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LA CRÈTE DU MORT-HOMME

(Phoio " l'Illustration ".)

répétées, est parvenu à dominer l'affaire sur le terrain même que ce dernier avait choisi pour un effort décisif. »

L'ennemi, qui renouvelait sans cesse ses forces en puisant au camp retranché de Metz, réussissait encore quelquefois à occuper une de nos tranchées ou à cerner un de nos détachements. Le général Nivelle déclara, dans son ordre du jour du 5 avril : « Il faut renverser les rôles par une riposte : coup de poing donné par réflexe immédiat, après le coup de poing reçu.» On reconnaissait là le chef qui, en février 1913 prenant le commandement d'une division devant Soissons, avait eu ce rapide dialogue avec un général de brigade :

— La situation est difficile. Que comptez-vous faire ?

— Attaquer. Pas d'autre moyen pour arrêter l'ennemi.

Le 9 avril, l'ennemi attaqua sur les deux rives de la Meuse. En engageant à fond trois divisions, il occupa une tranchée sur le Mort-Homme et s'empara de Béthincourt.

L'Allemagne voulait en finir devant Verdun, avant que l'attaque franco-britannique'ne commençât sur la Somme. Nécessité militaire. Intérêt dynastique. Le

Kronprinz augmenta encore son artillerie lourde, appela à l'aide les plus solides bataillons et, le 23 avril, engagea le combat. Allions-nous abandonner la rive droite de la Meuse? Le général Nivelle dit à ses soldats : « L'armée de Verdun ne se laissera pas intimider par les obus et par cette infanterie allemande dont elle brise les assauts depuis quatre mois. Elle saura conserver sa gloire intacte. Vous leur dêfendre\ de passer, mes camarades. » Ce dernier trait est d'une simplicité grandiose et tendre. On croit voir les bras du chef s'ouvrant tout grands pour embrasser l'armée.

Du 3 au 8 mai, nouvel effort énorme de l'ennemi. Sur la cote 3o4, les batteries allemandes concentrèrent leurs feux. Nous avons vu les sommets des environs transformés en volcans. Des colonnes de fumées jaunes, noires, verdâtres, montaient vers le ciel, si épaisses que nos aviateurs s'écriaient avec dépit : « L'atmosphère en reste obscurcie jusqu'à Soo mètres. » Presque tout de suite, nos tranchées furent « hersées ». Ceux de leurs occupants qui pouvaient s'en tirer se tapissaient dans les trous d'obus. Quand les obus allemands eurent ainsi pilonné le terrain, les vagues allemandes déferlèrent. La plupart de nos hommes avaient été enfouis. Ceux qui avaient encore des armes s'en servirent vaillamment. Les Allemands, étonnés de trouver encore des vivants devant eux, ne progressèrent qu'avec une extrême prudence. Leur succès resta localisé aux pentes nord.

Le 6 mai, à la cote 284, le bombardement ne fut pas moins intense. Un capitaine du 66e nous disait : « L'abri dans lequel je me trouvais était construit dans le roc. Cependant il vibrait comme une barque sur des flots furieux. » Là aussi, nos hommes combattirent en héros. Agauche, un bataillon du 32erepoussa deux attaques allemandes. Le 7, nouvel assaut de la cote 304 par trois côtés à la fois. L'ennemi trouva devant lui deux régiments d'élite, lé 114e et le 125e, composés en majeure partie de Vendéens, de Poitevins, de Berrichons. Le 114e, sur la gauche et le 1 25e, à droite, s'organisèrent pour la contre-attaque avec une admirable confraternité d'armes. L'ennemi dut reculer.

L'effort allemand au nord-ouest deVerdun se déplaça, le 12 mai, de l'est à l'ouest. L'ennemi cherchait à tourner le Mort-Homme par le vallon qui sépare cette hauteur de la cote 304. Il attaqua la cote 304 par le fianc nord-ouest. Plus à l'ouest, il attaqua la cote 287, à deux kilomètres au sud de Malancourt.

Jamais on ne dira ce que nos hommes ont eu à souffrir, en restant à leur poste, sous la monstrueuse avalanche de fer et de feu.

Souvent, au moment de l'attaque, leurs mitrailleuses et même leurs fusils étaient hors de service. Cependant, les survivants résistaient.

