Ozanam
2. Est-ce que les premières années ne devraient pas être consacrées à l'étude d2S matières de l'enseignement primaire?
Combien de lycéens, de collégiens sont au-dessous des élèves des écoles primaires en écriture, orthographe, géographie, arithmétique, etc.?
On suppose à tort tout cela connu.
Au xviiic siècle, au moins, les collèges ne recevaient les élèves qu'après la première communion, à 11 ou 12 ans. Les élèves sortaient alors de pensions placées sous la surveillance de l'Université, où ils avaient appris, avec les notions religieuses suffisantes, les premiers éléments de la lecture, de l'écriture, de la géographie, de l'histoire, etc. Ils n'arrivaient au collège qu'après cette préparation, et qu'après s'être munis de cet indispensable apport.
Mais aujourd'hui, combien d'élèves arrivent au lycée, au collège, au pensionnat ayant tout ou presque tout à apprendre!
El cependant, on n'y enseigne, ni ^ fevva. ^avlec, ni à bien lire; on
Tintelligence sommée de raisonner avant d'avoir des éléments de comparaison, des idées, un acquit; les forces physiques surmenées, avant l'âge où elles peuvent être utilement mises à pareille épreuve.
Le remède est simple : chaque chose à son. heure, le travail en rapport avec l'âge, avec les forces de l'entendement et du corps.
La course aux grade*. — Mais, dit-on, cette sage len-
teur et cette juste % répartition du travail, les exigences des programmes, des examens, des concours, de ceux surtout qui ont une limite d'âge, s'y opposent.
Il faut parcourir tout un cycle de connaissances, être prêt au jour dit; dans cette course précipitée, les jours, les heures, les minutes ont leur prix. Il faut arriver!
Les anxiétés des examens et des concours. — TOUS les
élèves doivent répondre à ces questionnaires sans fin, où il
dédaigne ces choses, et l'habitude d'ânonner, de réciter d'une voix saccadée et monotone n'y conduit guère. Un lycéen a une manière caractéristique de lire et de parler qui n'étonne plus ni ses camarades, ni les maîtres les plus habiles. Étrange empire de l'habitude et des conventions ! Ce sont les nouveaux, qui parlent ou lisent comme on parle, comme on lit dans le monde, dont on fait l'objet des risées de tous, jusqu'à ce qu'ils aient acquis, — la crainte du ridicule les y conduira vite, — le tic à la mode.
Pour un peu, l'on dédaignera les fortes études littéraires, dont on ne voit pas l'utilité immédiate.
Sans elles pourtant, quelle que soit la direction que prendra l'élève, pas d'harmonie, pas d'équilibre des facultés, mais quelque Ghose de la gaucherie de cet ouvrier, qui à force de n'exercer qu'un membre, a concentré là toute sa vigueur, et ne sait plus se servir du reste; pas d'étendue, pas d'élévation, aucune idée du beau, du grand, là où ont manqué ces études dont Cicéron vantait pour tous les âges, et pour toutes les circonstances de la vie, l'heureuse influence :
« Hœc studia adolescentiam alunt, senectutem oblectant, secundas res ornant f adversis perfugium ac solatium prœbent, delectaxd &wrèv. non impediunt foris, pernoctant nobiscum, peTcqHwwvluv ^TvaXwKfc**.*
y a de tout, et dont il ne reste guère que la confusion et le néant. Ce qu'il y a de pis, c'est que ce qui ne devait être qu'un moyen de contrôle des études achevées, est devenu Tunique préoccupation de l'élève, et le but constant des études à faire.
Tous n'ont en vue que les grades exigés pour l'entrée de toutes les carrières : baccalauréats es lettres ou es sciences, et, comme toutes les têtes doivent passer sous ce niveau, l'obtention de ce minimum des diplômes a aussi ses heures pénibles, et jusqu'à ses victimes.
Les élèves studieux, distingués, de tous les lycées ou collèges se préparent avec une fiévreuse ardeur en vue du grand concours qui termine les travaux de l'année scolaire. Honorable lutte, dont on exalte les vainqueurs, mais dont il ne faut pas oublier les martyrs !
La limite d'âge. — D'autres se destinent aux examens des écoles où une limite d'âge impose un travail sans relâche, une préparation d'urgence, de terribles anxiétés!
Encore, si avant la lutte, on comptait avec ses forces physiques et intellectuelles!
Mais l'ambition des familles, la séduction d'un uniforme, l'espoir d'un grade, ont bien souvent improvisé d'emblée une vocation qui s'ignorait, et comme on ne fait pas naître les aptitudes aussi facilement que les désirs, un rude labeur dans ces conditions, s'il n'assure pas toujours le succès, impose des efforts excessifs, pour permettre de tenter au moins une chance, si peu certaine qu'elle soit.
Combien, parmi ces jeunes gens, meurent à la peine, ou sortent de ces rudes et imprudentes épreuves, incapables de tout travail sérieux pour l'avenir l !
