‹ 300 pages, mélanges philosophiquesChapitre 13 sur 21 · UTEUR AVOUE SON ORGUEIL ET PLAIDE POUR LUI. — ÉLOGE DE L'ORGUEIL · texte numérisé non relu

UTEUR AVOUE SON ORGUEIL ET PLAIDE POUR LUI. — ÉLOGE DE L'ORGUEIL

On s'occupe en ce moment beaucoup des subsis tances. — La protection qui n'a jamais protégé que la misère et la faim de tous, au bénéfice de quelques-uns, — est à l'agonie. On me permettra d'être un peu beureux de voir près de battre la chamade une citadelle dont j'ai bien démoli quelques pierres. — Des messieurs, fiers de tenir correctement un carré de verre dans l'arcade de l'œil, orgueilleux de porter les premiers des pantalons à carreaux trop larges, — boursouflés de joie d'avoir « Tair anglais, » me reprocheront ma vanité de chanter ainsi la victoire d'une armée dans les rangs de laquelle j'ai combattu parmi les premiers.

Eh quoi ! adopter une idée parce qu'on la croit juste et utile au bien de tous, marcher résolument seul ou presque seul, contre le courant de la foule; avoir raison trop tôt et tout seul, c'est-à-dire s'exposer de gaieté de cœur à la haine des uns, au mépris des autres ; faire lever, pendant dix ans, des épaules, et quelles épaules ! passer pour un fou, parce qu'on ne partage pas la folie commune du moment I

Et ensuite, quand votre idée triomphe, voir ceux qui l'ont combattue, par bêtise ou par cupidité, ceux qui ne vous ont ménagé ni le dédain dans le premier cas, ni la haine et la persécution dans le second, s'atteler à cette idée victorieuse ; venir, après la bataille, dépouiller les vaincus et les morts, leurs alliés d'hier, et exiger de vous que vous les aidiez à cacher vos luttes, vos déceptions et enfin votre triomphe. — Allons donc ! ce serait trop commode.

Ce serait permettre aux gens de parier après la course faite pour le cheval vainqueur, et d'empocher les enjeux.

Ah ! vous appelez cela de la vanité ! Eh bien ! oui, j'accepte votre reproche; — mais le monde doit beaucoup aux vaniteux, — aux vaniteux sur-

tout qui ont cette espèce de vanité qui vous fait dédaigner les succès faciles qu'on obtient en se mêlant à la folie, à l'injustice, à la crédulité, à l'ingratitude du moment.

Cette vanité qui vous porte à affronter, pendant dix ans, le dédain, le mépris et la haine.. — pour voir triompher un jour, au bénéfice de tous, une idée généreuse et raisonnable, — qui vous fait jeûner pendant dix ans, pour qu'un jour tout le monde ait à manger, quand vous, vous n'aurez plus de dents.

Ah ! vous voulez être vaniteux de ce que vous avez un beau gilet, de ce que votre grand-père était un insigne fripon qui vous a laissé beaucoup de l'argent d'autrui ; vaniteux de ce que vous payez cent mille francs les faveurs indivises de telle ou telle courtisane, — comme si l'amour qu'on paye valait jamais plus de cinq francs !

Ah ! vous voulez être fier de votre nullité et de votre sottise, et vous ne voulez pas qu'on soit un peu fier du bien qu'on arrive à faire malgré vous et malgré ceux à qui on le fait !

Ah ! l'orgueil ! belle et grande folie que la Providence a donnée à l'homme! fumée éclatante au prix de laquelle l'homme consent à tous les sacrifices,

se livre à toutes les corvées, s'expose à tous les dangers. L'orgueil! mais, sans l'orgueil, pas de conducteurs de nations, pas d'artistes, pas de poètes. L'orgueil, cette illusion bizarre qui fait que, pour obtenir l'approbation d'une foule composée de gens d#nt dix à peine méritent à vos yeux que vous vous occupiez d'eux un instant, — vous ne reculerez devant aucune abnégation, aucune lutte, aucune épreuve !

On trouve quelquefois dans les bassins de Fontainebleau des carpes qui portent des anneaux d'argent sur lesquels est inscrite une date qui remonte à François Ier.

