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LIVRE III

DIFFICULTÉS ET GARANTIES QUE PRÉSENTE L'iNTERNAT

SOMMAIRE. — L'éducation dans la famille. — L'éducation publique.

— L'éducation mixte. — Le système tutorial. — Hygiène morale dans les établissements d'instruction publique. — L'instruction auxiliaire de la morale. — 1° Ce que doit être un internat de renseignement secondaire. — Discipline et liberté. — Age des élèves dans les internats. — .Rapports des élèves entre eux. — Séparation suivant l'âge. — Séparation des externes et des internes. — Rapports des élèves avec le personnel de l'internat. — Rapports avec la direction. — Rapports avec les professeurs; leur action. — Rapports des élèves avec le personnel chargé de la surveillance ; maîtres d'étude, etc. —

— Les mœurs dans les internats. — Maladies morales. Contagion. — Rapports des élèves avec le dehors de l'internat. — Familles. Correspondants. — Sorties. — La morale par l'enseignement et les livres.

— L'enseignement religieux dans les internats. — Les punitions et les récompenses au point de vue de l'hygiène morale.

2° Internats de renseignement supérieur : grandes écoles, universités, etc.

Dans une admirable circulaire, adressée en 1833 aux instituteurs, M. Guizot disait :

« L'instituteur est appelé par le père de famille au partage de son autorité naturelle : il doit l'exercer avec la même vigilance et presque avec la m&vwfc tewto^»^^^-

302 HYGIÈiYE MORALE.

seulement la vie et la santé des enfants sont remises à sa garde; mais l'éducation de leur cœur et de leur intelligence dépend de lui tout entière. »

Il ajoutait :

« Mais quant à l'éducation morale, c'est surtout en vous, Monsieur, que je me fie. Vous n'ignorez pas que c'est là sans doute la plus importante et la plus difficile partie de votre mission. Vous n'ignorez pas qu'en vous confiant un enfant, chaque famille vous demande de lui rendre un honnête homme, et le pays un bon citoyen. »

Si ces belles paroles traçaient avec une magistrale autorité les devoirs de l'instituteur, et la responsabilité qui lui incombe, combien mieux encore elles s'appliquent aux éducateurs^auxquels est livrée la jeunesse dans les internats! La responsabilité de l'instituteur est une responsabilité partagée avec la famille; elle est limitée aux heures où l'enfant lui est confié. Dans l'internat, on ne voit plus que la responsabilité du maître : situation d'où naissent pour lui des devoirs plus nombreux et des obligations plus j strictes.

Il serait injuste pourtant d'oublier que, si la famille se ^désintéresse aujourd'hui de la conduite et de la direction de l'enfant devenu élève, celte aliénation de ses droits et de ses devoirs n'a pu supprimer le passé, et la part de responsa- • bilité qui lui revient dans une éducation qu'elle a commencée, encore qu'elle renonce à la continuer.

Comme le vase qui garde toujours l'odeur de la liqueur * dont il a été imprégné, étant neuf, l'enfant apporte avec lui dans la vie des qualités ou des défauts qui révèlent le milieu où il a été élevé, les premières et presque indélébiles influences qu'il a subies. - v

Quintilien ne s'y trompait pas, et sans méconnaître les défauts que l'on impute aux écoles, il savait distinguer ceuï qu'y apportent les élèves. C'est de ces derniers défauts

qu'il disait : Non accipiunt è scholis mala ista, sed in scholis afferunt.

i/éducation dans la famiiie. — L'âme de l'enfant confié à l'éducation publique est-elle toujours bien préparée?

Je voudrais pouvoir dire de tout élève ces paroles que Tacite met dans la bouche de Messala.

« Le fils, né d'une mère chaste, n'était point élevé dans la maison d'une nourrice qu'on achetait, mais dans le sein et entre les bras de sa mère, qui mettait sa principale gloire à veiller sur son intérieur et à se dévouer à sa famille. On choisissait en outre quelque parente âgée, irréprochable dans ses mœurs, pour lui confier tous les rejetons de la même maison, et devant elle on ne pouvait rien dire de honteux, rien faire qui pût blesser l'honneur.

