CRITIQUES ET RÉPONSES
Cette petite étude a soulevé à son apparition bien des objections ; je suis loin de m'en plaindre, car toute œuvre qui n’est pas discutée est condamnée par ce fait seul ; la critique, au contraire, est la meilleure preuve de sa prise en congidération. Je ne saurais done mieux terminer qu’en passant en revue les différentes discussions qui ont eu lieu à propos de ce travail.
Avant de répondre aux critiques qui ont été publiées dans la Revue horticole qui parait à Paris sous l'habile direction de M. Barral, je parlerai des diverses observations qui m'ont été faites directement, soit de vive voix, soit par écrit. « Vous auriez pu, m'a-t-on dit, pour les figures des diverses variétés que vous décrivez, choisir de plus beaux spécimens. » Je ne fais aucune difficulté d’avouer qu'effectivement je me suis attaché à ne donner que la grosseur moyenne de chaque variété. Je sais fort bien que ceux qui dessinent ou modèlent des fruits ont coutume de choisir les plus beaux, prenant pour type les plus gros qu'ils
peuvent trouver; mais je crois aussi que cette manière de faire a des inconvénients et peut induire en erreur. Je me suis donc attaché, dans les figures au trait que je donne, à représenter la forme la plus ordinaire de chaque varièté, et en même temps à choisir entre les plus gros et les plus petits la grosseur moyenne.
M. Buisson , de la Tronche, dont nous connaissons tous, dans le département de l'Isère, les travaux en fait d’arboriculture, m'écrit au sujet de la greffe du poirier sur aubépine que je conseille à ceux dont le terrain se refuse au cognassier ; comme j'attache personnellemert beaucoup de prix aux observations de M. Buisson, je citerai textuellement ses objections pour ne pas les affaiblir ; j'indiquerai ensuite les faits qui ont motivé mon opinion.
« J'ai éprouvé, dit M. Buisson, la déception la plus complète en pratiquant la greffe du poirier sur des aubépines plantées en pépinière ou à demeure, avec l'intention de former un buissonnier. Les aubépines ont bien végété, les greffes ont parfaitement réussi; mais leur développement n’a pas répondu à mon attente et aux espérances que m'’avaient fait concevoir certains conseils adoptés trop légèrement. À deux ou trois exceptions près, ces poiriers greffés sur aubépines n'ont pas atleint, en dix ans, un mètre de hauteur ; ils n’ont porté que quelques fruits moins gros que ceux produits par d’autres sujets greffés sur franc ou sur cognassier; leur végéiation, dès la deuxième ou la troisième année, s’est bornée à quelques boutons à fruit ; il n’a plus été possible de donner à ces arbres, au moyen de la taille, une forme quelconque, même en supprimant les bourgeons fructifères , dans l’objet de faire porter toute la végétation. Cette dernière opération n'a eu pour résultat que d'augmenter la disposition naturelle de l’aubépine au repercement des rejetons, soit sur les racines, soit sur le sujet, au-dessous de la greffe. Cette disposition de l’aubépine, de même que pour les sujets de pêchers, ou de pruniers greffés sur prunelliers ou épines noires, présente les plus grands inconvénients et exige une surveillance continuelle. »
Après quelques détails sur des essais de pêchers et de pruniers greffés sur prunelliers, M. Buisson conclut en ces termes :
« Je crois, par tous ces motifs, pouvoir émettre l'opinion que la greffe du poirier sur aubépine, et du pêcher ou prunier sur prunellier, doit être rejetée. » M. Buisson, on le voit, cite son expérience personnelle et s'appuie sur des faits ; pour toute science appliquée, et pour l’arboriculture en particulier, c’est la meilleure manière de procéder : je ne puis et ne dois done opposer de mon côté que des faits. Malheureusement ceux qui me sont personnels sont peu nombreux, par la raison que chez moi le cognassier réussit très-bien et que je n’ai jamais songé à mettre, sur la même ligne, le cognassier et f'aubépine comme porte-greffe du poirier. Si j'ai greffé quelques variétés sur épine blanche, c'est comme étude et à titre d'essai ; il ne faut pas perdre de vue que je ne conseille l’aubépine que là où le cognassier est impossible. Ceci bien entendu, je dirai que j'ai chez moi deux poiriers duchesse d’Angoulème, greffés sur épine, de douze ans de plantation, élevés en pyramides, qui mesurent trois mètres à trois mêtres cinquante d'élévation. Depuis cinq ou six ans, chacun de ces arbres m'a rapporté en moyenne une corbeille de fruits par année. Comme ils sont condamnés, non pas qu'ils manquent de vigueur , car ils sont au contraire dans toute leur force, mais parce que j'ai besoin, pour une autre culture, du terrain qu’ils
occupent, j'ai cessé, depuis deux ans, de les tailler pour les épuiser ; aussi l’automne passé chaque arbre m'a donné deux corbeilles de fruits. Ces derniers ont toujours été un peu moins gros que ceux venus sur sujet de cognassier, quoique la différence soit peu sensible; mais ils m'ont semblé meilleurs et plus savoureux. Cette différence tient-elle à l'essence sur laquelle ils sont greffés, à l’âge des sujets, ou au terrain ? Je n’oserais décider la question ; il faudrait pour cela des études comparatives plus suivies.
