Pasquier, Recherches sur la France
C'étaient là les heureuses conditions dans lesquelles la
plupart des pensionnats de province furent également établis.
Les meilleurs arguments historiques ne valent pas les
essais réalisés de nos jours et sous nos yeux, quand il s'agit
d'apprécier la valeur des internats situés hors des villes.
Le» internats a la campagne — L' Université ne possèdel-elle pas un des plus parfaits modèles d'internat dans son lycée de Vanves, pourvu d'une excellente installation intérieure, et situé dans un immense parc lui-même entouré de bois?
c On se plaignait, dit M. Ch. Jourdain, que les jeunes enfants ne fussent pas séparés des élèves plus avancés en âge et en instruction. On réclamait pour eux une discipline moins rigoureuse, l'air pur de la campagne, et des exercices appropriés à la faiblesse de l'enfance. Une institution privée de Paris, la célèbre maison de Sainte-Barbe, déférant à ce vœu des familles, avait transporté sous les gracieux ombrages de Fonlenay-aux-Roses les élèves de la division élémentaire, et une partie de ceux de la division de grammaire. Ce bon exemple n'a pas tardé à être suivi par le gouvernement. Un collège a été fondé pour 700 jeunes enfants, aux portes de Paris, dans le magnifique parc de \anves, autrefois la propriété de la maison de Condé (Décret* des 6 août et 17 septembre 1864).
» Des établissements analogues ont été fondés 'à Boréaux, à Lyon, à Marseille, à Montpellier, etc. Ils forment une annexe des lycées que possédaient anciennement ces ailles, et ils leur servent en quelque sorte de pépinière l . »
L'Université n'a-t-elle pas aussi son École de Cluny, aux castes, proportions, où la salubrité est parfaite, et l'air pur comme aux champs?
*• Rapport sur l'organisation et les progrès de l'instruction pur
Parmi les établissements libres actuels, un grand nombre constituent des modèles de pensionnats hors la ville. Contentons-nous de mentionner : la belle institution de la Chapelle-Saint-Mesmin, près d'Orléans, avec ses bâtiments, ses plantations et ses cours si heureusement disposés sur un coteau qui domine la Loire ; celle de Sorèze, véritable campagne, comme Eton ou Harrow : un parc dominé par une montagne pittoresque* où l'air pur, l'eau et l'espace abon-. dent.
L'école Albert-le-Grand, d'Arcueil, fondée en 1863 par les P. Dominicains, dans une propriété située sur un plateau très-salubre, couverte de magnifiques ombrages (la maison que Berthollet avait bâtie au retour de la campagne d'Egypte est le centre des constructions).
Le collège de Juilly, dirigé par les pères de l'Oratoire; installé sur une superficie comprenant des constructions d'un développement de plus de 10000 mètres carrés, et un parc de 18 hectares planté d'arbres séculaires, où les élèves prennent leurs récréations.
Sans sortir de Paris, YÉcole Monge vient d'établir ses nouvelles constructions sur les hauteurs nord-ouest de Paris, dans l'ancienne plaine Monceau, où les maisons sont encore largement espacées. Si on ne trouve pas là la campagne, on y rencontre au moins un ensemble d'excellentes conditions hygiéniques, au point de vue topographique, et le souci du progrès dans la disposition du plan et de l'aménagement des constructions.
Ces exemples-là, que l'on pourrait multiplier, sont bons à citer et surtout à imiter; ils feraient plus pour le succès de l'internat que tous les moyens de propagande et que tous les raisonnements.
De ces essais qui, à la place d'une protestation stérile, ^montrent ce que notre pays peut et doit faire pour la jeunesse, on peut rapprocher avec avantage les dispositions
adoptées à l'étranger. Parfois les mœurs ont introduit des usages bien différents des nôtres; d'une importation difficile et d'une application contestable ailleurs; mais il y a un ordre de choses où, à part quelques détails dont le caractère spécial est évident, le bien et le mieux forment un patrimoine commun et profitable à tous.
