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AU REPOS, EN APT.ONNE

(Croquis de route par !t. Dcsvarrcux I

tout entière et dont notre armée ne parlait pas la langue? Des scènes terribles éclataient de toutes parts. En voici une entre cent. Nos soldats arrivaient près de soldats britanniques qui allaient faire sauter un pont : « Arrêtez! leur disaient-ils, tous les hommes n'ont pas encore passé ». Les Britanniques croyaient que nos soldats voulaient que le pont lût épargné. Les cris et les gestes augmentaient encore la confusion.

Journée terrible du 27 mars! Von Hutier, qui avait visé d'abord le massif de Lassigny, charnière de la plus grande importance, avait change de but. Maître de Royc, si beau nœud de routes, il s'était précipité vers Montdidier d'où il aurait pu, en tournant le massif de Lassigny, pénétrer vers Paris A son appel, des renforts en infanterie et en artillerie lui arrivaient continuellement de Saint-Quentin. Déjà, la ville d'Albert était prise. Le Kronprinz se croyait vainqueur.

Une brigade de nos dragons et deux de nos divisions avaient pris position le long de l'Avre, pour recueillir les Britanniques et arrêter l'ennemi. Debeney tenait un Iront allant de Bouchoir à Laucourt; Mitry était à sa droite, Mesple à sa gauche. Les masses allemandes, lancées de Roye, forcèrent Debeney à se replier des deux côtés de l'Avre. En vain notre 56e division, sous les ordres du général Demeu, et notre 5e division de cavalerie, sous les ordres du général de La Tour, firent des prodiges de ténacité. Humbert dut abandonner Grivillers. L'ennemi s'élança furieusement, enleva Eaverolles. enleva Piennes, et, à 19 heures, enleva Montdidier.

Pendant les jours suivants, particulièrement le 29 et le 3o mars, la bataille fit rage contre les troupes françaises, depuis Lassigny jusqu'à Moreuil, c'est-à-dire sur un espace de 09 kilomètres, et contre les troupes britanniques, au nord de la Somme.

Ordre était donné aux armées allemandes de prendre Amiens et de couper les armées alliées, à tout prix. Elles prirent Hangard-en-Santerre. Mais cet effort si coûteux les épuisait. De ce côté, les Alliés organisèrent des positions solides.

Pendant qu'un mince cordon de troupes françaises refaisait si courageusement la liaison avec la malheureuse Ve armée britannique, la IIP armée britannique, sous les ordres du général Bing, résistait, au nord, depuis (ïouzeaucourt jusqu'aux environs d'An as. et brisait les plus épaisses vagues d'assaut.

Elle lut cependant forcée de se replier, pour que sa droite ne perdit pas contact avec la Ve armée en pleine retraite. Mais son repli volontaire, méthodique, multipliant les arrêts bien calculés tn des endroits bien choisis, coûta elfroyablenient cher à l'ennemi.

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CORVEE DE RAVITAILLI MENT.

(Croquis de route pnr P. Dcsvarrcux.)

Toules les armes, artillerie, chars d'assaut, aviation, contribué! ent efficacement à la résistance. Nos alliés enregistrèrent, dans leur Livie d'or, la journée où ils ont abattu 6g appareils en ne perdant que 9 des leurs. Dans un des appareils allemands qui tombait en flammes, périssait le plus connu des pilotes d'outre-Phin, le baron de Richthoffen.

En somme, l'ennemi avait mis dix jours pour occuper un terrain qui, dans son plan, devait être occupé à la fin du troisième jour.

La voie ferrée de Calais à Paris par Amiens, unique artère franco-britannique, n'était pas coupée, et le massif de Lassigny avait tenu bon. Devant Lassignv notre 77e division, sous les ordres du général d'Ambly, avait rejeté de la colline de Plessis-Plémont, trois divisions allemandes qui avaient réussi à en atteindre le sommet. Humbert put dire à nos soldats, avec une cordialité superbe : « Je vous avais donné la garde d'un des pi'iers qui ouvre un accès dangereux sur le cœur de la France, vous avez bien rempli votre mission : 800 prisonniers, bo mitrailleuses, la 7e division allemande anéantie, la 1 63e sérieusement éprouvée : tel est le beau bilan. Vous leur avez fait claquer la porte au nez ! »

Les Britanniques rentrèrent dans Moreuil. Von Hutier envoya dans cette direction la première division de la Garde, avec ses plus solides bataillons. La Garde s'avança jusqu'au plateau deGrivesnes. Mais elle en fut refoulée, à coups de baïonnette dans le dos. C'était le 3 1 mars, jour de Pâques. Au lieu d'entendre les cloches du Kronprinz, l'ennemi aurait pu entendre la voix du général Debeney crier à ses hommes : « Nous tenons le bon bout ».