Les autres variétés greffées sur épine, que je possède, sont plus jeunes; elles ont quatre ans de greffes; ce sont généralement des variétés anciennes. Je les ai choisies, les unes, parce qu’elles se mettent difficilement à fruit sur cognassier lorsqu'elles sont soumises à la taille; les autres, parce qu'elles donnent habituellement, sur franc et sur cognassier, des fruits tachés et pierreux. J'ai voulu éprouver si la greffe sur aubépine aurait une influence sous ce rapport.
Ge sont les variétés suivantes :
Bellissime d'été, Beurré d'Hardenpont, Beurré d'Angleterre, Beurré gris, Bési de Chaumontel, Bon chrétien d'hiver, Colmar, Impériale à feuilles de chêne, Saint-Germain, Virgouleuse, Verte longue (mouille-bouche de Duhamel). Toutes ces variétés sont greffées à double : les unes sont conduites en fuseaux et en cordon; les autres en palmettes. Toutes ont dépassé un mètre de hauteur ; trois seulement ont donné du fruit; ce sont : la Verte longue, le Beurré gris et le Bési de Chaumontel ; les boutons à fleurs apparaissent seulement cette année-ci sur les autres. |
Une Virgouleuse en palmette a déjà des bras latéraux inférieurs d’un mètre trente centimètres de chaque côté de la tige, ce qui donne un développement total de deux mètres soixante centimètres ; la flèche, jet de l’année, que je viens de mesurer, à un mètre quarante centimètres de longueur, et cinq centimètres et demi de circonférence à la base.
Un Saint-Germain a des bras latéraux inférieurs d’un mètre, et la flèche, d'un mètre trente centimètres.
La Royale d'hiver, le Bon chrétien d'hiver, le Colmar, ont également en palmette une végétation satisfaisante sans être aussi vigoureuse. La Verte longue, la Bellissime d'été, le Bési de Chaumontel, le Beurré d'Hardenpont, en fuseaux ou en cordons, ont un développement d’un mêtre quarante à un mêtre soixante centimètres; la variété qui a le moins bien poussé est l'Impériale à feuilles de chêne. Pour prouver, au reste, combien la force et la vigueur du sujet sur lequel on greffe, et l'emplacement plus ou moins bas ou plus ou moins haut de la greffe sur le sujet, peuvent avoir de l'influence, j’ajouterai que sur cinq sujets d’aubépine greffés en Beurrés gris, trois n’ont produit que des arbres insignifiants qui ont un peu plus d’un mètre, pendant que les deux autres ont deux mètres d’étendue en cordons et ont dépassé en vigueur les sujets greffés sur cognassier à la même époque. ;
Je ferai encore observer que la disposition de l’aubépine, au repercement des rejetons, n'est pas aussi considérable que semble l'indiquer M. Buisson, et qu’en aucun Cas elle ne peut être comparée à celle du prunellier ou épine noire. L'’aubépine, à proprement parler, ne drageonne pas ; elle ne donne des rejets que sur la tige et tout au plus sur le collet des racines, tandis que le prunellier émet des drageons à deux ou trois mètres de distance. La conséquence de cette différence est que, dès que la greffe à pris une certaine force, l’aubé- :
pine cesse d'émettre des rejets ; c’est ce que nous voyons tous les jours pour les alisiers et sorbiers greffés sur épine blanche ; c'est ce qui s’est produit chez moi pour les deux poiriers duchesses dont j'ai parlé : je n'ai jamais vu de rejetons ; il n’en existe même pas sur les plus vigoureux de mes arbres plus jeunes.
