ENTRÉE DES FRANÇAIS A MAYFNCE
(Section photographique de l'Armée.)
Descendant la Moselle, par l'une et l'autre rive, ilss'établissaient, le 1 1 décembre, dans le secteur rhénan de Linz, Coblentz et Bingen. La veille, l'armée française avait fait son entrée à Mayence.
Tout était réglé pour la prise de possession des têtes de pont. Les Français devaient franchir le fleuve à Mayence; les Américains, à Coblentz; les Anglaisa
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Cologne. Le i3 décembre, le général Lecomte planta son fanion au pont de Mayence, puis, immobile sur son cheval comme une statue, regarda son superbe 33e corps entrer en Germanie. C'était la route qu'avaient foulée les soldats de Custine, de Hoche, de Kléber. C'était leur drapeau bleu, blanc, rouge que le grand fleuve mystérieux reflétait si doucement. Quand le drapeau passa, le général Lecomte le salua de l'épée et dit : « Nos morts aussi passent. »
Le 14 décembre, de Mayence à Huningue, le Rhin était à nous. Ainsi, se couronnait la Victoire.
Au palais grand-ducal de Mayence, le général Mangin avait installé son poste de commandement. Le général Fayolle y reçut les autorités allemandes. Dans un sobre langage de soldat juste, il les invita à comparer le bien-être de leurs régions aux souffrances de nos pays martyrs. Les autorités allemandes baissaient la tête, sans répondre.
Ces paroles si brèves et si fortes, adressées aux Allemands par Fayolle, allèrent au cœur des soldats français. Eux qui avaient vu les ruines de nos pays manyrs et la misère sans nom des femmes, des vieillards, des enfants de chez nous, ils venaient de traverser le Palatinat, aux vignes opulentes, aux champs féconds, aux maisons cossues, aux usines en plein travail, aux cités en pleine prospérité. Quelques-uns d'entre eux, nés dans des villages détruits au point de ne jamais plus pouvoir se reconstruire, ne cessaient pas de comparer.
A Mayence, en face de la cathédrale, immense et précieux joyau de la ville, les Allemands ont érigé, en l'honneur de leur guerre de 10, 14, une barbare colonne monolithe entourée de trois stèles. Sur la stèle qui fait face à la place, un chevalier tient un grand bouclier où sont gravés ces mots : « Soyez unis! Soyez unis! Soyez unis! » [Einig! Einig! Einig !). La colonne monolithe porte la croix de fer et s'orne, en bas-reliefs, des sujets que l'Allemagne jugeait les plus propres à relever le moral : c'est l'image d'un père entraînant son fils au combat, d'un soldat enveloppé dans les plis du drapeau, d'un forgeron fabriquant une épée, d'une mère distribuant à ses enfants de larges tranches de pain. Le dernier motif est reproduit à plusieurs reprises. Sans doute, on rêvait de rassasier les passants par suggestion ! Tout à coup, une musique de tirailleurs traverse la place. Le chef de cette musique est un Français de France ; de même, les sous-officiers qui le suivent. Quant aux hommes, ils sont, pour la plupart, plus noirs que l'ébène. Mais ils ont combattu pour la France, à qui ils appartiennent, et sont légitimement fiers de leur croix de guerre victorieuse. Une nuée de petits Mayençais les précèdent, en s'appliquant à marcher au pas. Quant aux passants, ils semblent ne s'apercevoir de rien. Entre eux et la réalité, l'Allemagne a construit un mur que nous, Lorrains et Alsaciens, nous connaissons pour l'avoir démoli. Les Mayençais finiront-ils par le démolir à leur tour?
Pendant ces journées sans égales dans l'histoire de lacivilisation, se déroulaient des scènes d'une beauté et d'une signification incomparable. Le 8 décembre, sur l'esplanade de Metz, M. Poincaré, accompagné des maréchaux Joffre et Foch, remit le bâton de maréchal à Pétain. A sa droite, il avait M. Clemenceau. Son regard, qui parcourait cette ville de Metz, à laquelle tant de nos soldats en mourant avaient voué leur dernière pensée, rencontra tout à coup les yeux de Joffre, qui étaient pleins de larmes. M. Clemenceau suivait ce regard. Alors, les deux présidents, d'un élan spontané, s'embrassèrent.
Entre eux deux, dans les plus tragiques années, il y avait eu, des malentendus. M. Clemenceau avait violemment attaqué M. Poincaré, Or, on pardonne si difficilement le mal qu'on a fait I Mais l'atmosphère de Metz opérait des miracles. Le
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baiser échangé par ces deux hommes qui ont, de toutes leurs forces, travaillé à la victoire du Droit, passait dans l'âme de la Lorraine et de l'Alsace.
A Strasbourg, devant le groupe des quatre présidents, Poincaré, Clemenceau, Deschanel et Dubost, voici un défilé d'Alsaciennes. Au passage, nous prononçons tendrement les noms de leurs berceaux : Hunspach, Mietesheim, Schleithal, Meistratzheim, Geispolsheim, le Kochersberg. Les jeunes filles de Geispolsheim, arrivées devant les présidents, arrachent du même geste les bouquets de leur poitrine et les lancent. Les quatre présidents sourient à cette mitraille légère et passionnée. M. Clemenceau étend les bras tout grands, comme pour la faire entrer plus avant dans son cœur.
