Hippeau, Op. cit
et un patronage étranger^ deux bonnes recommandalions parfois pour de vieux usages à rétablir.
Multa renascentur, quœjam cecidere.
Autrefois les élèves venant de loin suivre des cours et un enseignement publics, étaient logés chez des personnes qui faisaient profession d'héberger ainsi quelques jeunes gens, dans le voisinage des collèges.
La statistique de 1865 nous apprend qu'à cette date, il existait encore 358 chambriers (c'était le nom donné à ces élèves) en France; et parmi les villes qui avaient conservé cet usage on citait plus particulièremeut : Auch, Bastia, Coutances, Napoléonville, Rodez, Tarbes, Vesoul... Ces élèves ne vivaient pas à la table du maitre de la maison, ce qui établit une notable différence avec le tutorat proposé : — ils fournissaient leurs aliments, que leur hôte leur faisait apprêter; le prix ordinaire de ce genre de pension était fort modeste : il était de 8 à 10 francs par mois!
Marmontel raconte, dans ses Mémoires, comment il fut ainsi chambrier, pendant ses études au collège de Mauriac:
« Je fus logé, suivant l'usage du collège, avec cinq autres écoliers, chez un honnête artisan de la ville, et mon père, assez triste de s'en aller sans moi, m'y laissa avec mon paquet et des vivres pour la semaine ; ces vivres consistaient en un gros pain de seigle, un petit fromage, un morceau de lard, et deux ou trois livres de bœuf; ma mère y avait ajouté une douzaine de pommes. Voilà pour le dire une fois, quelle était, toutes les semaines, la provision des écoliers les mieux nourris du collège.
y> Notre bourgeoise nous faisait la cuisine, et pour sa peine, son feu, sa lampe, ses lits, son logement et même les légumes de son petit jardin, qu'elle mettait au pot, nous lui donnions par tête vingt-cinq sols par mois, en sorte que
tout calculé, hormis mon vêtement, je pouvais coûter à mon père de quatre à cinq louis par an. »
M. Renan raconte aussi dans la Réforme intellectuelle et morale, l'histoiredesespremièresannéesdansun collège de la basse Bretagne, et il -fait, d'une manière non moins pittoresque, l'histoire des chambriers, qui suivaient l'enseignement de ce petit collège.
« Je suis né, dit-il, dans une petite ville de la basse Bretagne où se trouvait un collège tenu par de respectables ecclésiastiques, qui enseignaient fort bien le latin. Il s'exhalait de cette maison comme un parfum de vétusté qui, quand j'y pense, m'enchante encore : on se fût cru transporté au temps de Rollinoudes solitaires de Port-Royal. Ce collège donnait l'éducation à toute la jeunesse de la petite ville et des campagnes dans un rayon de six à huit lieues à la ronde. Il comptait très-peu d'internes. Les jeunes gens, quand ils n'avaient pas leurs parents dans la ville, demeuraient chez les habitants, dont plusieurs trouvaient dans l'exercice de celte hospitalité de petits bénéfices : les parents, en venant le mercredi, au marché, apportaient à leurs enfants les provisions de la semaine ; les chambrées faisaient le ménage en commun avec beaucoup de gaieté, de cordialité et d'économie. Ce système était celui du moyen âge, c'est encore celui de l'Angleterre et de l'Allemagne. »
Si l'on veut à toute force revenir à ces vieux usages, modifiés et par le temps, et par les peuples qui les ont adoptés, il faut examiner où nous prendrons les éléments essentiels du système.
Et d'abord où trouverons-nous nos tuteurs?
Est-ce le maître, le professeur que l'on chargera de ces fonctions?
J'ai connu bien des maîtres de la jeunesse, qui n'avaient que leur classe à préparer, que les travaux de leurs élèves à corriger. Presque tous se plaignaient du fardeau de leurs
devoirs, et se sentaient écrasés par une besogne qui ne leur laissait aucun repos.