Le» internat» a l'étranger. — Est-il rien de plus Curieux
pour nous, de plus séduisant à la fois et de plus capable d'ajouter à notre expérience sur la question qui nous occupe, que cette peinture des collèges de l'Angleterre?
c C'est loin des grandes villes, au milieu de campagnes aux vastes horizons, que sont placés presque tous les collèges. L'éducation qu'on y reçoit serait impossible dans nos vastes maisons, où sont réunis et concentrés tous les services, ou une consigne sévère tient la porte extérieure fermée à tous les élèves, et où les récréations mêmes se resserrent dans des cours entourées de hauts murs. L'école anglaise, comme celle des Etats-Unis, est un hameau où se groupent autour de l'édifice principal les classes, les bibliothèques, \ les musées, les terrains destinés aux jeux. Non loin de là, fans d'élégants cottages, résident les professeurs, chez lesquels les élèves sont reçus en qualité de pensionnaires. Us se tiennent dans la maison en famille, et ils prennent leurs t repas avec le maître, sa femme, sa' mère, ses sœurs, ses en-
* Ce maître est leur tuteur, le remplaçant du père, le diseur et le surveillant de leurs études... Les élèves ne *M réunis qu'à la chapelle pour les exercices religieux .et au* heures des classes pour l'enseignement. Hais après leçons, chacun d'eux se rend dans la maison du profes- *w. L'élève est alors maître de son temps, il en dispose à ^ gré et sans aucun contrôle. Toute la campagne lui a Went, tous les jeux sont à lui. Il peut sortir de la mai- 8011 H y rentrer quand il lui plaît. La seule ?esti\c\Vy&,
c'est l'heure de la leçon, celle du repas et celle de la clôture, qui a lieu l'été à neuf heures, et l'hiver à la chute du jour *. »
On conçoit l'enthousiasme avec lequel un ancien élève du lycée de Dijon décrivait les grands collèges de l'Angleterre, et ces villes calmes et studieuses qui ont la spécialité de l'éducation de la jeunesse.
<r C'est de cette belle, grave, noble et aimable ville d'Oxford que je veux vous répondre... Je suis arrivé hier soir ici, seul et tout à fait perdu, mais avec une joie d'enfant de trouver une ville sans fumée et sans bruit,' toute pleine de monuments littéraires, les uns gothiques, les autres de style moderne, et avec une incroyable profusion de cours et de portiques silencieux où passent çà et là de jeunes étudiants avec une toque et une petite toge trèsoriginale. Je me promène avec ravissement dans ces rues calmes, dans ces belles allées d'arbres qui bordent deux rivières, et je ne me rappelle pas d'avoir rien vu qui m'ait produit une aussi douce impression. Je conçois que toute cette jeunesse élevée là n'en perde jamais la mémoire et y revienne avec une affection que le temps ne fait qu'accoître. Nous n'avons rien de semblable en France; l'Université est pour nous un collège, c'est-à-dire quatre murs avec cinq ou six professeurs et autant de maîtres d'études. Ici, l'Université est un monde et un monde charmant. Tous ces collèges ont leur porte toute grande ouverte et l'étranger y pénètre comme dans un asile qui appartient à quiconque aime le parfum des lettres et du beau. Chacun de ces collèges est vaste, mais pas trop habité; la solitude ajoute à. leur grandeur 2 ... »
Le tableau sera plus complet, et l'enseignement plus
1. Hippeau, l'Instruction publique en Angleterre. 2. P. Lacorâaire, Lettres à madame Swetchine (16 mars 1832).
convaincant si on rapproche de cette description celle des collèges aux Etats-Uni*.
« Ce n'est pas au sein des villes populeuses, c'est le plus souvent dans leur voisinage, au milieu d'une riante et fertile campagne que sont établis les collèges, où les élèves respirent un air pur et peuvent se promener librement sur les bords des ruisseaux ou sous les allées que forment autour de l'établissement de beaux arbres séculaires. Plusieurs bâtiments séparés et ayant chacun une destination spéciale, chapelle, classes, bibliothèque, salon, cabinet d'histoire naturelle, collections scientifiques sont groupés autour de celui qu'habite le directeur. Tout autour, d'élégants cottages servent de demeures aux professeurs qui peuvent s'y livrer avec calme à leurs études de prédilection. Non loin du collège, enfin, des maisons particulières où les élèves trouvent le logement et la nourriture. Ils ignorent les contrariétés et les assujettissements de la discipline, suivent les cours de leurs maîtres, travaillent à leurs heures, et trouvent sous la main tous les instruments de travail rassemblés pour eux à grands frais 1 ... »
On le voit, si ces établissements, universités ou collèges, ont le mérite d'être situés hors des villes, il faut reconnaître qu'ils en ont bien d'autres.
Quelle que soit sa supériorité, ce n'est pas seulement le nouveau milieu qui me touche, quand je compare ces collèges admirablement conçus et si bien adaptés à leur destination, aux bâtiments de certains internats, entassés les uns sur les autres, empiétant chaque année sur le peu d'étendue des cours trop exiguës pour les exercices physiques, interceptant l'air, la lumière, réduisant l'horizon à d'étroites limites fâcheuses pour l'éducation de la vue, insuffisantes pour la récréation de l'esprit, et où les diverses parties