‹ 300 pages, mélanges philosophiquesChapitre 19 sur 21 · DE LA MUSIQUE. — DES POEMES POUR LA MUSIQUE. —DE L'ÉGALITÉ · texte numérisé non relu

DE LA MUSIQUE. — DES POEMES POUR LA MUSIQUE. —DE L'ÉGALITÉ

J'ai entendu un peu de musique par ces derniers temps, et j'ai fait quelques observations. La première, c'est celle-ci : La musique tend de plus en plus à être remplacée par du bruit, la puissance de l'orchestre est de plus en plus formidable, et on a l'air de ne pas s'apercevoir d'une chose qui est cependant inévitable et indiscutable, — à savoir: qu'il n'y aura bientôt plus de chanteurs possibles.

Autrefois le chant était le principal , l'orchestre, l'accessoire. Les instruments se groupaient autour de la voix humaine et l'accompagnaient. — Aujourd'hui, la voix du chanteur n'esj; plus qu'un des instruments de l'orchestre, quelque chose qui a la

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valeur, tantôt de la petite flûte, tantôt du triangle. — Or nous n'en resterons pas là; bien plus, nous n'en sommes déjà plus là: on a augmenté d'abord le nombre, ensuite la puissance des instruments fabriqués de main d'homme ; mais la voix humaine est restée stationnaire. — Les efforts que fait un chanteur l'usent en trois ans. — Nous jouissons quelques mois d'une belle voix, et ensuite nous payons chèrement ce plaisir en assistant à sa ruine pendant plusieurs années ; si bien que si nous faisons le bilan de tout chanteur célèbre qui se retire, il nous a donné plus de sensations pénibles que de sensations agréables.

Il faut donc aujourd'hui, si l'on veut continuer le même système, donner à nos chanteurs le masque des comédiens antiques, qui grossissait la voix et lui permettait de remplir les vastes amphithéâtres des Romains, — ou bien renoncer à la voix humaine, et faire des chanteurs de bois ou de cuivre qui, eux, pourront suivre les progrès et la puissance nouvelle des autres instruments.

C'était cependant une belle musique que la voix humaine. Depuis Duprez. surtout, nous sommes accoutumés à la pénible sensation d'entendre les chanteurs donner un peu plus de voix qu'ils n'en

ont, et vomir avec effort des notes douloureuses cruellement arrachées de leurs entrailles. Il est fort agréable d'entendre un chanteur, avec la conviction qu'il ne va pas tout cà fait au bout de sa voix, et que le chant est pour lui un art et non un supplice, comme celui que s'imposent les faquirs, qui, pour attirer l'admiration et les aumônes, s'assoient à nu sur des clous, au milieu des places publiques, et se font sur les bras des incisions avec des couteaux.

Une seconde observation que j'ai faite, c'est sur l'injustice de la critique que font les littérateurs de tous les poèmes d'opéra : ils exigent que la poésie des libretti soit de la vraie poésie, qu'elle soit neuve, correcte, élevée, etc., etc.

Pourquoi, d'abord, ferait-on des paroles avec tant de soin, puisque loin que le public les entende, ce n'est que par intervalles qu'il entend même les voix? Mais il est une autre objection à faire à ces sévères critiques : — la belle poésie est une musique elle-même, et n'a pas besoin du musicien ; quelque modéré que fût l'orchestre, quelque nettes que fussent les voix, quelque soigneux que fussent les chanteurs, on perdrait toujours quelque chose des paroles. — Ce qu'on n'entendrait pas rendrait im-

possible à comprendre ce qu'on entendrait. Donc il faut éviter, dans un poème destiné à être mis en musique, non-seulement les pensées subtiles et recherchées, et les nuances délicates, et les mots peu usités, mais même les pensées fines et neuves. Il faut faire en sorte qu'une syllabe qu'on entend fasse deviner la fin du mot; qu'un membre de phrase que l'orchestre laisse entendre livre facilement à l'esprit le reste de la phrase que l'orchestre écrase. Il est donc indispensable , pour que le spectateur puisse suivre un opéra, qu'il n'y soit question que de pensées ordinaires, connues et usitées, De là, on arriverait à dire : — Mais si on ne faisait pas de paroles pour la musique? — Pour ma part, cela me serait bien égal. Vous voyez, du reste, que les Italiens ne s'en gênent guère; et que, dans la liste des sujets qui appartiennent à la troupe, ils placent le poêle après tous les chanteurs, entre le troisième régisseur et le lampiste, et qu'ils ne mettent sur l'affiche que le nom du musicien.

