F. D AMIENS. PLEUREUR
(Photo Giraudon.)
dégradent. Les statues se brisent. Derrière le chœur, l'illustre petite statue de marbre « l'Ange pleureur » fut transportée en lieu sûr et remplacée par un moulage. Mais une de ses jambes se cassa dans le déménagement.
Amiens paraissait une ville morte, une ville assassinée. A peine si on y découvrait quelques figures humaines, lesquelles étaient toujours figures de soldats. Les maisons encore debout avaient l'air d'autant plus abandonné qu'elles ne possédaient plus une vitre. Du théâtre ne restaient plus que les quatre murs tragiquement mutilés. Plusieurs pâtés de maisons n'étaient que gravats et poussières. Et toujours le désert des rues serrait le cœur. Et toujours, dans cette dévastation, quelque trait imprévu- Près de l'hôtel de ville, au milieu de grands magasins en ruines, l'étage supérieurd'une chapellerie demeuraitintact avec ses chapeaux enveloppés dans du papier de soie. Aux carrefours de la ville, des soldats anglais surveillaient le passage des véhicules et complaisamment indiquaient la route. Leurs mains étaient vides, mais elles leur suffisaient pour les signaux. Gesticulation discrète, à laquelle on ne se méprenait jamais.
Ce drame immense où les scènes se succédaient si confusément, abondait en images qui subsisteront à jamais dans la mémoire. Près de nous, les artilleurs français allaient au feu, superbement équipés : uniformes neufs, harnais pimpants, beaux cuirs jaunes. Un peu plus loin, arrivaient des artilleurs américains, portant comme les Anglais un uniforme kaki, mais d'une nuance plus claire. Leur allure décidée et sérieuse plaisait beaucoup à nos hommes.
Sur une voie de garage, étaient arrêtés des wagons ayant chacun une petite fenêtre de toile grise et un tuyau de poêle. Par la porte d'un de ces wagons, on voyait des soldats qui cassaient la croûte. Ils appartenaient à une compagnie du génie affectée à la réfection des chemins de fer. Autour d'eux s'amassèrent les évacués que l'on expédiait dans le centre de la France. Une petite fille dit à sa mère: «Oh! le beau pain qu'ont nos soldats ». La mère, en grand deuil, regarda sa fille, toute pâlie par la fatigue, et les soldats qui se coupaient d'amples tranches savoureuses au travers de la miche. Après un moment d'hésitation elle prit dans sa bourse quelques gros sous et les tendit à sa fille en lui disant : « Demande à ces messieurs un peu de leur pain ». La petite
fille entra en propos. « On a dû quitter brusquement la maison, les rares provisions de bouche sont épuisées, et ce pain militaire a une mine si friande ». Déjà, l'un des soldats avait donné à la petite fille une tranche superbe: croûte brune comme le four, mie blanche comme la neige. L'enfant présenta ses sous en échange. « Ah ! mais non, ma petite demoiselle. — Prenez, messieurs, répétait la mère. Il faudra bien que vous achetiez quelque chose à la place de votre pain. — Bah ! nous en avons plus qu'il ne nous en faut. — Et puis, ajouta l'un d'eux, si vous nous le payiez, vous nous ôteriez tout notre plaisir. » Là-dessus, la porte du wagon se referma. Dans sa générosité si tranche, le soldat français est bon comme le bon pain.
Ce qu'il y a de plus grave, dans la réinvasion du nord de la France, c'est que l'industrie y renaissait. On avait dit aux industriels et aux agriculteurs: « Rien à craindre. Restez » Le lendemain, on leur dit : « Partez tout de suite ». On ne leur