Les attaques lancées ensuite par l'ennemi, soit entre Grivesnes et la Luce,soit entre l'Avre et la Somme, ne donnèrent presque aucun résultat. Quelques suprêmes tentatives, particulièrement à Villers-Bietonneux, ne réussirent pas mieux Foch avait raison de déclarer : « Les Boches sont arrêtés depuis le 25 mars : c'est le Mot qui expire sur la grève ».

Que disait de ces événements le Haut Commandement de Spa et d'Avesnes î

Une seule des armées allemandes celle qui entourait Saint-Quentin, avait léalisé l'avance attendue Les troupes du centre n'avaient pas donné ce qu'on espérait. Quant aux' troupes de droite, elles avaient été bloquées au sud d'Arras. Depuis ce moment c'était autour de ce point fixe que pivotait toute l'opération allemande. Les troupes de la Fère étaient entraînées par les troupes de Saint-Quentin.

Ludendorff vit, le 10 mars, ses forces dépasser la ligne Péronne-Neslc-Chaunv: il les vit, le 27, atteindre, Albert, Montdidier, Noyon. La retraite des Britanniques

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LA GUERRE [i U DROIT.

le satisfaisait pleinement. Mais les Français parurent sur le champ de bataille.

Amiens, il voulait Amiens ! Mais quoi! la poussée allemande s'amortissait. Le ravitaillement ne fonctionnait qu'à grand' peine. Plus d'avance en direction d'Amiens. Plus même de progrès sérieux, dans l'attaque lancée, le 3o mars, entre Montdidier et Noyon.

Que devenait le magnifique projet d'élargissement régulier pour la zone d'invasion ? Les combats qui s'engageaient encore n'étaient plus que des soubresauts.

Pourtant, au bout du compte, Ludendorff se crut en droit de crier victoire.

— « Voilà, déclarait-il, un fait d'armes qui vivra éternellement en l'histoire du monde! A la quatrième année de la plus terrible des guerres, les Allemands ont réussi à faire ce que n'ont pu faire ni les Français ni les Anglais. »

Ce qu'il n'ajoutait pas, c'est que les Allemands n'avaient pas pu prendre Amiens, et qu'ils s'enferraient.

Dans nos anciennes lignes, se creusait, du coté d'Amiens, une poche profonde de Go kilomètres. Mais le front franco-britannique était solidement rétabli.

Nos lignes nouvelles s'étendaient depuis l'est d'Arras à l'ouest d'Albert, à Hamel, à Hangard-en-Santerre, à l'ouest de Moreuil, au sud-ouest de Montdidier, puis, vers l'est, à Rollot, à Piémont, à la rive droite de l'Oise, à Coucy et à l'Ailette. La France était sauvée.

Pour la France comme pour la Grande-Bretagne, l'alerte avait été chaude. Si une telle leçon ne leur avait pas profité, il eût fallu douter à jamais du bon sens des deux grandes nations où le bons sens est le plus en honneur.

Aussi les premiers ministres de ces deux nations, Lloyd George et Clemenceau, réussirent-ils à faire admettre à tous les Alliés le projet de constituer un commandement unique, sur le front de France, et de confier ce commandement au général Foch. La Grande-Bretagne chez qui la retraite de la Ve armée avait causé une émotion si cruelle surmontait enfin sa répugnance à remettre la vie de ses enfants entre les mains d'un chef étranger.

A cette décision si indispensable, les Américains, avec leur sens des réalités modernes, avaient énergiquementpoussé. Le lendemain de la terrible journée du 27, le général Pershing s'était présenté au général Foch, en présence du général Pétain et de M. Clemenceau. Après avoir salué Foch, avec la plus parfaite correction militaire, il lui dit :

« Le peuple américain serait fier de s'engager dans la plus belle bataille de l'histoire. Tout ce que nous avons, infanterie, artillerie, aviation, est à vous. Nous sommes ici pour obéir ».

Un témoin de cette scène se rappela alors, avec une émotion religieuse, la première rencontre de Lafayette et de Washington. Lafayette avait quitté sa douce maison de Metz et sa jeune femme qui allait lui donner un premier enfant, pour se porter au secours des insurgents d'Amérique. Washington lui montra ses soldats et lui dit : « Voyez ! Ils ont bien besoin de vos conseils ». Alors, Lafayette salua et répondit : « Je suis ici pour obéir et non pour commander ». Ainsi, en un des moments les plus tragiques de la guerre, le mot de Lafayette nous revenait à travers l'espace et le temps, pour le triomphe du Droit.