L'égalité est une des questions sur lesquelles il s'est fait le plus de mensonges et dit le plus de sottises de ce temps-ci.

Qu'est-ce que l'égalité ? A quelque distance, un champ de blé, qui abaisse ou relève sous le vent ses ondes blondes et luxuriantes, présente aux yeux une surface plane et égale ; mais examinons-la de près.

A peu d'exceptions, les chaumes et les épis sont à la même hauteur ; mais les uns ont grandi par la force de la sève, les autres par l'étiolement et la privation de l'air qu'ils sont allés chercher entre les plus grands qui les étouffaient; les uns n'ont qu'une tige grêle, les autres en ont cinq ou six grosses ; les uns sont pleins et lourds, les autres vides et légers ; les uns sont du froment, les autres ne sont que de la paille.

Et, en effet, d'abord la semence n'était pas homogène, tous les grains confiés à la terre n'étaient pas également mûrs, également gros, également sains ; quelques-uns avaient été d'avance attaqués et à moitié vidés par les charançons; ensuite, quelque soin qu'apporte le laboureur à éparpiller et à enfouir l'engrais destiné à réparer les forces d'une terre fatiguée, le sol n'est pas partout également fortifié 5 il est des parties plus ou moins maigres, plus ou moins caillouieuses.

Qu'est-ce que l'égalité? Tout le monde la veut

avec son supérieur; personne ne l'accepte avec ccuï qui sont au-dessous de lui.

Pour l'un, c'est d'être à son tour le maître; le maître de qui, si tous les hommes sont égaux? il ne s'en préoccupe pas ; il veut être l'égal de ceux qui sont au-dessus de lui, mais il n'aura pas assez de sarcasmes pour ceux de ses inférieurs qui tendront à s'élever.

Ecoutez un piéton dans la rue; les clameurs des cochers qui lui crient : Gare! l'agacent et l'irritent; il se retourne, le regard haineux, la voix provoquante, et il dit : « Il n'y a donc pas de place? » Et il veut que ce soit la voiture qui se dérange. Que demain ce soit lui qui, à son tour, sillonne les rues en cabriolet, il ne sera pas moins en colère, mais ce sera contre les piétons qui embarrassent la voie publique et ralentissent sa course, et il dira : « Ils ne peuvent donc pas se ranger et marcher sur les trottoirs! »

Voulez-vous parler de l'égalité politique? Mais c'est un rêve, mais c'est un mensonge, mais c'est une étape sur la route. Mais vous n'en voulez pas. Voici ce que c'est que l'égalité : vous demeurez à l'entre-sol ; vous fabriquez une échelle dont le premier échelon commence précisément à l'endroit où

vous êtes , quoique les pieds touchent à terre ; vous appliquez cette échelle sur la maison, vous dites à ceux d'en bas : « Tenez bien l'échelle pendant que je monte, vous monterez après moi. » Vous criez à ceux d'en haut qu'ils sont des égoïstes et de grands criminels parce qu'ils essayent de secouer l'échelle et de vous précipiter; mais ceux d'en bas tiennent bon : vous entrez par la fenêtre à l'étage supérieur. Une fois hissé, vous vous empressez de retirer l'échelle avec l'aide, cette fois, de ceux qui vous reçoivent dans leurs rangs malgré eux, et vous la retirez si brutalement, que vous écorchez les mains de ceux qui vous l'ont tenue et qui voudraient la retenir pour grimper à leur tour. Cela fait, vous vous occupez de jeter par la fenêtre ceux avec lesquels vous réclamiez l'égalité; pendant ce temps, un autre d'en bas a reconstruit une échelle semblable à la vôtre ; il fait les mêmes discours qui obtiennent le même succès, c'est-à-dire qu'on lui tient l'échelle comme on vous l'a tenue, c'est-à-dire qu'il entre par la fenêtre comme vous y êtes entré, malgré vos efforts pour l'en empêcher ; c'est-à-dire qu'une fois arrivé il tire l'échelle avec votre aide, puis s'occupe du soin de vous jeter par la fenêtre. Beaucoup de gens bornent leurs vœux à l'égalité

qui consiste à ce que tout le monde soit habillé la même chose ; à ce que l'ouvrier ait une redingote pareille à celle du patron, laquelle est semblable à celle du petit rentier, laquelle est semblable à celle du millionnaire.