Quelques exemples entre cent. Nous avons déjà cité celui du 92e. Ce beau régiment avait reçu l'ordre d'aller, en partant du Mort-Homme, reprendre le bois des Corbeaux où l'ennemi venait de se fortifier. Nos soldats partirent avec un splendide entrain et passèrent à travers une grêle de gros obus formant barrage. En moins d'une heure, ils avaient réoccupé tout le bois. L'un deux, établi sur ses genoux, au milieu des balles, tirait sans relâche. A chaque coup, il avait la satisfaction de voir tomber son homme. Quand un fusil lui brûlait les doigts, il continuait le tir avec une arme nouvelle. Ce n'étaient pas les fusils sans maître qui manquaient. Tout à coup, l'arme lui tomba des mains. Un éclat d'obus le tuait : « Adieu, mon lieutenant, dit-il. Je meurs bien aise. »

Le lendemain, à un retour offensif de l'ennemi, le 92e répondit par une énergique contre-attaque, bien qu'ayant perdu les deux tiers de son effectif et son lieutenantcolonel. Ce vaillant chef, Macker, de Colmar, au moment où il organisait en hâte les vaguesd'assaut, avait vu arriver l'abbé de Chabrol, aumônier de la division. Il lui

nn$ IQI4- — LA GUERRE DU DROIT.

avait demandé l'absolution, en le priant de bénir aussi tous ses hommes. L'abbé de Chabrol les bénit à mesure que leurs vagues passaient devant lui. Ajoutons que, pressentant sa fin prochaine, Macker avait tenu à être correct jusque dans la mort. Il avait fait sa barbe avec soin, en remplaçant l'eau qui manquait par quelques gouttes de vin blanc. L'abbé de Chabrol lut tué peu de temps après dans la Somme.

Malgré le choc de toute une division lraîche, les survivants du 92e réussirent à interdire l'accès du Mort-Homme. Combien étaient-ils alors ? Cent cinquante, sous les ordres d'un seul chef de bataillon. Pendant une journée, ils demeurèrent accrochés à flanc de coteau. La nuit venue, leur commandant envoya au général de brigade un rapport qui se terminait ainsi :

Malgré les balles, les obus, les flammes, le chlore, nous tenons, et tant qu'il en restera un, comptez sur nous. »

Les obus, les flammes, le chlore! Le monde pèsera chacun de ces mots. Aux tortures des guerres préhistoriques de l'âge des cavernes, l'ennemi avait joint des supplices spéciaux inventés par la science allemande, toujours au service de la barbarie. » Tant qu'il en restera un, compte^ sur nous. » Que les lettrés songent aux poèmes épiques dont s'illustre et s'enchante le genre humain; qu'ils relisent V Iliade; qu'ils descendent de cercle en cercle dans Y Enfer de Dante, nous les défions de rien trouver d'aussi beau.

Comme notre inlantene, notre artillerie fit des prodiges de ténacité et de dévouement. Dans une batterie, un obus de 3o5 avait tué le capitaine, un adjudant, un maréchal des logis et cinq hommes. Les autres enlevèrent leur veste et dirent: «A la besogne, pour venger nos morts!»

Parmi ces héroïques soldats de Verdun, les Lorrains et les Alsaciens tenaient leur vraieplace. Saluons ces trente Lorrains qui, aux premières lignes, ont été tués d'un seul coup par une torpille. Partout où on allait, on rencontrait la Lorraine et l'Alsace au combat. Un eminent Alsacien, le gênerai Burckhârdt, qui .1 commandé l'artillerie de la région fortifiée de Verdun du 6 octobre 191 5 au 3i janvier 1916, nous dit à ce propos:

— En 1916, près de Verdun, à Dugny, nous nous trouvâmes, un matin, cinq officiers reunis par hasard. Tous les cinq, de Guebwiller. 11 y avait là le lieutenant-colonel Althoflcr, le capitaine de Bary, le capitaine Schlumberger, le sous-lieutenant Conrad. Quelques jours après, Schlumberger lut nommé chevalier de la Légion d'honneur. Je lui remis la croix, en lui disant : « Capitaine Schlumberger, c'est mon père, le pasteur Burckhârdt, de Guebwiller, qui vous a donné le baptême du chrétien. Je suis heureux aujourd'hui de vous donner le baptême de la Légion d'honneur » (1).

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