914, n'ont pas eu la joie de les voir revenir en novembre 1918. Tous avaient été évacués en septembre, lorsque se préparait l'offensive franco-américaine. Mais en revenant ils ont pris leur revanche avec des transports d'allégresse.
Le jour où la division marocaine arrivait à Château-Salins, le 6e corps, sous les ordres du général Duport, s'enfonçait allègrement dans la trouée de Saverne. A Saverne même, la 7 3e division, commandée par le général Leboucq, faisait son entrée. Saverne, à la veille de la guerre de 1914, avait été un nom de victoire française. Les Alsaciens, insultés par le lieutenant prussien Forstner, montrèrent qu'ils ne cra gnaient ni la prison, ni le sabre, ni la mitraille. Voici notre drapeau qui flotte sur l'église blessée par deux bombes d'avions allemands; sur l'exquise maison Renaissance qui est une orfèvrerie de bois ; sur l'obélisque de grès rose, élevé en 1 66 1 , qui indique la distance de Saverne aux principales villes du monde. Une de nos musiques militaires fait entendre la « Marche Lorraine ». La foule se presse : bourgeois en redingote, jeunes filtes en merveilleux costume populaire entourent nos officiers et nos soldats. Une sympathie ardente a tout de suite fait d'eux de vieux amis. Sur une tabledesapin, sont poses desverres etdes bouteilles. Est-ce le vinblancdeses coteaux qu'offre Saverne? Non, c'est un via rouge, et qui vient de loin. L'étiquette blanche des bouteilles sombres, que range en bel ordre notre ami M. Merckling, conseiller municipal de Saverne, porte le mot : Saint-Émilion. Nos Vosges veulent communier avec tous les coteaux de France depuis le Rhin jusqu'à la Bidassoa.
Le même jour, la IIe armée, commandée par le général Hirschauer, faisait son entrée à Mulhouse Avec quelle impatience et quelle foi Mulhouse, qui avait acclamé nos troupes, en août 1 9 1 4, attendait leur retour 1 Un industriel mulhousien me dit : « Le premier soldat françaisque j'ai aperçu ici, je lui ai demandé la permission de l'embrasser. — Bon! m'a-t-il répondu en m'ouvrant les bras, est-ce que cela se demande entre Français, au jour d'aujourd'hui! » Mulhouse venait de voir les officiers allemands se conduire en poltron , quand leurs propres soldats les dégradaient. A vrai dire, elle les avait vus se conduire plus lâchement encore, au début de la guerre : à la première approche des troupes françaises, ils fuyaient par les rues, fous d'épouvante et d'alcool. Sur le vieil hôtel de ville pavoisé de drapeaux et de verdures, nous saluons au milieu de guirlandes, la pierre des bavards. C'est un moellon, en forme de tête jacassante, que jadis on attachait au cou des médisants pour leur faire faire le tour de la ville. Éclairée par les illuminations, la vieille pierre mulhousienne a un sourire débonnaire. Il nous semble qu'elle aussi crie : « Vive la France». Plus loin, voici la place où notre ami l'abbé Cetty vient de mourir de joie. Quand la délivrance lui a été annoncée, ses yeux bleus ont resplendi, il a ouvert la bouche pour crier « Vive la Franc;! » et a rendu à Dieu son âme extasiée. Des fils d'ouvriers mulhousiens nous racontent leurs souvenirs de guerre. « En igi5, nous avons été amenés parles Allemands sur le front des Flandres. Le 17 avril 1913, le prince Henri de Prusse inspecta la côte depuis Ostende jusqu'à
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Middclktrke. Tout à coup, en voyant que nous portions encore l'ancienne tunique bleu foncé, il demanda: « Pourquoi cet uniforme? » Au premier mot de notre réponse, il cria : — « D'où êtes-vous donc? — D'Alsace. — De quelle région? — De Mulhouse. » Alors, lui, le grand amiral frère de l'Empereur, se mit à crier : « Belle nichée! Vous nous avez trahis pour les Français. Ah! nous sommes bien récompensés des bontés que nous avons eues pour vous depuis quarante-cinq ans. Ecrivez à vos parents ce que le prince Henri vous déclare : Nous avons un compte à régler avec vous avant la fin de la guerre. » Jusqu'en 1914, tous les ans, au 14 juillet, 40000 Alsaciens se rendaient de Mulhouse à BeKort. Beaucoup d'entre eux, au fond de la voiture, cachaient un ancien drapeau français. La frontière franchie, ce drapeau prenait l'air de la liberté. Aujourd'hui, les drapeaux français s'épanouissent d'eux-mêmes aux fenêtres mulhousiennes.
Le 18, nos troupes étaient à Colmar, à Neuf-Brisach, à Sarrebourg. Elles s'avançaient sur la route de Saint-Avold. A Sarrebourg, depuis les soupiraux des caves, par où, en 1914, les Allemands tiraient sur nos soldats en xetraite, jusqu'aux plus menues lucarnes des greniers, tout s'est pavoisé aux couleurs françaises et tout répète « Vive la France! » Sous le porche de la vieille église à tour carrée, les deux cloches ont été descendues. L'ennemi allait les emporter pour les faire fondre. Sur les murs, une affiche, apposée par la municipalité, prie la population « de réservera nos soldats un accueil digne d'eux ». Inutile de dire ce qu'a été cet accueil. Les cloches posées sur le parvis en ont vibré. Des drapeaux tapissent tendrement la maison où est né le général Mangin : c'est un des berceaux de la Victoire.
Le long des routes d'Alsace circulent de difformes camions couverts. C'est du matériel boche. Voici Colmar aux pignons en dentelles, aux balcons délicats, aux tours ouvragées. Dans le musée, où les chefs-d'œuvre de Martin Schœngauer avaient été volés par l'ennemi, on irouve encore la maquette du monument sculpté par le grand artiste colmarien Bartholdi, en l'honneur de Gambetta, avec cette inscription : hi clade decus, In luclu spes (L'honneur dans la défaite et, d'ans le deuil, l'espoir). Partout, dans la ville, une belle affiche blanche, au cadre bleu, blanc, rouge, exprime les sentiments les plus français, mais avec une savoureuse orthographe qui a l'accent le plus local : « Nous aurons le bonheur de saluer le trapeau de la Marne, de l'Yser, de Verdun. »
Dans les rues principales,quelques magasins sont fermés par un assemblage de planches.
Des soldats alsaciens revenus, en hâte, des camps allemands où ils étaient torturés, avaient vu ces magasins tenus par des Allemands : leur colère s'y est abattue.
Au même moment, les troupes américaines étaient a Longwy et à Briey. Les