Sous ce prétexte, tout le monde se déguise en quelqu'un de plus riche qu'il n'est, et cette mascarade ne trompe que les masques ; tout le monde veut attraper tout le monde, et chacun n'attrape que soi-même.

Ah ! vous prenez cela pour de l'égalité !

Mais c'est la plus triste, la plus misérable des inégalités. L'homme riche trouve en se réveillant ses beaux habits, toujours neufs, tout brossés, au pied de son lit ; il lui vient de beaux habits, comme il pousse une épaisse toison au bélier, comme il pousse des plumes de topaze, de rubis et d'émeraude au colibri.

Que le riche et le pauvre se rencontrent le soir, dans le même salon, avec des habits semblables.

Le premier est frais et dispos ; il n'a pas l'esprit fatigué ni inquiet ; il porte avec aisance des habits qui ne lui ont coûté ni soucis ni privations, qui seront naturellement remplacés par d'autres quand

ils auront perdu leur fraîcheur ou ne seront plus à la mode.

Le pauvre a évité de passer par ia rue où demeure son tailleur: le matin, le bottier lui a apporté une note qu'il n'a pu acquitter, et que ledit bottier ne compte pas laisser augmenter; ses habits lui représentent mille privations, mille inquiétudes , il lui semble que son soulier a craqué; il jette sur son pied des ^regards inquiets et furtifs ; il tombe sur lui de la cire d'un lustre ; il n'a plus de gaieté, plus d'entrain, plus d'esprit ; cela se ncttoiera-t-il bien? Il tâche de savoir si c'est de la bougie de cire, qui se dissout avec de l'esprit-de-vin ou du suif raffiné, qui s'enlève avec du papier brouillard et une pelle rouge; une pelle rouge! grand Dieu! et si l'on allait brûler l'habit! il fera l'opération lui-même. Mais ne lui parlez plus de politique, ni d'art, ni de littérature, ni d'amour ; il ne comprend plus, il est absorbé, il croit entendre la pluie, il lui faudra prendre une voiture ou gâter ses souliers vernis. Que faire? Prendra-Hl, ne prendra- t-il pas la voiture?

Et les femmes donc : en voici deux qui passent dans la rue ; toutes deux sont habillées à peu près de même ; toutes deux se sont retournées et ont jeté l'une sur l'autre ce regard féroce qui voit tout, des

talons du brodequin à la plume du chapeau, ce regard qu'échangeraient deux chevaliers armés de toutes pièces au moment d'en venir aux mains.

Cependant Tune est riche et l'autre est pauvre ; la première n'a eu, pour se procurer ces vêtements somptueux, qu'à aller les choisir dans les magasins, comme une bergère d'idylle

Cueille en un champ voisin ses plus beaux ornements ;

et l'autre, que d'inventions ingénieuses, que d'économies sordides, que de privations imposées nonseulement à elle-même, mais aussi à son mari et à ses enfants ! et ces hideuses dettes qui avilissent la femme bien plus encore que l'homme, et, bien pis que tout cela, les exemples en sont aujourd'hui innombrables, cette femme, dont le cœur était honnête, cette femme qui aimait son mari, après qu'elle l'a forcé à un travail au-dessus de ses forces, après qu'elle l'a poussé à des entreprises hasardeuses, à des tentatives où il joue son honneur, l'honneur de son nom et du nom de ses enfants ; quand il lui est bientôt démontré que ses efforts sont impuissants et que cela ne suffît pas, — le luxe monte comme une marée d'équinoxe, — et pourtant il faut qu'elle soit

vêtue « comme tout le monde, » c'est-à-dire comme les plus riches ; alors, honnêteté, pudeur, amour conjugal, amour maternel, elle renonce à tout, il faut de belles robes à tout prix ; elle se Tendra pour les avoir. Oh! alors elle sera fière et heureuse. Et vous appelez cela de l'égalité !

