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DEPART DE L ARTILLERIE PLACE DE LA NATION

(Photo Meurisse.)

respirait une sorte d'innocente fraîcheur. D'ailleurs, presque tous étaient hors d'usage. Sur les 75, on lisait en lettres blanches: « Ne pas tirer ». Ils restaient parfaits pour l'exercice, mais leur tube s'était usé à la bataille. Double raison pour qu'ils prissent part à la Revue de gloire ! Quant aux autres canons qui pouvaient tirer, ils restaient à leur poste de combat.

Sur la place de la Nation et dans les avenues voisines, les toits les plus élevés comme les plus modestes, arboraient d'épaisses grappes de spectateurs. Les moindres balcons des appartements inoccupés avaient été pris d'assaut.

Dans la tribune présidentielle, le généralissime Pershing, vêtu de l'uniforme kaki, coiffé de la large casquette de même couleur, moustache blanche et regard jeune, entra le premier.

Ce qui venait à nous avec Pershing, ce que Pershing remettait à Foch, Paris se le représentait de tout son cœur : c'était l'appui d'un peuple aussi nombreux que le

g„g I9I4. — LA GUERRE DU DROIT.

peuple de la France et le peuple de la Grande-Bretagne réunis; d'un peuple possédant un tiers de la richesse en or du monde entier; d'un peuple disposant d'une industrie hors de pair, entraîné à tous les hardis efforts et amoureux du danger; d'un peuple sachant à (ond ce qu'exigeait la victoire du Droit, puisque, depuis le commencement de cette guerre, il avait étudié de près tout ce que faisait l'Allemagne sur tous les terrains; d'un peuple résolu à combattre l'Allemagne jusqu'à la victoire définitive.

De l'autre côté de l'Atlantique, une voix imprévue nous arrivait qui célébrait avec nous la fête de la délivrance humaine. Le président Wilson s'écriait:

« La leçon delà Bastille n'est pas perdue. Puisse le jour être proche où, sur les ruines de la sombre citadelle du pouvoir sans lrein et de l'autocratie sans conscience, s'élèvera une construction édifiée, comme votre République, sur les éternels fondements du droit et de la paix, pour apporter la joie à un monde affranchi ! »

Pendant que nous parvenaient ces paroles, le Chant du Départ, entonné sur le passage des troupes par les musiques militaires, rappelait aux Français ces vers que le président Wilson savait bien :

Les Français donneront au monde La paix avec la liberté I

Près du général Pershing se plaça le maréchal Jofire, choisi par l'armée américaine pour parrain.

La foule se disait :

— Quels sont les généraux que le Président a dans sa voiture?

— Le général Duparge, secrétaire général de l'Elysée, et le général Foch.

— Foch de la Marne! Foch de l'Yser!

— Au moment le plus angoissant de la bataille de la Marne, il a dit: « Tout va bien ». Maintenant, il peut dire: « Tout va de mieux en mieux » L'Amérique le connaît. Regardez comment Pershing salue Foch. On dirait qu'il retrouve un frère aîné.

Les propos de la foule parisienne ont une netteté d'eau-forte. La pointe aiguë d'un Callot se plairait à les recueillir pour les jeter, en légendes, au bas de ses dessins.

Devant le général Pershing, le chef d'état-major général de l'armée française faisait défiler, avec, leurs 1 34 drapeaux, 8000 hommes représentant 18 régiments d'infanterie, i3 régiments d'infanterie coloniale, 16 régiments detroupes d'Afrique, 3 bataillons sénégalais, 35 bataillons de chasseurs à pied, un bataillon de fusiliers marins, 5 régiments de cavalerie, 47 compagnies du génie, 1 1 régiments d'artillerie, •iàf batteries, 3i escadrilles d'aviation, un groupe de bombardiers.

— Ah! les avions.

Nos yeux n'apercevaient que les appareils volant à moins de 1 5oo mètres. Ceux qui volaient à 2000 mètres demeuraient invisibles dans les nues. Mais nos cœurs les y devinaient.

La foule observait les avions planant au-dessus d'elle, à perte de vue.

— Ils s'assemblent comme des hirondelles, mais ce n'est pas pour émigrer. Bientôt, leurs escadrilles seront renforcées par les appareils que l'Amérique nous prépare. L'Amérique et l'Angleterre nous en donneront tant qu'il faudra pour nous assurer la maîtrise des airs.

— Ce doit être de cela que parlent Foch et Pershing. Ils ont levé les yeux au ciel.

— Soyez sûr que Koch calcule toujours toutes les chances.

— Ces cent cinquante avions qui planent au-dessus de nous, montent la garde en même temps qu'ils passent la revue. Une escadrille allemande ne pourrait-elle pas avoir l'idée de troubler la journée par quelques pétards meurtriers ! Les Allemands aiment se mêler à nos fêtes. Pendant la guerre de 1870, ils ont commencé le bombardement de Strasbourg un ib août, et c'est un 14 juillet qu'ils ont envoyé audessus de Strasbourg, leur premier dirigeable.

— Cela n'a pas porté bonheur aux mastodontes aériens de Guillaume II. Tout a. coup, un de nos légers biplans de chasse descendit presque a la hauteur

des toits. Dans son bourdonnement, il apparut comme un Irelon au corselet argenté. Un autre biplan s'avança, phare allumé. Cette étoile en un ciel matinal semblait diriger la marche des aviateurs qui, sur le sol, défilaient drapeau en tête.

Tète nue sous une petite pluie piquante, le Président de la République décora le drapeau de la Légion étrangère :

« Au nom du peuple français et en vertu des pouvoirs qui me sont conférés, Drapeau, je te décore de la fourragère aux couleurs de la médaille militaire. »

A la hampe du drapeau qui s'inclinait, le Président de la République attacha la lourragère; puis, jusqu'à deux fois, il baisa l'étoffe aux couleurs de France. Pour pleurer, la foule n'avait pas attendu ce geste passionné et pieux. Elle pleurait déjà aux mots si simples et si beaux : « Drapeau, je te décore ».

Le regard du Président de la République chercha le regard du chef d'état-major général, puis décora le drapeau du i52% comme il avait décoré celui de la Légion. De toutes parts s'agitaient les chapeaux des hommes, se déployaient les mouchoirs des femmes, s'éparpillaient les fleurs. Les enfants, nos chers enfants de France, printemps au grand cœur, examinaient tout de ce regard intense et fixe qui a la valeur d'un serment.

Un frémissement d'extase passa dans la foule immense. La masse des drapeaux approchait.

En cette armée où tout était flambant neut, les drapeaux seuls étaient usés, élimés, déchirés. Ce sont, eux aussi, des mutilés de la guerre, à qui la mutilation piêteune splendeur et une puissance surnaturelles. Celui-ci est tout noirci par la iumée des batailles. Tel autre est troué, effiloché. Tel autre n'a plus de rouge. Tel autre ne conserve à sa hampe qu'un haillon bleu. Tel autre est ajouré comme une dentelle héroïque. Tel autre est devenu presque transparent. Tel autre a dû être

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