Cependant M. Jules Simon n'est point effrayé de donner à ces maîtres un surcroit de travail.
a Je voudrais, dit-il, qu'il y eût à peine un professeur dont la maison ne fût pas ainsi ouverte à un certain nombre d'élèves. »
Et plus loin : « J'avoue que je suis séduit par cette pensée d'identifier la fonction de professeur avec celle de père, de donner aux enfants qui ne peuvent pas vivre dans leur famille, une autre famille. »
Parlant de ces maîtres, il ajoute : « Une fois investis des fonctions de tuteurs, ils seraient, je l'avoue, professeurs toute la vie, et non pas seulement pendant le temps de leur classe. J'en serais charmé; il faut être ce que l'on est. Personne ne remplit bien sa tâche qu'à la condition de l'aimer et de s'en honorer. »
« Autrefois on portait partout sa profession avec soi, et même l'habit de sa profession. On a d'abord rejeté l'habit, puis les préjugés et les manières ; et tout le monde s'est attaché à ressembler à tout le monde, en dehors de ses fonctioiîs, à ne pas se laisser deviner. C'est le bon air. J'aime mieux pour ma part un pédant, et si j'avais encore l'honneur d'être professeur, je voudrais qu'on le vît à toutes mes paroles 1 . »
Rien de mieux que d'être de sa profession. Mais être un savant, être un professeur, non de Sorbonne, mais de lycée ou de collège (tâche moins élevée peut-être, mais à coup sûr plus absorbante), et veillera l'éducation physique, intellectuelle et morale d'un certain nombre de jeunes gens, y consacrer ses jours, ses veilles et ses nuits, n'est-ce pas
\. J. Simon, La Réforme de l'enseignement secondaire. Hachette,
cumuler des fondions sans nombre, prendre des responsabilités au-delà de ses forces?
Je le croirais volontiers, car ce que Ton demande là à un maître pour des jeunes gens qui ne sont pour lui que des étrangers, je cherche des pères de famille qui le fassent pour leurs propres enfants, moins nombreux cependant que les élèves du tuteur en question.
Mais, tandis que les uns veulent faire cumuler par les professeurs les fonctions de tuteurs, au risque de les écraser sous le poids d'un travail et d'une responsabilité sans limites, ou de leur faire perdre dans les détails de leur nouvelle mission la dignité de la première, d'autres proposent de séparer franchement l'enseignement de l'éducation.
Au professeur de départir la science, a-t-on dit; quanta l'éducation, c'est Taffaire du tuteur, c'est-à-dire de celui qui voudra se consacrer à la lâche de prendre chez lui, de loger, de nourrir, d'élever les jeunes gens confiés par les parents.
Mais alors tel tuteur, telle éducation!
Il est permis de se demander quels seront ces tuteurs, où on les prendra, ou ils seront formés à cette œuvre.
Ce n'est pas être contempteur de son époque que de manifester quelque inquiétude sur l'application d'un système qui, improvisant une profession nouvelle, improvise du même coup des éducateurs! Quelles garanties exigera-t-on. Quelle surveillance, quel contrôle assureront l'aptitude, la respectabilité, et la moralité de ce tuteur?
Je ne croyais pas cette mission si facile et si exempte de périls.
Depuis l'antiquité jusqu'à nos jours, les maîtres qui ont fait de l'éducation de la jeunesse, la pensée unique de lpur vie ou l'objet principal de leurs études, y avaient vu une be* sogrie moins à la portée du premier venu, et mis d'autres conditions.
Noire époque elle-même, en recherchant un autre mode d'éducation que les systèmes actuels, ne s'élève-t-elle pas contre le défaut ou l'insuffisance de Féducation donnée dans les internats? N'est-ce pas de là qu'elle part pour s'efforcer de trouver mieux que ce que le passé ou le présent lui offrent?
Le système tutorial proposé présente-t-il dans notre pays et dans nos mœurs les conditions cherchées?
Il est permis d'en douler.
Pour quelques hommes d'élite qu'une telle tâche n'effraiera, ou ne rebutera pas, combien l'accepteront sans en comprendre les charges, et sans être à même d'en remplir les conditions essentielles!
Est-ce bien la peine de montrer tant de défiance à l'égard des internats actuels, pour mettre à la place un système qui multiplie à l'infini les responsabilités, qui exige des garanties bien plus grandes, en même temps qu'il les rend plus difficiles à réaliser, et avec lequel le contrôle est presque impossible?