Maintenant, sans être aussi exclusif que M. Buisson, ne peut-on pas conclure de ces faits opposés :
1° Que le cognassier est préférable à l’aubépine, ce que je n’ai jamais songé à contester ;
29 Que cependant certaines variétés peuvent réussir sur aubépine ;
3° Que partout où l’on ne pourra conserver de cognassier, et où l’on tiendra aux petites formes, on fera bien d'étudier les variétés qui prospèrent sur cette essence, parce qu'en définitive les arbres, dussent-ils être moins vigoureux et durer moins longtemps, ce que je crois, mieux vaut avoir quelques fruits que d’en manquer tout à fait;
4° Que les variétés les plus vigoureuses sont celles qui ont le plus de chance de réussir sur l’aubépine ;
»° Que ce sera quelquefois un moyen de mettre à fruit des variétés rebelles et peu fructifères; on pourrait, par exemple, s’en servir pour devancer l’époque de la fructification des sujets de sémis ;
6° Que lorsque l’on greffera sur aubépine, il faudra choisir des sujets vigoureux et déjà forts, greffer le plus bas possible, et enterrer un peu la greffe lors de la transplantation.
Passons maintenant aux critiques qui ont été publiées dans la Revue horticole : pour ne pas allonger outre mesure ce travail, je nereproduirai pas in extenso les lettres des divers correspondants de la Revue; mais je donnerai une analyse sommaire et exacte de leurs objections.
Un premier contradieteur me reproche de négliger nos anciennes variétés et de les passer sous silence ; désirant ensuite substituer quelques espèces à celles que j'ai indiquées, il me demande compte de mes préférences. Ce nombre de quarante, dit-il en finissant, est-il sacramentel , au point de ne pouy oir y ajouter une cinquième série ?
M. Baltet, habile praticien, vient en aide à ce premier critique et dit: non, quarante poires ne suffisent pas pour avoir des fruits toute l’année, ni pour combiner la plantation d’un jardin fruitier.
Il voudrait ajouter une série pour les fruits d’espalier, une autre pour les fruits de verger, une autre pour les fruits d’apparat ; puis il me reproche d’omettre encore un nombre considérable de bonnes variétés ; de ne pas m’étendre assez Sur le traitement spécial de chaque sorte ; et enfin, de m'être trompé complètement à propos du Beurré Saint-Nicolas.
J'ai fait mon profit de cette dernière remarque, et je remercie M. Baltet de m'avoir aidé à rectifier une erreur positive.
Voici la réponse que j'ai adressée à la Revue horticole :
« Meylan, 10 et 20 janvier 1860.
» Monsieur le Directeur,
» Je commence par répondre à votre correspondant qui , dans la Revue du 4°r janvier, demande des explications. Je m'occuperai ensuite des critiques de M. Baltet. Dans les articles publiés par le Sud-Est, après avoir établi mes quatre
séries, et, avant de donner la description de chaque variété, j'ai dit : « On sera peut-être étonné que je néglige autant nos anciennes variétés, c’est que je suis » parfaitement convaincu que celles que je propose sont au moins aussi bonnes et » infiniment plus profitables. Ce n’est pas que je ne reconnaisse que plusieurs de » nos fruits anciens ne soient excellents quand on peut les obtenir sains ; mais ces » variétés épuisées ne donnent plus que des arbres peu vigoureux, généralement » chancreux et atteints de gale, et des fruits tachés, presque toujours véreux ou » pierreux. Voici, au reste, les meilleurs par ordre de mérite : Beurré gris ; Cras- » sane ; Saint-Germain ; Doyenné gris; Doyenné blanc ; Bon-Chrétien d'hiver. » Ceux qui voudraient les cultiver et les avoir sains devront leur consacrer un » espalier au couchant et les y conduire en palmettes : on pourra y joindre le vrai » Beurré d’Arenberg ou Orpheline d'Enghien, excellent fruitque jen’ai pasadmis parce qu'il réclame également l’espalier. »
» Que conclure de ces quelques lignes ? 1° que je regarde nos vaste anciennes comme excellentes ; 2° que je regrette de ne plus pouvoir chez moi les cultiver à l’air libre; 3° Que j’engage tous ceux chez qui ces variétés réussissent encore en plein air à les cultiver ; 4° Que si on a un mur à sa disposition, on fera fort bien de le leur consacrer, ainsi que je l’ai fait chez moi.