On voit souvent dans une forêt un chêne séculaire sur lequel un nom gravé a grandi avec l'arbre.

Eh bien ! si c'est celui qui a planté l'arbre qui a gravé son nom ; — si c'est celui qui a mis la carpe à l'état de fretin dans le bassin qui lui a attaché cet anneau, — que celui qui, plusieurs siècles plus tard, mangera la carpe, que ceux qui conversent d'amour sous l'ombrage protecteur du chêne puissent voir d'un œil distrait la date et le nom de ceux qui leur ont fait ces loisirs et ces plaisirs ; qui le trouve mauvais ?

Et vous ne voulez pas que l'écrivain ou le philo sophe inscrive son nom sur le jeune arbre quï plante, dont d'autres auront l'ombrage, et auquc peut-être il sera pendu! qu'il l'attache au petit poisson , qu'il ne verra sans doute pas devenir grand, et qui sera mangé par d'autres ! — Les idées sont aussi longues à grandir que les arbres et les carpes.

Une belle invention, c'est la modestie. Je parle de celle qu'on impose aux autres.

Cette invention est due à des gens qui, sûrs de ne commettre jamais ni une bonne ni une belle action, ni un bon ouvrage, voudraient cacher ce que les autres peuvent faire de bien; de même que quelques femmes qui avaient de gros vilains pieds ont imaginé, il y a quelques années, les robes trop longues qui cachaient à la fois et leurs susdits gros vilains pieds et les pieds étroits et cambrés des autres femmes. Les envieux égoïstes s'efforcent d'étouffer et de cacher le bien fait par autrui ; mais ils se sont dit : « Nous n'en viendrons jamais à bout si ces gens-là ne nous aident pas ; il faut leur persuader qu'il vaut mieux ne pas donner de pain à un

pauvre que de laisser voir qu'on lui en donne. Il faut leur faire croire que celui qui regarde un homme se noyer est infiniment au-dessus de celui qui risque sa vie pour le sauver, mais qui ne réussit pas à cacher son action comme on cache un crime. Bien plus, s'il s'avise d'en parler, il faut dire que non-seulement il a gâté son action, mais qu'il est couvert de ridicule ; il faut établir que, de toutes les belles actions, la plus belle est sans contredit de cacher son mérite. Or, ceci établi, personne ne cachera aussi complètement ses bonnes actions que celui qui n'en fait pas ; de même que la cheminée qui le plus sûrement ne fume pas est celle où on ne fait pas de feu. Il résultera que les susdits envieux égoïstes prendront naturellement rang au-dessus des autres. Notez que ces honnêtes gens partagent l'infirmité commune de l'humanité ; ils ne sont pas non plus exempts de vanité, — seulement, ils sent fiers d'avoir des bottes vernies ou des gants jaunes, d'avoir des cheveux frisés ou séparés au milieu du front par une raie correcte, ou d'ajouter à leur nom un petit de clandestin, et qu'ils ne pardonnent ni à un poète ni à un soldat d'être fier d'un beau livre ou d'un Irait de courage.

Je me rappelle, au sujet de la modestie, ce passage d'une oraison funèbre :

«... Et, messieurs, si vous ne voyez pas ici une foule de pauvres, dont sans doute le défunt prenait soin, c'est que, conformément au précepte, sa main gauche ignorait ce que faisait sa main droite, et qu'il leur cachait ses bienfaits probables. »

Sérieusement, puisqu'il faut que l'homme ait des jouissances de vanité, à ce point qu'on s'en fait une même de ne rien faire de bien ; puisque c'est une excitation donnée à l'homme pour lui faire exécuter un certain nombre de corvées utiles, j'aime mieux la vanité qui porte un homme à partager son bien avec les pauvres, et à leur distribuer des soupes, que celle qui consiste à mettre son chapeau de côté sur la tête pour avoir l'air formidable. — J'aime mieux la vanité qui jette un homme dans les flammes pour en retirer un autre homme que celle qui se contente de tenir adroitement un lorgnon entre l'œil et le nez.

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