Comme tout le monde ! Et pourquoi étendre ainsi votre horizon? pourquoi ne pas vous contenter d'être assez bien vêtue pour être jolie? pour paraître belle aux yeux d'un mari ou d'un amant? Quel est le résultat de tant de soucis et de tant de honte, quelquefois? Exciter l'envie et la critique des autres femmes que vous ne connaissez pas, qui passent une fois par hasard auprès de vous dans la rue. C'est doux, j'en conviens, c'est un beau triomphe! Mais ne le payez-vous pas un peu cher en descendant si bas, sous prétexte d'atteindre à l'égalité?

L'égalité ne serait-elle pas de plaire également à un homme choisi par vous, d'être également l'orgueil, la joie de la famille, l'ange du foyer, même le plus petit, la reine heureuse et aimée de la maison, quelque humble qu'elle soit ?

La brune violette, améthyste vivante, Dans l'herbe épanouit sa corolle odorante.

Sur ses rameaux armés qui protègent les nids,

L'aubépine en parfums amers et doux s'exhale.

Cependant sur l'étang le nénufar étale

Et son large feuillage et l'orgueil de ses lis,

Tandis que, du sommet d'un arbre où sa fleur grimpe

Le chèvrefeuille épand son parfum enivrant,

Qui fait songer parfois qu'il descend de l'Olympe

L'arôme du nectar que Jupin souriaut

Aura laissé tomber de sa coupe trop pleine.

Dans le sable brûlant de la rive africaine,

Sous les plus chauds baisers du plus ardent soleil,

Le cactus ouvrira son calice vermeil,

Tandis que du Daphné les petites fleurs vertes

Aiment des bois obscurs les retraites couvertes,

Où pour le rossignol mûrissent leurs grains noirs

Que leur paye en chansons le poëte des soirs.

La giroflée, aux jours froids — lance de sa gousse

Ses graines, petits œufs noirs que sème le vent,

Que couve le soleil. — Il arrive souvent,

Lorsque revient avril et son haleine douce,

Que l'une en un bon sol tombe, végète et pousse,

Vigoureuse, touffue et d'un beau vert vivant ;

Et qu'une autre, emportée au hasard, se cramponne

Au sommet lézardé des ruines d'un mur.

Quoique petite et grêle, elle aura sa couronne ;

Ses fleurs d'or brilleront sur un beau fond d'azur ;

Et, demandant au ciel la fraîcheur refusée

Par la terre marâtre, — à ce beau ciel si pur

En doux parfums ambrés renverront sa rosée.

Voilà l'égalité, tout a sa place et vit,

Libre, heureux, tout sent bon et tout s'épanouit.

Vous voyez que je ne me gêne pas ; je vous dis des vers, c'est un peu familier ; mais vous m'excuserez : il m'arrive quelquefois que la pensée prend cette forme presque malgré moi ; et, d'ailleurs, orne se gêne pas avec ses amis.

Continuons et surtout finissons.

Au point de vue social et politique, vous avez droit à l'égalité devant la loi ; nous examinerons quelque autre jour ce sujet Excepté cela, vous n'avez aucune égalité à réclamer. Il dépend de vous d'être l'égal de tout le monde, mais à condition que ce n'est pas sur le plus ou moins d'argent qu'ils ont que vous assignerez leur rang aux hommes. C'est ainsi que l'on fait aujourd'hui, et c'est une tendance subversive de tout ordre et de toute société.

J'ai vu un magistrat qui ne reçoit pas six mille francs par an, être appelé à prononcer sur cette question : « Un acteur comique, dont la valeur consiste surtout en cela : qu'il est mal bâti, qu'il a le nez très-long et l'air stupide, est-il suffisamment rétribué par des appointements de trente mille francs par an ? »

Eh bien, le magistrat prononça négativement en faveur de l'acteur, sans s'inquiéter le moins du

monde de ce que ce personnage était dix fois plus rétribué que lui.

La retraite d'un général de division, eût-il sauve dix fois son pays, est de six mille francs. Un ténor attend, pour quitter le théâtre, à avoir cent mille francs de rente.

