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LE ROI, LA REINE, LE PRINCE HÉRITIER ASSISTENT AU DÉFILÉ DES TROUPES

(Section photographique de l'Armée.)

En Lorraine et en Alsace, le 3e corps, commandé par le général Lebrun, et la 17e division, commandée par le général Roux, entraient à Phalsbourg; la 2e division marocaine, commandée par le général Modelon, entrait à Huningue : nos lanions mouillèrent leur aile dans l'eau du Rhin.

A Phalsbourg. nous saluons la maison où est né le maréchal Mouton, comte Lobau, et, en face, celle où est né notre vieux maître et ami Emile Erckmann (Erckmann-Chatrian, des Romans nationaux). Et, tout de suite, nous choisissons la place où s'élèvera le monument en l'honneur d'Erckmann et de Chatrian. Le Conscrit de iSi3, les victimes de Y Invasion, le Brigadier Frédéric, le Banni de 1 87 1 , tous ont été vengés par nos soldats, dont quelques uns sont des Conscrits de iqi3.

Le 22 novembre, nous arrivons à Brumath, à Sarreguemines, à Bitche, à Thionville.

La vieille et illustre ville de Thionville, traversée par la Moselle, comptait, en 1914, i5ooo habitants dont 6 000 Allemands Les envahisseurs, qui cherchaient à la submerger, avaient commencé par la défigurer. En abattant les remparts de Vauban, ils rendaient inexplicable la forme incurvée de ses rues. Son église de forteresse, digne sœur de l'église de Montmédy et de l'église de Belfort, se trouvait, du même coup, amoindrie et humiliée. Après avoir fait disparaître la triple enceinte, les bastions hautains et les portes du temps héroïque, l'ennemi dressait des grilles, bâtissait des redoutes, reliait les deux énormes forts de Guentrange et d'Illange au système défensif de Metz. Tout était combiné pour arrêter l'armée française. Rien n'a servi. L'armée française est entrée à Thionville, au milieu d'une allégresse ravissante. De 1914 à 1918, les Thionvillois avaient souffert toutes les privations en matière de nourriture, de combustibles.de vêtements, surtout de nouvelles. Mais la France revenait. Pleurs de joie! Un Thionvillois nous dit: « Ici passait, le i3 avril 1 9 1 7 , un train rempli d'officiers fiançais prisonniers, que l'ennemi transportait vers une usine menacée par l'aviation française. La population de Thionville les saluait pieusement. Tout à coup, malgré les gendarmes allemands, un employé de la gare se hissa jusqu'à une portière et cria en français : « On les aura ! » Aujourd'hui, toute cette population crie : « On les a ! » avec une lerveur telle que les os du Conventionnel Merlin de Thionville, « le diable noir », comme l'appelait l'ennemi, doivent tressaillir en leur tombe. C'est sur le pont de Thionville, admirable pont jeté sur la magnifique Moselle, qu'a eu lieu une des premières dégradations d'officiers, et dans des circonstances singulièrement pittoresques. Le 8 novembre, un jeune Lorrain que les Allemands avaient contraint à servir dans leur marine, considéra que le moment de la libération ne devait pas tarder davantage, se démobilisa de sa propre autorité et regagna son cher pays natal. Il croisa, sur le pont de la Moselle, un commandant allemand qu'il ne salua pas. Le commandant s'arrêta court : «Tu ne me salues pas? » Le Lorrain, sans rien répondre, regarda le commandant fuiieux et la Moselle profonde. « Sais-tu, reprit le commandant, que je pourrais te faire emprisonner? Sais-tu que je pourrais t'envoyer au Conseil de guerre? Sais-tu... — Et toi, interrompit notre Lorrain, sais-tu nager? » Cette simple question, faite à voix tranquille, fut pour l'officier allemand un trait de lumière et un coup de foudre.

II s'enfuit, à toutes jambes, vers le bureau militaire où plusieurs généraux se trouvaient réunis. Les généraux aussi furent dégradés. A la gare de Thionville, nous apercevons, entassés dans les wagons ou à même le sol, les débris d'innombrables machines prises dans le nord de la France Chaudières, roues, engrenages, tuyauteries, organes de toutes sortes, ont été brisés méthodiquement. Immense cimetière de fer et d'acier auquel la rouille donne une couleur de sang !