» Etait-il besoin maintenant de donner la description détaillée de ces fruits ? À quoi bon? qui ne les connaît pas? Vous voyez, Monsieur, que sur ce point nous sommes, votre correspondant et moi, bien près de nous entendre.
» Il ne faut pas perdre de vue maintenant que dans mes quarante Poires j'ai voulu indiquer non-seulement les meilleures, mais encore les plus profitables ; je souligne ce mot à dessein. Pour faire au reste parfaitement saisir ma pensée, prenons un exemple. Si je n'avais qu'un poirier à planter, je choisirais la Duchesse d'Angoulême. En résulte-t-il que pour moi cette variété soit la meilleure? non ; mais je la regarde comme la plus profitable ; elle est Lonne, éxcessivement et très-régulièrement fertile , d'une beauté exceptionnelle et d’une très-longue garde, en même temps que l'arbre est vigoureux. Voici la clef de toutes mes préférences.
» Si j'ai indiqué le Beurré Goubault au lieu du Beurré superfin, c’est qu'il est excellent dans nos terrains, d’une fertilité extraordinaire et spécialement destiné à former un arbre plein vent, ce que je recherche surtout pour les fruits de l'été et du commencement de l'automne. Il ne faut pas négliger les vergers ; or dans nos pays déjà un peu méridionaux et entourés de montagnes, nous avons à l'arrière-automne des coups de vent si violents, que presque tous nos fruits d'hiver cultivés à plein vent sont abattus, ce qui nous oblige à nous en tenir presque exclusivement aux fruits précoces. Votre correspondant est-il bien sûr, d’ailleurs, que, si j'eusse donné le Beurré superfin au lieu du Beurré Goubault, un autre planteur ne m'eüt pas demandé compte de cette préférence? L’Urbaniste ou Beurré Piquery, je l'accorde, est intrinsèquement meilleur que le Beurré Clairgeau ; mais ce dernier est plus beau ; il est de plus excessivement fertile, tandis que le premier l’est très-peu : le Beurré Clairgeau est donc plus avantageux.
» L'Epine du Mas est chez moi meilleure que le Délices d'Hardenpont ; il est plus fertile et préférable pour plein vent. Ce n’est pas avec l’Epine du Mas que j'ai mis en balance le Délices d'Hardenpont ; mais bien avec le Délices de Louvenjoul, et je lui ai préféré ce dernier. Quant à la Baronne de Mello, l'arbre dans nos terrains devient chancreux ; le fruitse tavelle et se gerce ; cette variété, qui a beau-
coup de rapport avec le Beurré Gris, en a tous les défauts, et, somme toute, ne le vaut pas.
» J'arrive au dernier paragraphe de la lettre de votre correspondant. Certainement le nombre de quarante n’a rien de sacramentel, et l'on peut ajouter, changer et retrancher; je ferai seulement observer que l’idée mère de mon travail est la réduction du nombre des variétés pour n’adopter en défimtive que les meilleures et les plus profitables; que s’il a quelque mérite, c’est surtout à ce point de vue, ce principe, ou, si l'on aime mieux, ce point de départ admis. Il faut dès lors se fixer à un nombre déterminé ; j’ai eru devoir m'’arrêter à celui de quarante. Au lieu de ce chiffre, j'aurais adopté celui de cinquante, j'aurais encore eu des contradicteurs. Dans un travail pareil, les bonnes variétés se présentent en foule ; la difficulté est dans l'élimination. Ce que je puis affirmer, c'est que je l'ai fait avec tout le soin possible et après plusieurs années d’études comparaiives ; j'ai fait ailleurs toutes les réserves pour les différences de goûts et de terrains, que j'admets pleinement. Aussi dis-je que, si chaque planteur ne trouve à changer que cinq ou six variétés dans les quarante que je lui propose, il reconnait par ce fait seul l'utilité de mon travail et lui accorde son approbation.
» J'arrive maintenant à la réponse que je dois faire à M. Charles Baltet.