Les inquiétudes des parents, qui ne les comprend ? Mais le moyen proposé est-il de nature à les écarter?
Qui voudra confier son fils à une famille étrangère, lorsque chaque famille n'a pas le temps ou le courage de donner elle-même le minimum possible de soins et d'attention à l'éducation de ses propres enfants!
Et puis, où est la garantie que ce suprême honneur de recevoir des élèves chez soi, et d'être vis-à-vis d'eux in loco parentis, ne se transformera pas en un métier, et ne sera rien autre chose!
Nous n'avons plus les mœurs patriarcales nécessaires pour de pareils devoirs et de semblables sacrifices, disons le mot, et pour assurer à ces enfants d'adoption une surveillance que nous n'accordons plus aux nôtres.
Nous n'avons pas lé tempérament <\w\ ^w\w\^ *«v>s&r-
mixtions d'éléments étrangers dans le sein de nos familles. Le lien qui les unit n'est pas assez à l'épreuve pour que ce nouveau venu, cet élève, cet étudiant, inconnu hier, puisse prendre sans inconvénient sa place à la table et au foyer de ses hôtes improvisés.
Le tutorat ne nous paraît possible que dans des conditions tout à fait exceptionnelles, par exemple, dans de petites villes, où chaque famille est connue, où les élèves ne peuvent se soustraire à la surveillance, où la responsabilité du tuteur n'est pas illusoire, mais sérieusement acceptée, et susceptible d'un contrôle indispensable.
Voilà ce qui fait la valeur et la force du système en Allemagne, en Angleterre, en Belgique.
Il est excellent sur ce terrain favorable, étant donnés certaines mœurs, certains tempéraments naturels ou acquis.
Là, le régime lutorial n'a pas été une création fortuite, introduite par accident ou par force, il y est un résultat naturel des mœurs, ou du moins, il a trouvé en elles un sol bien préparé.
En peut-on dire de même des tentatives d'acclimatation de ce régime que Ton propose de faire chez nous?
De l'argent, des élèves, on en trouvera sans doute.
Mais la pierre d'achoppement du système n'est pas là. Je la vois dans nos mœurs actuelles, peu faites pour cette importation étrangère, très en situation là d'où elle vient, mais si peu en rapport avec le tempérament et les usages de notre pays, au moment où on veut l'introduire.
Ce qui fait la valeur du système tutorial, c'est la vie de famille, chez le professeur ou chez d'autres, assurée à l'élève avec tous les incontestables avantages qu'elle comporte.
Eh bien, il faut dire ici toute notre pensée.
La famille tutoriale, élément indispensable du système, existe en Angleterre, en Allemagne, en Suisse, à l'état d'iàèa), si je puis ainsi dire. La cureté des mœurs domesti-
ques, une retenue naturelle, en présence de la jeunesse d'une part, d'autre part, un respect profond, inné, faisant partie de l'éducation et associé aux croyances religieuses, pour l'âge, pour l'autorité, pour la femme, pour la morale, pour la règle, pour la discipline, pour l'honnêteté, même pour l'opinion... voilà qui me rassure pour les rapports de l'élève et de la famille qui le reçoit.
Ici, à l'heure présente, le système tutorial ne me semblerait qu'une imitation forcée, une parodie, une transplantation du mot et non de la chose, des apparences et non du fond, et l'on sait quel est le sort d'une idée que n'ont point appelée les usages, et que ne consacrent pas les mœurs.
Est-ce à dire qu'il faille désespérer d'importer jamais chez nous le tutorat?Je ne vais pas jusque-là, et je n'oublie pas que le système en honneur en Angleterre, est d'origine française, et a pris ses modèles dans nos anciens usages.
Mais je soutiens qu'on n'arrivera à ce résultat qu'à une condition, c'est de fournir à la plante que Ton espère acclimater, le terrain qui lui est nécessaire, indispensable, c'est-à-dire l'éducation et les mœurs que le régime tutorial suppose. Ce terrain, que la France veuille bien le préparer d'abord. Sans cela, pas de système tutorial possible, ni ici, ni ailleurs.