» Ce n'étaient pas seulement les études et les travaux, mais aussi les plaisirs et les jeux de l'enfance qu'elle réglait avec gravité et retenue. C'est ainsi que Cornélie, mère des Gracques, Aurélie, mère de César, Atia, mère d'Auguste, ont présidé à l'éducation de leurs enfants et en ont fait des hommes supérieurs. Il résultait de celle discipline que ces âmes candides, droites, et que les passions n'avaient pas encore fait dévier, s'appliquaient de suite aux connaissances libérales, et quand leur penchant les portait, soit vers l'art militaire, soit vers la jurisprudence, soit vers l'art oratoire, elles se livraient sans partage à l'étude et elles épuisaient tous les trésors de la science *. »

1. Jam primum suus cuique filius, ex casta parente natus, non in cella emptse nutricis, sed gremio ac sinu matris educabatur, cujus praecipua laus erat tucri domuni et inscrvire libcris. Eligebatur autem major aliqua natu propinqua, cujus probatis spectatisque moribus omnis ejusdem familiœ soboles committcretur ; coram qua neque dicere fas erat quod turpe dictu, neque facere quod inhonestum factu. v\d®tfeV»x ^ "^ non studia modo curasque, sed remissioucs eWanv Vasvft^ 3 * \*aft*wN^

Hélas, déjà ce tableau n'était que la peinturé d'un passé regretté! L'orateur ajoutait :

« Aujourd'hui, l'enfant vient à peine de naître, qu'il est confié à quelque esclave grecque, à laquelle on adjoint au hasard un autre esclave, celui qui n'est capable de remplir aucun emploi sérieux.

» Soùs une pareille direction, ces esprits tendres et impressionnables sont imbus de fables et de préjugés. Personne, dans toute la maison, ne veille à ce qui se dit, ni à ce qui se fait, en présence du jeune maître. Les parents eux-mêmes, peu soucieux de former leur fils au sentiment de l'honneur et de la retenue, les accoutument au contraire à l'indiscipline et à la dissipation, ce qui produit peu à peu l'effronterie et le mépris de soi-même el des autres *. »

Ces vérités ne sont point exclusives à Rome et il convient d'en tenir compte, si on ne veut pas confondre à plaisir toutes les responsabilités, et imputer à la maison d'éducation, quelle qu'elle soit, toutes les fautes, même celles

sanctilate quadam ac verccundia temperabat. Sic Corncliam Gracchorum, sic Aureliam Caesaris, sic Atiam Augusti matrem prrcfuissc educationibus, ac produxisse principes liberos accepimus, quœ disciplina ac severitas eo pcrtinebat, ut siuccra et intégra, et nullis pravitatibus detorta uniuscujusque natura tota statim pectore arriperet artes honcstas; et sive ad rem militarem, sive ad juris scientiam, sive ad eloquentice studium inclinasset, id solum agerct, id universum hauriret. (Tacite, De Orat., 28.)

1. At nunc natus infans dclegatur Grœculœ alicui ancillae, cui adjungitur unus aut aller ex omnibus servis, plerumque vilissimus nec cuiquam serio ministerio accommodatus. Horum fabulis et erroribus tencri statim et rudes animi imbuuntur; nec quisquam in tota domo pensi liabct quid coram infante domino dicat aut faciat. Quin etiam ipsi parentes nec probitati nec modestiao parvulos assuefaciunt, sed lascivi» ci dicacitati, per quœ paulatim impudenlia irrepit, et sui alienique contemptus... (Tacite, Op. cit., 29. Ed. C. Louandre.)

qui incombent incontestablement à la famille et aux mœurs de l'époque.

Diviser la responsabilité, c'est encore l'affirmer. Si la famille a eu sa part d'influence dans le passé de l'élève, l'enseignement public devra d'autant plus de soins à l'éducation de l'enfant, qu'elle aura pu être négligée ou mal dirigée dans la famille. C'est un procédé élémentaire de la culture, que plus un arbre a souffert des mauvaises conditions où il se trouvait d'abord, plus il faut porter d'attention à celles du nouveau milieu dans lequel on l'a transporté.

En effet, l'enfant a grandi. Qui va continuer cette éducation? La famille? ce serait l'idéal; mais ce n'est pas toujours possible ; elle n'est pas toujours apte à cette tâche. Le loisir, le savoir, l'intelligence, le tact ne se rencontrent pas toujours avec la fermeté, la justice et toutes les qualités nécessaires pour celte difficile mission.

L'enfant ne se prête pas toujours non plus à cette discipline que l'affection du père rend parfois trop complaisante, et par la faute de l'un ou la faiblesse de l'autre, l'éducation dans la famille s'éloigne alors singulièrement de cet idéal que l'on voudrait se représenter.