» Je viens de le dire: qu’un amateur trouve que quarante variétés de Poires ne sont pas suffisantes et qu'il en prenne cinquante , je n’y vois pas l'ombre d'inconvénient. Qu'un autre change quatre ou cinq variétés parmi celles que j'ai indiquées, je n’ai rien à y reprendre ; mais sur quoi je ne passe pas condamnation, ce que je soutiens, c’est l'idée capitale et fondamentale de mon travail : qu'il y a avantage et profit, pour tous ceux qui ne veulent pas faire du genre Poirier une étude spéciale ou qui ne tiennent pas à rassembler une collection, à restreindre le nombre des variétés. J'adopterai, si vous voulez, comme points extrêmes, de ving! à cinquante.
» Il me parait évident que si un planteur, par exemple, a cent arbres à placer dans un jardin, il aura plus d'avantages à répéter trois fois trente-trois variétés bien éprouvées et bien connues, qu’à planter cent variétés différentes ; ceci ne me parait pas susceptible de contestation.
» Peut-on n'avoir qu'une Duchesse d'Angoulême, qu’un Doyenné d'hiver, qu'un Bon-Chrétien Williams, ete.? |
» Aujourd'hui en agriculture on essaie de nombreuses variétés de froment ; les agronomes qui se livrent à ces essais font très-bien et méritent d’être encouragés; mais que diriez-vous de celui qui prétendrait que, pour récolter une plus grande quantité de blé, pour avoir le plus de profit possible, il faut semer dans chaque ferme vingt variétés de froment au lieu de deux ou trois parfaitement éprouvées et reconnues avantageuses pour le sol et le climat?
» Prétendre, au reste, avec M. Charles Baltet que 40 variétés ne sont pas sufiisantes pour avoir du fruit toute l’année, est une thèse qui n’est pas soutenable. Comment, avec trois variétés, la Duchesse d'Angoulême, le Beurré d'Hardenpont et le Doyenné d'hiver, j'aurai largement du fruit pendant cinq mois, du commencement d'octobre à la fin de février ; vous en convenez vous-même dans votre brochure, et avec quarante variétés choisies avec soin, je n’en aurais pas pour toute l’année!
» Les variétés que cite M. Baltet sont bonnes, je le reconnais, mais les unes ne m'ont pas paru aussi avantageuses que celles que j'ai indiquées ; les autres ne sont pas, selon moi, assez éprouvées. »
De Ia mécessité de s'entendre
POUR ARRIVER À UNE DÉNOMINATION ET A UNE CLASSIFICATION EXACTES ET UNIFORMES (!).
Tous ceux qui se sont occupés de pomologie se sont vus, dès le début, arrêtés par l'inextricable confusion qui existe dans la classification de nos fruits et l’effroyable synonymie qui tend à présenter comme espèces nouvelles des variétés parfaitement identiques. Le genre poirier surtout offre, sous ce rapport, un vrai chaos où il est bien difficile, pour ne pas dire impossible, de se reconnaître.
On est généralement trop porté à accuser les pépiniéristes de tout ce désordre. Je sais bien que beaucoup d’entre eux semblent mettre leur amour-propre à présenter au public le plus grand nombre de variétés possible , sans s'inquiéter si elles sont bonnes ou mauvaises ; que souvent ils induisent les planteurs en erreur par de fausses dénominations. Mais si l’on va au fond de la question, on verra que presque toujours ils sont autorisés à enfler leur catalogue de variétés médiocres ou mauvaises, et à nous présenter une même variété sous trois ou quatre noms différents, par des auteurs qui souvent ont examiné fort superficiellement ou par oui-dire les fruits qu'ils ont décrits, ou qui décrivent la même variété, les uns sous un nom, les autres sous un autre. Il est même quelques pépiniéristes qui s’attachent, avec un soin scrupuleux et digne d’éloges, à noter, Chaque année, les variétés qu’ils ont reconnues identiques, et à diminuer ainsi la synonymie. Je me plais à citer, parmi ces derniers, MM. Leroy d’Angers, Jamin et Durand de Paris, Baltet frères de Troyes. Il serait à désirer que tous entrent franchement dans cette voie.
C’est done aux nombreuses publications qui ont paru sur le genre poirier, et par conséquent à leurs auteurs, qu'il faut attribuer le mal que nous venons de signaler. Quel remède faut-il y apporter ? Je n’en vois qu’un seul : c’est d’admettre une classification qui fasse autorité, et en dehors de laquelle tout soit réputé erreur ; mais, dans notre siècle démocratique , il ne faut pas songer à vouloir établir l’infaillibilité d’un auteur; quels que soient ses travaux , son talent et sa science, il ne parviendra pas à s'imposer. Il faut donc que nous travaillions tous à cette classification ; alors l’amour-propre étant sauf, elle sera généralement adoptée.