Le i3 avril 19 18, lorsque la nomination de Foch au poste suprême, décidée le 28 mars, fut publiée, M. Poincaré dit au grand chef: « C'est surtout dans les journées du 2 5 et du 26 mars que vous avez donné la mesure de votre caractère, et que votre liberté d'esprit, votre clairvoyance, votre sang-froid, ont eu raison du péril. M. Clemenceau et moi, nous savons, à Doullens, devant la mairie, une allée de jardin où il fut aisé d'entrevoir votre bâton de maréchal ». En cette allée de jardin,

Foch avait expliqué comment il pensait endiguer le flot allemand. En passant devant une table de jardin peinte en vert, il traçait, en trois coups d'ongle, son plan de combat. Ces trois coups d'ongle, que l'on peut voir encore à l'heure où nous écrivons ces lignes, sont une des plus suggestives illustrations de notre histoire.

Paris bombardé. — Le martyre d'Amiens. — La réinvasion.

Comme toutes les grandes offensives de l'ennemi, celle du 2 1 mars était double. Elle se déclenchait, à la fois, contre l'armée et contre la nation. Paris surtout se trouvait visé.

Au matin du 23 mars, les Parisiens entendiren t un obus éclater au milieu d'eux D'instinct, ils levèrent les yeux, pour découvrir l'avion qui les bombardait. Le

EMPLACEMENT D UNE BERThU

(Section photographique de l'Armée.)

ciel était absolument désert. Ils se dirent que l'avion bombardeur fuyait à une hauteur inaccessible à leurs regards. Mais, au troisième ou quatrième, de même explosion brève et déchirante, ils durent se rendre à l'évidence. Ces projectiles ne venaient pas d'un appareil aérien, mais d'une pièce d'artillerie.

La première idée qui, alors, se présenta à leur esprit fut que l'ennemi avait avancé plus que ne l'avouait le communiqué. Par bonheur, ils se trompaient. L'ennemi ne s'était pas rapproché de la ville assez pour la bombarder avec les plus puissantes pièces connues. Mais il avait fabriqué des pièces qui pouvaient envoyer leurs projectiles à 120 kilomètres, et dont l'une était établie à Crépy-en-Laonnois, entre Laon et La Père. Cette portée extraordinaire suscita des hypothèses extrava-

Q(5n I9I4. — LA GUERRE DU DROIT.

gantes. L'invention allemande était beaucoup plus simple qu'on ne croyait. Elle se bornait à faire atteindre au projectile une zone où la résistance de l'air s'affaiblissait suffisamment (1).

Sans nul doute, c'était non pas contre Paris, mais contre Londres, que l'Allemagne avait fabriqué ces canons à longue portée. Depuis assez longtemps, dans les lettres de Guillaume II à sa sœur la reine de Grèce, nous lisions des phrases comme celle-ci: « Je réserve à l'Angleterre une surprise qui fera trembler le monde ». Paris ne trembla nullement. Les vrais Parisiens répondaient: « C'est un tour de force balistique fait pour relever le moral des Allemands, et non pour abattre le nôtre ».

Pourtant, Paris eut des journées et des nuits où son supplice ne s'interrompit

pas. Dès le matin, de quart d'heure en quart d'heure, un obus. Puis, la nuit venue, le bombardement par avions.

Neuf heures du soir. La Bertha s'est tue. Toutefois, on a l'appréhension de l'entendre, une fois de plus, à minuit, avec une précision de chronomètre. Et puis, il y a ces raids de Gothas qui, entre temps, viendront troubler le repos des travailleurs et faire frémir les mères.

« C'est un coup de canon ». Le coup est un peu sourd, mais on essaierait en vain de le nier, car un second le confirme presque immédiatement, puis un troisième. Voilà donc les trois coups de canon réglementaires annonçant le raid. Les clairons, sonnant au feu, se répandent dans les rues, pour avertir que l'on doit cacher toutes les lumières et descendre dans les caves-abris.

— Quoi! un raid aussi rapproché des précédents. L'ennemi prétend-il ne pas nous laisser respirer?

Dix, vingt autres coups de canon. D'abord, les forts du nord tirent seuls. Bientôt,

INTÉRIEUR DE l'ÊGLISE SAINT-GERVAIS.