La famille ! nul plus que nous n'admire sa puissance éducatrice, mais c'est à la condition que, modèle et école de la Société, elle présente à l'enfant l'apprentissage de la discipline, de l'ordre, de la règle, du respect des parents, de la hiérarchie, de l'autorité ; et non qu'elle soit une école du laisser-faire, une école du caprice, du bon plaisir et de l'indifférence morale, un milieu où l'enfant voulant être l'égal du père, n'a plus ni obéissance, ni respect; où le père n'a ni dignité, ni autorité ; un milieu sans affection comme sans discipline.

Les exemples abondent à l'appui de ces té&«t\ç&*

Tacite nous en a fourni la preuve.

Montaigne nous montre un des défauts les plus vulgaires de cetle éducation :

« Ce n'est pas raison, dit-il, de nourrir un enfant au giron de ses parents; cette amour naturelle les attendrit trop, et relâche voire les plus sages : ils ne sont capables ni.de châtier ses fautes, ni de le voir nourri grossièrement, comme il faut, et hasardeusement; il ne le faut

pas épargner; ce n'était pas assez de lui roidir l'âme, il lui faut aussi roidir les muscles. »

Sans doute, du temps de Montaigne comme du nôtre, l'éducation de la famille péchait souvent par la "mollesse et par l'indiscipline. Les enfants gâtés ne s.ont pas une spécialité de notre époque.

^éducation publique. — Frappés des inconvénients de l'éducation domestique, ou dans l'impossibilité de se consacrer à celte tâche, beaucoup de parents confient leurs enfants à un internat. Là, la règle est plus sévère, la discipline plus rigoureuse, le maître toujours présent, l'esprit de l'élève toujours occupé, les écarts moins faciles et plus sûrement réprimés. Une vie régulière, dont tous les instants sont pris, une activité dont toutes les manifestations sont surveillées, doivent profiter à la santé, au travail et à la moralité de l'élève.

Mais quelle responsabilité pour ceux qui prennent ainsi la place de tant de familles, non pas seulement pour élever, pour instruire ces milliers d'enfants, mais pour faire leur éducation! Et par là, il ne faut pas entendre cette apparence extérieure « qui, comme le dit La Bruyère, ne change rien dans le fond de l'homme, et ne touche qu'aux superficies »; mais cette culture à fond, qui va jusqu'aux germes des vertus et des vices, en fait le triage, et ne laisse plus de place dans ce sol bien préparé, que pour le développement des sentiments fondés sur le bien, le vrai et l'honnête.

^'éducation mixte. — Le demi-pensionnat est un système mixte, qui tend à prendre une grande place dans les habitudes 1 , parce qu'il semble mieux garantir les intérêts moraux de l'élève, en ne conservant de l'éducation publique que ses bons côtés.

. Dans un discours ministériel 2 ? le demi-pensionnat est appelé « une combinaison heureuse de la vie de famille et de la vie du lycée, à égale distance de notre casernement scolaire, et de l'indépendance absolue de l'élève en Allemagne. (Là, les enfants du dehors sont confiés à des familles de la ville, logés et nourris par elles : ils ne demandent que l'instruction à l'école publique.) »

Nul doute que, dans bien des cas, cet arrangement ne donne d'excellents résultats, et ne puisse, certaines conditions essentielles étant remplies, être aussi favorable à l'instruction et à la santé qu'à la moralité de l'élève.

«L'éducation mixte, a dit Henri Martin, nous soustrait aux périls de l'éducation publique, elle nous en laisse tous les avantages. Vous évitez à votre élève, et l'apathie des études solitaires, et l'ennui d'une vie monotone ; vous donnez à son corps le mouvement, et à son âme l'activité ; un peuple d'enfants travaille et joifeavec lui : il a des camarades, des rivaux, un ami; et sans quitter sa famille, sans perdre uu seul jour les caresses de sa mère, il fait l'essai de la vie avec la génération au milieu de laquelle il doit s'avancer dans le monde 3 . »

En théorie, la chose semble parfaite.

Mais la surveillance ici est de rigueur, et on en conviendra, elle présente plus d'une difficulté.

1. En 1865, d'après la statistique officielle, il y avait dans les 'ycées de France trois fois plus de demi-pensionnaires qu'en 1842 (43 en moyenne au lieu de 14).

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