Le même jour 22 novembre, Colnur assistait à l'entrée solennelle de nos

I9'4 — '-'v GUERRE DU DROIT.

troupes, à la tête desquelles marchaient Castelnau, Hirschauer, Mitry, Lacapelle, Messimy. On présenta à Castelnau les exilés, les internés et les incarcérés, c'est-àdire ceux qui avaient tout souffert plutôt que de renier leur foi. Parmi ces fidèles, il y avait des jeunes filles condamnées à un an, à deux ans, voire à dix ans de réclusion pour avoir aimé la France. Castelnau leur dit : « Nos fils ont arraché de notre histoire les feuilles de tristesse. Applaudissons nos fils. Ils nous ont vengés ! » En vérité, c'était le cœur de la France qui s'exprimait ainsi par la voix du grand chef.

A Strasbourg, le 22 novembre, le général Gouraud, haute figure de Croisé moderne, faisait son entrée à la tête de la IVe armée.

Au même moment, le roi Albert Ier et le général de Boissoudy étaient reçus, à Bruxelles, par le bourgmestre Max et le cardinal Mercier.

— C'est la condamnation de l'iniquité, dit le cardinal.

— C'est la réparation du droit, dit le bourgmestre.

Le 23, nos troupes pénétraient dans la région de la Sarre. Le 2e corps, commandé parle général Philippot, entrait à Wœrth et à Reichshoffen. Nos drapeaux paraissaient frémir : les autres des centres en frôlaient leur soie.

Dans toute l'Alsace et toute la Lorraine, les fêtes succédèrent aux fêtes, en un irrésistible rayonnement de patriotisme. A Strasbourg, le 25 novembre, entra le maréchal Pétain, accompagné des généraux Castelnau, Gouraud. Hirschauer,

PLACE KLÉBER X STRASBOURG. — LA FOULE ASSISTE AU DÉFILÉ DES TROUPES ALLIÉES.

(Section photographique de l'Armée.)

Humbert, Gérard, Buat. Le 27, le maréchal Foch lui-même vint saluer la statue de Kléber avec le sabre de Kléber qu'une main pieuse lui avait donné.

La veille du jour ou les troupes du gênerai Gouraud entrèrent à Strasbourg

114* ÏÇ'l' — LA GUERKt DU DROIT.

nous avions conduit le président du « Comité de réception » de Stiasbourg, notre ami Fritz Kiefter, chez le général qui était alors à Obernai. Nous lui demandions de hâter son entrée à Strasbourg où les casernes allemandes étaient au pillage. Fritz Kieffer ajouta :

— Strasbourg désirerait que les Français rentrassent à Strasbourg par l'endroit d'où ils sont sortis en 1871 I

— Par où en sont-ils sortis ?

— Par le Faubourg National.

Le général Gouraud jeta un rapide regard sur le plan de la ville.

— Bien ! dit-il. Nous entrerons à Strasbourg par le Faubourg National. Le lendemain, eut lieu cette entrée, la plus significative de toutes.

La vaste place duPalais impérial, devenue place de la République, était remplie d'hommes, d'enfants, de femmes. Tous acclamaient frénétiquement nos soldats. Les grands nœuds rouges des jeunes Alsaciennes semblaient des champs de coquelicots devanfun océan de bluets.

Sous la poussée de la ferveur patriotique, fléchirent les consignes les plus rigides.

Préoccupé d'éviter tout accident et toute irrégularité, le général Gouraud avait ordonné qu'on empêchât n'importe quel élément civil de se glisser dans les rangs. Soudain, derrière les spahis, on vit galoper, sur de beaux chevaux rustiques, de jeunespaysans portant en sautoir des écharpes aux couleurs françaises : c'étaient les arrière-neveux des cavaliers rustiques à qui Napoléon Ier disait : « L'Alsace à cheval vaut 1 Alsace à table, ce qui n'est pas peu dire. » Puis, quand arriva l'artillerie, le premiercanon de -S apparut, tout chargé de jeunes Alsaciennesencostumes délicieux. Nos artilleurs, qui savaient si bien refouler l'ennemi, n'avaient pas, cette fois, été les plus torts. A cette vue, le général Gouraud fît un geste d'indignation amusée, et s'il ne leva pas ses deux bras au ciel, c'est que l'ennemi lui en a pris un.

