‹ 300 pages, mélanges philosophiquesChapitre 18 sur 21 · L'ÉDUCATION DES FILLES · texte numérisé non relu

L'ÉDUCATION DES FILLES

Par la façon coûteuse et ridicule dont on habille les enfants aujourd'hui, on rend ces petites créatures plus sottes et plus odieuses qu'il n'appartient à leur âge. On en fait de grotesques bamboches impertinentes, affectées, maniérées.— Les petites filles de huit ans sautent à la corde en regardant de côté si les hommes les admirent, conduisent leur cerceau du côté du beau monde, font des mouvements de tête, des effets de croupe, lèvent au ciel des yeux langoureux, abaissent des regards confus, lancent ides œillades. — Ces petites filles de huit ans que Ton voit aux Tuileries, vêtues en femmes, quelquesiunçs avec de la crinoline, — qui ne jouent pasf mais

cherchent seulement à attirer les regards, promettent assez peu de modestie pour l'avenir.

Certaines mères ne négligent rien pour accroître encore les fâcheux résultats de cette mode absurde. Voici des observations dont j'affirme l'authenticité et que tout le monde peut faire comme moi.

Quelques petites filles se rencontrent dans un coin du jardin des Tuileries. Les petites poupées, avant de s'adresser la parole, se regardent de la tête aux pieds, — se font subir réciproquement un examen rigoureux, de la chaussure, de la robe, des gants. — Si le résultat de l'examen est satisfaisant de part et d'autre, on s'aborde et on entame un jeu, sinon l'une des fantoches s'éloigne avec une moue dédaigneuse.

Voici un dialogue exactement sténographié :

— Mademoiselle, voulez-vous me permettre de jouer avec vous ?

— Qu'est-ce que font Vos parents, mademoiselle?

— Je ne sais pas ce que fait papa; maman brode.

— Pour de l'argent?

— Je ne sais pas.

— Votre maman est-elle riche?

r^ Je ne sais pas.

— Combien avez-vous de domestiques?

— Deux bonnes et le cocher.

— Ah! vous avez une voiture?

— Il faut bien, pour venir aux Tuileries.

— Eh bien , mademoiselle , à quoi voulez-vous jouer?

Autre dialogue.

Trois ou quatre petites filles de six à dix ans, vêtues de soie et de velours, sautent à la corde avec des mouvements prétentieux, guindées, etc.; une enfant de huit à neuf ans, très-proprement, mais relativement simplement vêtue, les regarde avec des yeux pleins de désirs. — C'est une jolie petite fille rose et fraîche, bien jeune, bien enfant, bien joueuse, —nullement gênée dans ses vêtements; elle saisit un moment où la corde que l'on fait tourner est vacante ; elle y entre, saute avec adresse et montre un visage épanoui par le plaisir. Quelques petites filles parlent bas à celles qui font tourner la corde ; celles-ci s'arrêtent. Quand la nouvelle venue se retire, on recommence le jeu, mais on le suspend chaque fois qu'elle se présente devant la corde.

Une des petites pécores s'avance vers elle, et lui dit d'un air digne :

— Mademoiselle, nous ne jouons pas avec des demoisellesjqui n'ont pas une robe de soie.

J'avais, — il y a quelques années, un voisin de campagne qui entendait autrement l'éducation de ses trois filles. — Il passait pour très-riche, et cependant ses enfants étaient simplement vêtues : des robes de percale ou de coutil l'été, des robes de laine l'hiver, une eule robe de soie pour les solennités; — mais du beau linge toujours bien blanc, des robes fraîches et bien faites que fabriquait l'aînée des trois filles en se faisant aider par les deux autres, à proportion de leur habileté.

De plus, les habitudes de la maison étaient simples, confortables, mais nullement somptueuses. — Il n'y avait pas de voitures ; la nourriture était saine, suffisamment abondante, mais sans recherche et sans luxe. Quelques personnes l'avaient déclaré avare, cependant je l'avais vu généreux dans quelques circonstances pour soulager des malheureux, pour rendre service à la commune, etc.

ÉLANGES PHILOSOPHIQUES. 251

Un jour que je ramassais quelque argent parmi mes connaissances pour remplacer un canot que la mer avait enlevé à un vieux pêcheur, je fus surpris de le voir me donner, à lui seul, la moitié de la somme à recueillir entre douze ou quinze personnes.

Je m'aperçus que j'avais assez maladroitement laissé voir ma surprise, et j'essayai de la déguiser en joie de ce que la chose serait faite tout de suite.

— Je comprends, dit-il, on vous a dit que je suis avare.

Je balbutiai des mots mâchés sur l'air d'une dénégation.

— Je vais vous étonner davantage, me dit-iL Je n'ai pas de voiture, et je n'aime pas la marche. On a tous les jours chez moi, à dîner, la soupe, un rôti, des légumes, et je suis extrêmement gourmand. J'ai une maison simplementmeublée et j'aime le luxe. Je n'ai que deux servantes, et il me plairait d'avoir un nombreux domestique. Mais j'ai trois filles à marier.

— Je comprends, vous voulez leur amasser une grosse dot...