Cette initiative a été prise par le congrès pomologique qui s’est fondé à Lyon en 1856, et qui vient de tenir sa quatrième session à Bordeaux ; c’est à ce centre que nous devons nous rallier. Je l’ai fait pour mon compte personnel, et, dans le petit travail que je publie aujourd’hui, j’ai adopté les noms et la synonymie du congrès. Je ne prétends pas, néanmoins, que le congrès soit réellement infaillible et ne puisse se tromper, mais si nous voulons sortir une bonne fois du gâchis dans lequel nous pataugeons, il faut admettre ses décisions et les soutenir jusqu’à rectification de sa part, Car le congrès a sagement établi que ses décisions n'auraient rien de définitif et seraient susceptibles de révision ; quelques personnes l’en ont blâmé ; je l’en félicite pour ma part.
() V. dans le même sens l’article du Sud-Est intitulé Un coup d'Etat en pomologte, tom. 3, pag. 36.
Je supplie donc les pépiniéristes d'adopter les travaux du congrès, relatifs à la désignation des variétés et à leur synonymie, et, s'ils ne veulent pas s’en tenir uniquement aux espèces adoptées, de les désigner au moins sur leurs catalogues par cette parenthèse (admise par le C. P.). Je demande en outre, à tous ceux qui s'occupent de pomologie, de présenter directement leurs objections au congrès, soit en se rendant personnellement à la prochaine réunion, soit, s’ils ne peuvent se déplacer , en lui adressant, à cette époque, un Mémoire ; mais avec la ferme résolution, dans l’un comme dans l’autre cas, de se rendre sila majorité est contre eux. Je le répète, je ne vois pas de réforme possible hors de cette voie. Il est regrettable, par exemple, de voir un homme d'autant d'expérience et de talent que M. Decaisne, se séparer complétement de cette action commune et publier, parallèlement aux travaux du congrès, une pomologie qui , non-seulement en diffère en beaucoup de points, mais encore dans laquelle il abandonne les. anciennes dénominations génériques de Beurré, Doyenné, Colmar, Bon- Chrétien, etc. Il est incontestable cependant que ces désignations représentent, soit une qualité, soit une forme commune à un groupe de fruits ; que maintenant il se trouve quelques variétés plus ou moins mal à propos classées dans tel ou tel groupe, cela doit être, puisqu'elles ont été généralement assez arbitrairement classées et dénommées par les obtenteurs ; mais il n’en est pas moins vrai que le terme de Beurré, par exemple, représente une qualité commune à la majorité des fruits compris dans cette série, comme celui de Doyenné représente immédiatement à l'esprit une forme convenue. J’en dirai autant de ceux de Colmar, de Bon-Chrétien, de Calebasse, ete. C’est à un tel point que, dans les descriptions de fruits, on a adopté les désignations de chair Beurré, de forme de Doyenné, forme de Bon-Chrétien , de Calebasse, etc. Supprimer ces groupes naturels et généralement admis, pour quelques imperfections de détail , c’est apporter une perturbation générale dans la classification des fruits ; c’est augmenter le cahos dans lequel se débat la pomologie, et cela sans compensation et sans aucune chance de faire prévaloir son système. Malheureusement nos jardiniers lisent peu et il est à craindre qu'ils n’étudient pas autant qu'ils le devraient le beau travail de M. Decaisne. En attendant, si vous leur demandez : Connaissezvous le Goulu-Morceau (‘), l’Esperen, ils ne sauront ce que vous voulez dire ; tandis qu'ils vous comprendront parfaitement si vous leur nommez le Beurréd'Hardenpont et la Bergamotte-Esperen, et s’ils ne connaissent pas ces variétés, au moins sauront-ils que vous leur parlez d’une poire. L'ouvrage de M. Decaisne, si remarquable et si consciencieusement fait d’ailleurs, restera comme un ouvrage à consulter pour ceux qui font une étude de la culture des fruits, mais ne se répandra jamais, ne deviendra pas usuel , et j'ai le ferme espoir, au contraire, que chaque année, comme il est arrivé jusqu’à ce jour, des adhérents plus nombreux viendront apporter leur contingent de lumières et d’expériences au congrès, et que ses décisions finiront par faire loi.
(‘) M. Decaisne désigne ainsi le Beurré d'Hardenpont.