Le magistrat et le général ont besoin de croire que les hommes sont classés autrement que par l'argent, sans quoi tout magistrat un peu laid, tout général d'une voix agréable, se feraient acteur comique ou ténor.

Mais cependant, et surtout aujourd'hui, le plus grand nombre croit que l'égalité consiste à ce que tout le monde fasse la même chose, à ce que tout le monde soit riche. Mais, si tout le monde suit le même sentier, on se pressera, on se coudoiera, on se marchera sur les talons, on se bousculera; pourquoi ne pas prendre divers chemins?

Un laboureur habile est l'égal d'un habile orateur et d'un poète de talent, d'un savant médecin ?

Un mauvais poète, un orateur médiocre, un médecin ignorant, ne sont pas les égaux de l'habile laboureur.

Une fois cette vérité établie, acceptée, nous ne verrions plus le laboureur choisir entre ses fils,

garder avec lui, pour lui donner son état, le moins intelligent de tous, et vouloir faire des autres un avocat, un médecin, un marchand, ou tout au moins un huissier, — les paysans aspirent FA, dans le mot huissier, par respect. — Un laboureur peut et doit être savant ; il n'est guère de science qui ne puisse lui être utile, et les bœufs n'en laboureront pas plus mal parce qu'il les excitera en bon français, ou les guidera en se récitant les vers des poètes latins :

Felices nimiùm, sua si bona nôrint Agricolas,...

OU

Beatus ille qui procul negotiis, Ut prise a gens mortalium, Paterna rura bobus exercet suis.

Le ménage n'en ira pas plus mal si la femme est musicienne, et si, le dimanche, ils chantent et lisent ensemble.

Mais combien de temps ces idées metlront-elîes à s'introduire dans les cerveaux ? Un philosophe l'a dit : une idée juste est un coin qu'il faut faire entrer par le gros bout.

Un jour que je dînais au Havre, chez un ami que

sa position et ses goûts portent à voir nombreuse compagnie, je me trouvai, par hasard, assis à côté d'une femme assez jolie pour une Havraise. — Les femmes s'ennuient tellement au Havre, qu'elles sont presque toutes laides. — Nous ne nous connaissions pas ; mais mon métier, qui me met un peu en vue, la solitude dans laquelle je vivais à la campagne, et aussi la jalouse avidité avec laquelle on accueille les fables les plus absurdes, les calomnies les plus saugrenues sur un homme qui fait des livres, me rendaient pour ma voisine un objet de curiosité. Elle se familiarisa doucement, comme fait un enfant avec un gros chien : il ne le touche d'abord qu'en tremblant et en hésitant, le flattant doucement de la main ; mais, si le chien ne grogne pas, l'enfant passera à de petites tapes et finira par lui tirer les oreilles.

Ma voisine me questionna à propos de quelquesuns des contes qu'on lui avait faits à mon sujet ; je lui répondis avec bienveillance et un peu plus de gaieté qu'elle n'en vit paraître. Enfin elle devint hardie : « Mon mari me disait encore hier, dit-elle, qu'il ne comprenait pas comment vous alliez avec tout le monde. Il vous a rencontré l'autre jour donnant le bras au pilote Lefèvre, de Quille-bœuf.

— Madame, lui deraandai-je, votre mari n'est-il pas ce gros homme qui est à côté de la maîtresse de la maison ?

— Oui, monsieur.

— Eh bien, madame, vous me ferez le plaisir de lui dire de ma part que je ne vais pas avec tout le monde : par exemple on ne m'a jamais vu et l'on ne me verra jamais avec lui. »

En effet, le gros homme en question était un négociant riche, il est vrai, mais dont la fortune passait pour médiocrement innocente et était notoirement attribuée à des succès peu honorables, tandis que le pilote Lefèvre, de Quillebœuf, est un marin très-instruit, très-habile, et qui, aux jours de fête, porte sur sa poitrine deux médailles d'argent et une médaille d'or, sur lesquelles il est écrit qu'il a sauvé vingt-sept hommes au péril de sa vie.

Eh bien, c'est de très-bonne foi que le gros iîomme se croyait très-supérieur à Lefèvre ; c'est de très-bonne foi que sa femme partageait son opi- , nion ; c'est de très-bonne foi encore que Lefèvre lui-même se croyait l'inférieur du gros homme.

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