{Section photographique de l'Armée.)

(1) Après l'armistice, nous avons voulu voir l'endroit où étaient fabriqués les canons qui bombardaient Paris, les Berthas, comme Paris disait. L'usine d'Essen nous a donné volontiers force renseignements sur l'ensemble de sa fabrication. Avant la guerre, elle occupait 42.000 ouvriers; d'août 1914 à novembre 1918, elle en a occupé 72.000; ses ouvriers travaillaient dix heures par jour; leur zèle ne s'est jamais interrompu; une grève, qui se proclamait générale, avant éclaté en 1917, ils ont refusé d'y prendre part; sur 1 10.000 ouvriers, elle compta à peine 36o grévistes, et encore pendant une seule journée; aussi putelle produire, par mois, 2.55o.ooo obus et en 52 mois, fournir 40.000 canons de tous calibres, depuis le léger canon d'infanterie jusqu'à la grosse Bertha! Mais, de ses canons monstres, l'usine monstre parlait avec une extrême discrétion. «Ce sont des canons comme tous les autres. Calibre 210. Ils sont seulement plus longs et plus résistants. Longueur, 21 mètres; vitesse initiale, 1600. S'ils ont bien réussi, c'est parce que les matériaux en étaient bien choisis, les constructions bien conduites, les calculs bien exacts; une équipe de mathématiciens, venus de Berlin, en réglait le tir».

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quelques bombes d'avions éclatent tout près. Les forts de l'est répliquent énergiquement. Leurs 75 font trembler les vitres et tressaillir les meubles. De toutes parts, le duel s'engage entre avions de bombardement et avions de chasse. La nuit étoilce est fouillée par le faisceau des projecteurs. Parmi les étoiles, vont et viennent les phares de nos avions, qui, en se groupant, forment des constellations imprévues. De temps en temps, une bouffée de flamme monte dans la nuit. Coup de canon ou explosion de bombe? La canonnade redouble. Un bourdonnement de moteurs remplit l'air. On m'appelle dans la nuit. Sans doute, à travers mes rideaux, pourtant si épais et si serrés, la lumière de ma lampe filtre un peu trop. J'éteins ma lampe et je m'enJors. Que ce soit à Paris ou à Verdun, le bombardement contre lequel je ne peux rien, a pour moi une vertu soporifique. Une nouvelle bombe dont un éclat brise les vitres voisines me réveille. Que le diable emporte Guillaume II qui prétend tuer le sommeil des honnêtes gens ! Là-dessus, je ne puis pas m'empêcherde songer. Je me représente l'esprit de ces aviateurs allemands qui vont vers Paris, non pas pour détruire des bâtiments militaires ou atteindre des soldats, mais pour écraser des maisons à sept étages et assassiner des femmes, des vieillards, des enfants. Peu à peu, les coups de canon, plus rares, s'éloignent. La mort a passé. Au ciel, il n'y a plus que des étoiles fixes. Elles pâlissent. Le jour est venu. Dans les arbres où les bourgeons s'épanouissent, s'élève un chant d'oiseau, si tendre qu'un reste de sommeil semble y flotter. Ah ! comme ces mots : aurore, printemps, chansons, détonnent dans un bombardement! Voici les journaux du matin. Une soixantaine de gothasnous ont fait visite. « Il y a des dégâts et des victimes ». Huit heures. Un obus de la Bertha! Les assassinats recommencent.

Le 23 mars, à 8 heures du matin, Guillaume II s'était rendu à Crépy, pour présider au premier tir du canon qui devait bombarder Paris. Ses journaux officieux interprétèrent ainsi sa pensée : « Le bombardement de Paris, en provoquant une grande excitation dans la population, est un essai militaire et politique pour abréger la guerre. » C'était la bénédiction de la Bertha!

A son tableau de chasse Guillaume II a pu inscrire des coups particulièrement heureux. Le vendredi saint (29 mars), un obus, tombant sur l'église Saint-Gervais, a tué 75 personnes et en a blessé 90. Quelques jours après, un autre obus, tombant surla Maternité, atué une vingtaine d'enfants en bas âge, petits martyrs de la Grande Guerre, « doux fruits à peine éclos, déjà mûrs pour les cieux ! » A presque tous les coups, la Bertha atteignait une jeune fille ou une vieille dame. Quand on tire sur une agglomération de plusieurs millions d'habitants, on n'a pas grand mérite à ne pas dépenser sa poudre en pure perte.