Hygiène morale des établissements d'instruction publique, et spécialement des internats. — L'éducation passe
avant l'instruction comme date et comme importance. En fait, bien des raisons sociales, morales ou économiques donnent, comme nous venons de le voir, le pas à l'éducation publique.
Poursuivant le même but que l'éducation de la famille, l'éducation publique doit, autant que faire se peut, s'efforcer de se rapprocher de celle-ci, de s'en approprier les moyens et de conserver les avantages du modèle sur leajsAl elle est calquée.
La santé, le développement de l'intelligence de l'élève doivent être de la part du maître l'objet d'une paternelle sollicitude.
Mais l'ensemble des qualités morales qui font la valeur de l'homme, qui lui inspirent la haine du vice, et l'amour inébranlable de la vertu mérite une attention plus scrupuleuse et des efforts plus persévérants encore.
Quintilien a mis en vive lumière les avantages .de l'instruction et de l'éducation publiques, pour l'esprit et le caractère de l'élève :
« Un enfant, dit-il, ne peut apprendre chez lui que ce qu'on lui enseigne; mais dans les écoles, il apprend encore ce qu'on enseigne aux autres. Il verra tous les jours son maître approuver une chose, corriger l'autre, blâmer la paresse de celui-ci, louer la diligence de celui-là. Tout lui servira : l'amour de la gloire lui donnera de l'émulation; il aura honle de céder à ses égaux, il voudra même surpasser les plus avancés. Voilà ce qui donne de l'ardeur à de jeunes esprits, et, quoique l'ambition soit un vice, on en peut tirer du bien et la rendre utile 1 . »
Voilà assurément de beaux et de bons côtés de l'éducation publique, et elle en a bien d'autres.
Mais c'est un niveau sous lequel tous doivent passer.
Pour beaucoup, ce ne sera pas sans efforts ou sans dangers que l'on pourra les y astreindre.
Au point de vue physique, nous avons dû réclamer des exceptions pour les enfants délicats, débiles, maladifs, qui
1. Adde quod domi ca sola discere potest, quœ ipsi prœcipiuntur; in schola, etiam quœ aliis. Audiet multa quotidiè probari, inulta corrigi : proderit alicujus objurgata desidia, proderit laudata indus tria : excitabitur laude œmulatio; turpe deect cedere pari, pulchrum superasse majores. Acccndunt oninia haec animos;cl licet ipsa vitium sit ambitio, fréquenter tumen causa virtulum csl. ^iyuNâV^xV^V^.^
exigent des précautions particulières, des soins spéciaux, que parfois la famille seule peut donner.
Au moral, ne faudra- t-il pas aussi écarter ceux qui apporteraient dansl'internat la contagion des mauvais exemples, des habitudes dangereuses ou malsaines; ne faudra-t-il pas éloigner aussi ceux qui seraient assez faibles pour en subir fatalement l'influence?
Toute réunion d'individus veut être sauvegardée conlrc ces périls, d'où qu'ils viennent; et, comme il y a des mesures sanitaires sagement édictées pour prévenir l'extension des maladies physiques, il doit y avoir aussi, et à plus forte raison, dans toute maison d'éducation bien tenue, une série de précautions destinées à assurer l'efficacité d'une hygiène morale sagement préventive.
Exisle-t-il dans les internats un système d'éducation qui réponde à ces besoins, et écarte sûrement ces dangers?
Les résultats permettent de juger la valeur des mesures qui ont été prises.
On a reproché aux écoles publiques, à l'Université en particulier, d'avoir négligé l'éducation de l'élève.
« Un collège, a-t-on dit, est une prison; la surveillance y est active; mais les vices du cœur n'y sont point atteints 1 . »
« Le collège français, dit un autre auteur, est un régiment fier de son uniforme, docile à l'autorité, tout en murmurant contre elle, marchant au son du tambour, et emportant au pas de charge grec, latin, histoire, mathématiques : nos lycéens sont de jeunes grognards 2 . »
On accuse les élèves des internats d'être en général mal élevés; ils ne S2 piquent pas de savoir-vivre. Poli-