1. «Entre 17 et 24 ans, se place un âge critique, où l'esprit, au moment de s'épanouir, a besoin de recueillement et de liberté pour cho> sir en connaissance de cause \es oecu^aWow* ç\ \a& fc\»ta& o^\ Uû con-
Insuccès des réforme». Conséquences. — Le remède, OU
Ta inutilement cherché dans le remaniement des programmes. On a bien abusé du moyen depuis nombre d'années, sans grand avantage pour chaque génération scolaire, qui voit modifier sans cesse les matières de renseignement pendant la durée des études. Il est vrai que ce que l'on retranche aujourd'hui, on l'ajoutera demain, à la suile d'un rapport non moins convaincu et aussi convaincant : hésitations malheureuses, propres à déconsidérer l'autorité, et à fatiguer maîtres et élèves, par des tiraillements, par des réformes, qui, sous prétexte dé progrès, ne réalisent que le piétinement sur place.
Les élèves consciencieux ne se surmènent pas moins pour un diplôme, qui perd de sa valeur, du moment que l'indulgence est imposée aux juges par l'étendue des connaissances requises, et que le système du cramming ou du bourrage est en vigueur, sinon en honneur, et peut tenir lieu d'études sérieuses.
La limite d'âge, peut-on espérer la voir reculer, devant le tourbillon des compétitions, les exigences des fonctions à pourvoir, des cadres à remplir, etc.! Les impatients ne manqueraient pas de pro-tester, et les victimes du système actuel seraient les premières à se plaindre qu'on le changeât.
Et puis, dans cette foule qui se presse, il y a les studieux ; mais il y a aussi les retardataires.
Pour se surmener à ses heures et quand il lui plaît, cette précipitation n'est pas toujours ennemie de la paresse.
viennent le mieux. C'est le temps que nous avons choisi pour l'écraser de travaux, au risque de briser ou de fausser le ressort à jamais. Nos candidats à l'École polytechnique, à l'École normale, sont les jeunes gens les plus instruits et les plus laborieux de l'Europe. Mais trop souvent la suite ne répond pas à ces commencements et l'ow IwaKfe fetaàs&aL à quarante ans ces brillants sujets de nos ètoVis. * ^.^«^ ^» ^^
Bien souvent ces marches forcées et ces rudes étapes succèdent aux longs loisirs et aux jours passés sur ce que Montaigne appelle « le doux oreiller de l'incuriosité » : ce sont des ouragans qui suivent les périodes de calme.
La méthode et la patiente recherche caractérisent le travail sérieux. Cetle hâte d'en finir est tout autre chose.
Les mobiles et les procédés sont différents; le résultât peut être le même : l'épuisement des forces.
Quoi qu'il en soit, la dose de travail imposée, et la précipitation que l'on apporte dans les études, sont telles que l'on essayerait en vain d'astreindre un homme fait à pareille tâche. S'il devait la subir dans le même milieu et dans les conditions matérielles où les élèves sont placés, il n'y résisterait pas.
Et l'on veut que l'enfant à l'époque où il se forme, que le jeune homme au moment de la puberté, subisse ces contraintes, cette distribution inégale, inique de son activité intellectuelle et de son activité physique, qu'il soit fort, valide, et que de cet apprentissage si mal dirigé de la vie, il sorte un homme.
Au point de vue intellectuel, Sénèque avait jugé comme il convient un pareil régime.
« Comme il n'y a pas de terre si fertile qui ne s'épuise, si on exige sans trêve de sa fécondité de nouvelles récoltes, il n'y a pas d'esprit si ardent dont un travail incessant ne parvienne à briser les forces.
» Le travail sans mesure amène bientôt dans les intelligences qui y sont soumises, un état d'énervement et de langueur 1 . »
1. Ut fertilibus agris non est imperandum; cito enim exhauriet illos numquam intermissa fccunditas : ita animorum impctus assiduus labor frangit.
Nascitur ex assiduitate laborum animorum hebetatio qusedam et languor. (Sen., De tranquili. animi, ^v.^n.^
Les conséquences physiques de ce régime ne sont pas moins graves.
Il ne faudra pas s'étonner si, au lieu d'hommes forts et valides, ce régime ne produit que des êtres maladifs, nerveux, irritables, à qui manque la force d'entreprendre, ou la puissance d'accomplir : natures capricieuses et indécises, inrartaines dans le jugement, sans énergie dans l'action, dont les défaillances seront fréquentes, dont les œuvres, à part quelques lueurs passagères, sans éclat et sans durée, manqueront de ce cachet de vérité, de cette marque du beau et du bien que l'on ne retrouve que dans les produits d'une intelligence sagement conduite, servie par des organes sains et prudemment ménagés.
Si les réformes tentées dans l'enseignement classique n'ont pas, au point de vue qui nous occupe, de résultats utiles, la création de renseignement secondaire spécial a peut-être préparé la solution d'une partie des difficultés du problème.
Les défauts, les inconvénients de l'enseignement classique traditionnel sont surtout manifestes quand on veut l'appliquer en grand à tous sans distinction, et quand on n'a que ce moule uniforme pour satisfaire au besoin général d'instruction qui est un des caractères de l'époque actuelle.
Dans ces conditions, il est bien vrai que beaucoup d'élèves perdent leur temps, font des efforts inutiles, excessifs, nuisibles même à leur développement intellectuel et à leur santé.
Mais alors la faute est imputable moins au mode d'enseignement lui-même qu'à la prétention d'en généraliser l'application, sans tenir compte des besoins, deS aptitudes, ou des forces!
« Dans notre société affairée, disait, en 18G6, le ministre de l'instruction publique 1 , tous n'ont pas la faculté ou le