Mais bientôt notre aviation du front, malgré les ruses de l'ennemi qui faisait tonner plusieurs pièces à la fois, repéra les Berthas et notre artillerie les détruisit une à une. D'ailleurs, elles-mêmes s'usaient toutes assez, vite. A la fin d'août, leurs derniers obus se perdirent dans la banlieue est.

Pendant la bataille devant Amiens, ce que j'ai entendu de plus affreux, de plus sinistre, de plus poignant, ce n'est ni le crépitement des mitrailleuses, ni les détonations des gros obus, ni l'explosion des torpilles en grappes de trois : c'est le bruit des maisons qui s'effondraient. En écrivant ces lignes, j'ai toujours ce bruit dans les oreilles, dans les tempes.

L'ancienne capitale de la Picardie, avec sa grande allure de ville en plein développement, ses promenades, ses filatures, ses tissages, ses fabriques de velours, ses

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ateliers de cordonnerie et de vêtements, dont quelques-uns occupaient quatre ou cinq mille ouvriers, Amiens apparaissait comme une image souriante de la prospérité moderne. Une des maisons les plus honorées était celle où, pendant tant d'années, a travaillé, rêvé, écrit, le conteur Jules Verne. L'ombre de Jules Verne dut tressaillir d'indignation, en voyant à quelle œuvre abjecte et féroce les Allemands ravalaient ses plus belles inventions : le Nautilus, de Vingt mille lieues sous les mers, s'employait à une lâche piraterie, et le canon prodigieux, au lieu de tirer de la Terre à la Lune, tirait de Crépy à la rue de la Lune, pour tuer des femmes et des enfants dans la grande ville. Le sublime joyau d'Amiens, c'est la cathédrale. Sa voûte, haute de 43 mètres, soutenue par 1 26 piliers d'un seul jet qui s'amincissent à mesure qu'ils s'élèvent, paraît extraordinairement vaste, plus vaste même que le passé qui s'y abrite. Plusieurs de

ses sculptures sont de purs chefs-d'œuvre.

Au trumeau du grand portail, la statue qu'on

s appelle le Beau Dieu, n'est-ce pas la bonté

^ dans la beauté? Tenant le livre dans sa main

/^-. v f eôï^& gauche, levant la droite pour bénir, il fixe sur j^« h&£ *^<h nous ses veux pleins de divine tendresse. Son

/, 7" ' pied droit foule le lion; son pied gauche, le

dragon. Bonté victorieuse des monstres féroces et perfides. Perfidie et férocité s'étaient conjurées contre la ville du Beau Dieu. L'épée de France en a eu raison. Près du chœur, sur un tombeau, un ange s'est assis et pleure. C'est la très illustre statue de l'Enfant en larmes. Les pleura d'un ange semblent doublement célestes. Hélas 1 aux bombardements de Reims, de Nancy, de Soissons, d'Arras, de Dunkerque, de Paris, d'Amiens, tous les anges du ciel ont dû pleurer.

Derrière le chevet de la cathédrale se dresse la statue d'un autre fils d'Amiens, Pierre l'Ermite, qui a prêché la première Croisade. Quel monument élèverons-nous aux soldats qui ont fait triompher la dernière croisade, la Croisade du Droit !

La masse ciselée de la cathédrale a toujours la même beauté fine et puissante, la même jeunesse immortelle. Pourtant, l'ennemi l'a prise pour cible. Autour d'elle, d'innombrables entonnoirs d'obus forment, dans le pavé, des excavations sacrilèges que l'on devrait toujours respecter, pour la honte de ceux qui ne respectent rien.

Au-dessus de ce merveilleux édifice volaient des pigeons. — Quoi! il y en avait encore? — Plus que jamais. La cathédrale était alors à eux seuls. Les champs des alentours leur fournissaient la pâture et ils venaient ici se reposer tranquillement- En ce qui les concerne, la guerre, c'est la paix. Pour protéger l'exquise décoration du portail, on y avait ajusté une gigantesque cuirasse de sacs à terre. Mais comment protéger l'intérieur? Plusieurs obus ont crevé la toiture et percé les voûtes. L'un d'eux s'est enfoncé dans le dallage et il y a dormi parmi les vénérables trépassés.

La cathédrale aux sept blessures survivra. Peut-être sa plus rude épreuve résulte-t-elle de certaines tentatives de sauvetage. Les pompiers de Paris y avaient été envoyés pour détacher les statues des boiseries et les tableaux des cadres. On devine les difficultés d'une telle besogne. Les toiles se crèvent. Les boiseries se

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