La foule acclame Gouraud. Elle acclame son chef d'état-major, le colonel Pettelat, que, sans ses galons, on prendrait pour un sous-lieutenant. Le 7e régiment défile. Son colonel, lui aussi, semble avoir vingt ans. Bravo le 7e! Bravo le 25e ! Bravo le 47e! Bravo le 1 5 5e ! Bravo le 14e ! Les baïonnettes s'éloignent avec un dernier éclair ardoisé. Voici d'autres canons. Bravo, tous les canons! Les chiffres de leur calibre sont, eux aussi, à la gloire. Le jb avant tout ! Puis, le 100 à ûr rapide ! Puis, le 120 long ! Puis, le 1 55 1 Et le reste qui vaut aussi son pesant d'or. Aux boucliers de ces canons sont inscrits des noms si tendres et si vaillants ! Voici Marianne. Voici Marthe. Voici... Oh: ce nom en lettres superbes : Alsace ! Un de nos canonniers a écrit ce nom, amoureusement, sur le champ de bataille. Aujourd'hui, Strasbourg, sur l'ex-place Impériale, le lit à travers ses larmes. Puis, Strasbourg éclate de rire. Voici le Tigre. Voici Nênette. Naturellement, Rintintin suit. Les rires redoublent. Strasbourg est devenue bien parisienne. A toute allure, défile l'artillerie d'assaut : veste de cuir, casque sans visière. Viennent ensuite les tanks, dans un sillage d'applaudissements forcenés. L'Alsace liait connaissance avec la grande ménagerie de la guerre moderne. Camouflés de vert et de jaune, coiffés de la coupole hémisphérique d'où les canons s'allongent comme des trompes, ces pachydermes d'acier sont, comme il sied, à la fois massifs et souples. A mesure que les régiments défilaient, les officiers, en passant devant le général, le saluaient de l'épée, avec un geste tellement fier, et attachaient sur ses yeux des yeux tellement heureux, que l'Alsace les buvait du regard.

Après le défilé, le général Gouraud et le haut commssaire Maringer, au milieu des acclamations, s'embrassèrent avec une effusion lrattmelle : « Jamais on n'a rien

LA CUKRkE DU UKOIT.

vu d'aussi beau!» s'éenait le généial. Et il ajoutait à voix basse. «Si j'ai pu faire quelque chose de bon dans ma vie de soldat, cette journée m'en récompense mille fois pour une.» Le général avait dit à nos Alsaciens: «Quand on sonnera au drapeau, il y aura sans nul doute une grande émotion. Cette sonnerie m'émeut toujours, moi qui pourtant en ai l'habitude. Et vous, voilà cinquante ans que vous ne l'avez pas entendue.» Après la revue, on sonna au drapeau. Le général saisit les plis d'un de nos drapeaux et appuya sur ses lèvres l'étofie déchirée par la mitraille. C'était un baiser qu'il donnait à la patrie entière, à cette France sublime qui, tout en pleurant ses enfants morts, souriait à ses enfants délivrés. L'Alsace entière, pleurant et souriant à la fois, bénit le drapeau de France, le seul qu'elle ait jamais aimé, le seul même qu'elle ait jamais connu.

En ces jours divins de la délivrance, nous avons ressenti la joie la plus absolue et la plus radieuse qu'un .homme puisse rêver. Nous sommes rentrés en Alsace et en Lorraine au milieu d'une population qui, tout entière, d'une voix unanime, proclamait son amour pour la France. Au loin, vers Metz, vers Strasbourg, vers Colmar, vers Mulhouse, les routes étaient bleues, toutes bleues. On eût dit que la ligne bleue des Vosges fondait vers le Rhin. Fleuves d'azur et d'acier qui charriaient des fleurs. Dans les villages les plus pauvres, les femmes avaient trouvé des rieurs pour nos soldats.

Chez nos frères délivrés, tous nos régiments, infanterie, cavalerie, artillerie, faisaient preuve d'une correction digne de leur héroïsme. En voyant ces soldats au visage tranquille, à l'attitude fière, à l'uniforme flambant neuf, aux incomparables armes, on ne pouvait, sans un effort, se rappeler qu'ils venaient de faire, pendant plus de quatre années, la plus terrible des guerres. A peine si cette guerre se marquait par certain détail: un casque bosselé, un bidon cabossé, un fourreau de sabre enveloppé de toile, un canon maquillé, un cheval à longs poils, maigre d'une bonne maigreur de campagne, un étui à masque contre les gaz asphyxiants. Sur les routes bleues, en sens inverse, s'avancent des groupes noirs. Ce sont les prisonniers français, anglais, belges ou russes, revenant d'Allemagne. Courbés, hâves ils portent les vêtements les plus hétéroclites: casquette brune, pantalon noir, capote en loques. Un vestige d'uniforme les fait seul reconnaître. Mais, dans leurs yeux, brille une étrange lueur. Ils sont vengés. L'Allemagne s'est donc, sur leur compte, lourdement trompée. Elle espérait avoir en eux des agents pour sa propagande anarchiste. Ouvrez leur sac. Vous y trouvez des imprimés prêchant la révolte et le pillage. Prédication vaine. Papier perdu. Le bolchevisme est fils de la défaite. Les groupes des prisonniers s'écartent pour laisser passer de longs chariots pleins

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