Qu'a dit l'agence Wolff de ces fêtes si brûlantes d'adoration pour la France? Elle a dit : « La réception de Poincaré, à Strasbourg, ne fut qu'une mascarade habilement mise en scène. Les jeunes personnes qui devaient représenter la population des campagnes alsaciennes, n'étaient autres que des filles de la bourgeoisie strasbourgeoise ou des filles venues de France. » Comment l'agence officieuse de Berlin a-t-elle forgé ce mensonge î Quand Guillaume II venait à Strasbourg, les autorités prodiguaient l'argent pour tâcher de répandre, dans la cérémonie, une apparence de popularité. Sur le passage de l'Empereur, on apercevait une dizaine de femmes en costume alsacien, lesquelles portaient lunettes. Inutile d'ajouter qu'elles venaient d'Allemagne : cela se voyait à l'œil nu.
Devant Strasbourg, plus riche et surtout plus heureuse que jamais, le général Hirschauer, gouverneur militaire, parle, lui aussi, des villes et des villages de France sur lesquels l'ennemi a assouvi sa rage de destruction : « — A qui n'a pas vu cette dévastation, rien ne peut en donner l'idée. Je songe à tel village champenois qui, avant la guerre, était l'image du bonheur rustique. Moi qui pourtant possède quelque peu le sens de la topographie, je n'aurais jamais cru que je traversais ce village, si je n'avais pas vu son nom sur une pancarte. Descendu d'automobile, je fouillais du regard les innombrables entonnoirs d'obus pour y distinguer les restes d'une église. De même, dans la Somme, un de mes amis a en vain cherché telle petite ville. Ah ! les pauvres gens des provinces voisines ! L'Alsace si favorisée du ciel, notre belle et chère Alsace ne doit pas les oublier. »
Vers la réparation.
De toutes parts, la conscience de la France victorieuse entendait des avertissements tragiques. Ce n'étaient pas des mots. C'étaient des chiffres. Dans le Nord et le Nord-Est, la France avait perdu les huit dixièmes de son industrie et le cinquième de sa puissance fiscale. En somme, 26 400 usines étaient anéanties; 102 puits de mines mis hors d'usage; 450000 maisons détruites; 12 millions de têtes de bétail volées; les écluses et les ponts, non seulement rompus, mais pulvérisés par les explosifs placés jusqu'au fond de leurs piles; les campagnes inondées; les voies ferrées bouleversées avec une application sauvage ; des gares transformées en tas de décombres; des villes devenues des fantômes de villes ; des villages effacés du sol, où ce qui fut l'église n'est même plus une ombre; d'immenses étendues de terrain frappées de stérilité. Les habitants de ces régions martyres cherchaient en vain à s'y reconnaître, comme dans un cercle de l'enfer. Dans ces dix départements, les plus industriels de France, des destructions telles, que l'on pouvait, à première vue, les évaluer à 78 milliards : plus du quart de la richesse française en 1914! Dans le reste du pays, les « dommages aux personnes » s'évaluaient à 75 milliards et les
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« dommages matériels » à i 26 milliards. Pour assurer et hâter la victoire du Droit, la France avait donné son or à flots, comme son sang. Sa dette extéiieure était de 27 milliards, sa dette intérieure de 1 3 5 milliards.
Et le sang donné parla France, combien représentait-il de morts ? Jusqu'à la victoire, nous l'avons ignoré. Nous savions qu'on mourait beaucoup autour de nous. Comme nous avions fait le sacrifice de notre vie, nous ne pensions pas à fixer le moindre chiffre. Ce chiffre, c'est à Strasbourg que nous l'avons connu. Le maréchal Pétain venait d'y arriver pour la première fois. Toute la ville faisait au grand chef un de ces accueils superbes, pittoresques et débordants dont elle a vraiment le secret. Quand un drapeau passait devant le maréchal, ce n'était pas un cri, c'était un rugissement d'amour.
Mais l'Alsace n'apas la réserve delà Lorraine :
la foule finissait par rompre les barrages et pressait le maréchal.
Le maréchal n'aime pas qu'on le presse.
Il prit son pas de chasseur à pied et alla droit à l'Hôtel de Ville.
Le maire de Strasbourg^. Peirotes, l'avait suivi : « Monsieur le Maréchal, lui disaitil, vous voyez ce peuple qui vous bénit... » Le maréchal était devenu pâle comme un marbre. Debout dans sa grande capote bleue, regard étincelant,
moustache blanche (avant la guerre elle était de vermeil et d'argent, la guerre l'a faite d'argent pur), voix un peu voilée et d'autant plus mordante, il s'écria : « Ne parlez pas ainsi, Monsieur le Maire. Ce n'est pas moi que ce peuple bénit, ce sont nos morts. Vous êtes, vous, Alsaciens et Lorrains, un peuple de 1 5ooooo âmes. Savez-vous combien nous avons eu de soldats tués? 1 boo 000. Donc, pour délivrer chacun d'entre vous, Alsaciens et Lorrains, il a fallu qu'un soldat français donnât son sang, tout son sang. Eh bien ! si nos morts pouvaient sortir de la tombe, en voyant ce peuple qui les bénit et le Droit qui triomphe, ils se recoucheraient dans la tombe, en remerciant Dieu de les avoir choisis. » Il dit cela, le maréchal. Et lui qui ne se pique pas d'éloquence — un bon Français ne se pique de rien — dépassait, d'un coup d'aile, tout ce que les plus illustres orateurs, les Démosthène et les Cicéron, les Bossuet et les Gambetta, ont trouvé de plus sublime, parce qu'il disait simplement la vérité, l'humble et profonde vérité. Hélas ! dans un pays de si faible natalité, quelle perte que celle de 1 5oo 000 jeunes hommes en pleine vaillance : 1 5oo 000 foyers de moins, pour éclairer et réchauffer l'avenir I