— Vous ne comprenez pas du tout. *'ai à peu près soixante mille francs Jl Sup]

que je les dépense : chacune de mes filles serait élevée dans les habitudes d'à peu près cinquante mille francs de rente, car les domestiques, les voitures, l'ameublement, ne coûtent guère plus cher pour cinq personnes que pour une. Supposez que je les marie toutes les trois en même temps : ce serait un grand sacrifice que de partager ma fortune avec elles, — car il me faudrait diminuer mon train, mes habitudes, mon luxe, mon bienêtre même de la moitié. Eh bien ! cela leur ferait à chacune dix mille francs de rente. — Je ne compte pas tout sacrifier à la fortune dans le choix de mes gendres ; je ne leur donnerai ni des vieillards, ni des trop laids, ni des imbéciles, ni des coquins. Je veux qu'elles soient honnêtes femmes. D'ailleurs, un homme qui aurait deux cent mille francs ne se contenterait pas aujourd'hui d'une femme qui ne lui apporterait qu'une dot égale à sa fortune. Peutêtre mes gendres seront d'honnêtes jeunes gens, commençant une profession libérale, — et n'ayant rien à eux que des talents et de la probité. — En tous cas, supposons pour leur revenu un capital de cent mille francs, — fortune et travail compris : — voilà donc chacune de mes filles, sa dot comprise, avec quinze mille francs de rente à peu près.

Nous nous sentirions tous ruinés et pauvres, — ma iemme et moi avec la moitié de nos revenus ordinaires, chacune de mes filles avec le tiers du bienêtre auquel elle aurait été accoutumée. Et Dieu sait alors quel beau cadeau j'aurais fait à mes gendres ! — Si Dieu ne le savait pas, il n'aurait qu'aie demander au diable. Mes filles entreraient dans des maisons relativement pauvres, elles n'auraient plus de voiture, leur table leur semblerait médiocre, il faudrait diminuer les frais de leur toilette, avoir moins de domestiques, etc. ; elles seraient malheureuses et rendraient leurs maris malheureux ou les ruineraient. Loin de là, je dépense dans ma maison quinze mille francs par an. — En défalquant des dépenses qui profitent à tous sans augmentation, celles qui s'accroissent par le nombre de ceux qui en profitent, il faut compter que chacune de mes filles est habituée à une situation qui représente à peu près huit mille francs de rente. — Si je les mariais demain, en leur donnant à chacune six mille francs de rente, à des hommes qui auraient de leur côté ou une fortune égaie, ou un talent, ou une industrie équivalents, — voyez quelle serait la situation. — D'abord, ma femme et moi, nous mettant à même ce qui nous resterait de notre rc-

venu, nous mènerions un train de trente-deux mille francs par an. — Je ne tiens pas compte de ce que j'économise ; — c'est-à-dire que nous augmenterions notre bien-être et notre luxe de deux tiers, car nous n'aurions plus à partager avec nos filles. — Chacune d'elles entrerait dans une vie de douze mille francs de rente, c'est-à-dire se verrait plus riche d'un tiers qu'elle n'était chez nous.

De plus, il est d'une bonne morale de laisser à des filles des ambitions qui seront satisfaites par leurs maris. - Il ne faut pas qu'une fille croie descendre et s'appauvrir en prenant un mari ; il faut qu'elle se sente élevée et enrichie au contraire. — Si une fois mariée, elle a un plus riche mobilier, de plus élégantes toilettes, une table mieux servie, des domestiques plus nombreux, — elle attribuera cet accroissement de bien-être au mariage et au mari, elle en aimera davantage l'homme avec lequel elle doit passer sa vie, et elle sera plus heureuse.

Supposons le contraire, ■— comme je l'ai fait en commençant ; vous aurez naturellement des résultats opposés : mes filles malheureuses, des maris moins aimés et moins respectés. Mais ce n'est pas tout. Beaucoup de gens habituent leurs filles à

fortune dont ils ne pourront

môme, en condamnant leur vieillesse, à eux, à des privations, leur donner qu'une partie. — Mais le nombre est encore plus grand de ceux qui, n'ayant pas une fortune de fonds, mais ayant des places chèrement rétribuées, une profession productive, une industrie féconde, dépensent tout ce qu'ils gagnent, et ne pourront donner à leurs filles que peu ou point de dot. Eh bien ! ces filles ne trouveront pas à se marier à des hommes raisonnables et resteront pour coiffer sainte Catherine, comme on dit à la campagne; — et cette triste situation est encore la meilleure chance que leur présente l'avenir, — caF le mariage pour elles, si elles rencontrent des maris, sera une vie de privations, — et leurs maris leur rendront les chagrins qu'elles ne peuvent manquer de leur faire. Je vous l'ai dit, j'aime le luxe, je suis gourmand, etc., je suis moins courageux que ma femme pour les privations que nous avons décidé de nous imposer pour le bonheur de nos filles et de nos futurs gendres. — - Moi, je satisfais surnoisement mes vices ; — je me suis fait membre d'un cercle où j'ai de spîendides salons, où je fais, une fois ou deux par semaine, d'excellents dîners.

Quand nos filles seront mariées, nous devi drons riches tout de :-uiîe, j'aurai une voir

j'aurai un bon cuisinier, etc. Quand nos enfants viendront chez nous, ils profiteront de cet accrois sèment dont nos filles n'auront pas pris l'habitude, et leurs visites seront une fête pour elles comme pour nous.

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