QUARANTE POIRES
Choix et description des variétés.
Depuis quelques années j'ai rassemblé dans ma propriété de Meylan 200 variétés de poiriers ; la plupart ont déjà fructifié et j’ai pu les étudier : c’est avouer, que si j'ai reconnu des variétés bonnes, fertiles, avantageuses enfin sous tous les points de vue, j'ai dû aussi éprouver de nombreux mécomptes. J'ai collectionné à dessein, pour faire une étude qui me plaisait; mais maintenant, plus que jamais , il m'est parfaitement démontré que le planteur qui s’en tiendrait exclusivement à un petit nombre de variétés, serait celui qui réaliserait la plus grande somme de jouissances et de profits.
Les dissertations savantes sur le genre poirier ne manquent pas ; les monographies avec indications de toutes sortes, sont plus nombreuses encore ; sans parler des auteurs anciens dont les travaux ont vieilli par suite des gains modernes, Ceux qui veulent rassembler de nombreuses variétés de poiriers peuvent consulter la pomologie belge, les publications de M. Lyron d’Airolles, et enfin les comptes-rendus du congrès pomologique. Malheureusement tous ces travaux, si utiles à l’intrépide collectionneur, laissent le propriétaire qui veut planter dix ou vingt arbres de choix, dans une cruelle incertitude; il ne sait où se fixer au milieu de ce déluge de très-bon, très-beau, très-fertile, et finit par livrer au hasard le choix de ses arbres ; bienheureux quand, séduit par de brillantes descriptions, il ne prend pas des fruits tous d’une même saison.
Le congrès pomologique lui-même, dont les travaux sont si remarquables et qui s’est donné pour mission de restreindre le nombre des variétés, en recommande déjà 420, bien qu'il ne compte encore que trois ou quatre années d’existence : c’est déjà de la collection ; que sera-ce dans quelques années? Il est incontestable, cependant, que dans le nombre des variétés qu’il a décrites, il en est de meilleures et de plus avantageuses les unes que les autres , et qui, par conséquent, doivent être préférées, je ne dirai pas seulement par celui qui
veut planter un nombre d'arbres limité, mais même par ceux qui veulent faire de grandes plantations et en tirer tout le profit possible. Ce qui manque done, c'est une indication précise des variétés les meilleures et les plus avantageuses ; je vais tâcher d'établir cette liste réduite et la soumettre aux planteurs.
« Le Sud-Est a donné, dans son numéro de février , sur les indications du congrès pomologique, un projet de classement des poires, d’après lequel il paraïtrait que ce travail est tout fait ; malheureusement ce classement, fort ingénieux du reste, pèche par la base, en supposant d’égales valeurs les qualités si diverses de bonté, de grosseur et de fertilité; or, il n’en est point ainsi. Quelque beau et quelque gros que soit un fruit, je ne le cultiverai pas s’il est mauvais ; ce que je ferai , au contraire, quelque petit qu’il soit , s’il est exquis. C'est ce qui a lieu pour le beurré Milet et pour la bonne de Malines, qui sont des fruits de premier ordre , bien qu'ils soient petits. Quelques rapprochements feront encore mieux saisir le défaut capital du classement proposé. D’après la méthode, la poire de Curé est dans la quatrième classe, au même rang que le Passe-Colmar ; or, la poire de Curé est un fruit médiocre, et le Passe-Colmar est à mon avis la meilleure poire connue. La bonne de Malines ou Colmar-Nélis, qui dispute la palme au Passe-Colmar, n’est placé que dans la cinquième classe.
» Le doyenné Boussoch, la Belle sans pepins, deux poires médiocres, qui sont blettes aussitôt que mûres, sont dans la cinquième classe, au même rang que le beurré Giffart, l'Epine du mas, le bon chrétien Napoléon, le beurré Goubault, etc., excellentes poires ; la Joséphine de Malines, la duchesse de Berry d'été, la fortunée, toutes très-bonnes, ne viennent au contraire que dans la sixième. Ces exemples suffisent pour montrer combien cette méthode pourrait induire les planteurs en erreur. J'espère que l’estimable auteur du projet de classement me pardonnera une critique que je ne me suis permise que parce que je sais qu'avant tout il met son amour-propre à être utile et à rechercher la vérité. »
Dans un classement bien entendu, toutes les qualités du fruit doivent être prises en considération, mais à des titres divers.
Les voici, je crois, classés d’après leur importance relative :
Bonté.
Fertilité.
Bonne et longue garde.
Grosseur et beauté.
Arbre plus ou moins vigoureux.
Evidemment, la bonté intrinsèque du fruit doit passer en première ligne, puisque c’est une condition sine qua non d'admission.
La fertilité tient le second rang ; que m'importe, en effet, qu'un fruit soit trèsgros et de longue garde, si j'en suis habituellement privé par l'infertilité de l’arbre !
La longue garde doit encore être préférée à la grosseur : à bonté égale, il est plus avantageux de jouir d’un fruit pendant un mois, par exemple, que d'en posséder un plus beau, qui passera en huit jours ; enfin, vient la grosseur.
J'ai placé en dernière ligne le plus ou moins de vigueur de l’arbre, parce qu'avec nos moyens de culture, une taille intelligente et le choix judicieux des sujets qui doivent recevoir la greffe, nous pouvons en partie remédier à ces défauts.
C’est en tenant compte de toutes ces qualités d’après leur valeur relative, que
ai je suis arrivé à dresser une liste de 40 fruits qui, selon moi, peuvent tenir lieu de tous les autres.
40 fruits! c’est beaucoup, c'est même trop à mon avis : pour atténuer cet inconvénient , et pour guider ceux qui voudraient en planter un moins grand nombre, j'ai divisé les 40 variétés en quatre séries égales de dix; chaque dizaine renferme des fruits de toutes saisons, et porte en outre un numéro d'ordre. La première dizaine renferme les fruits les plus parfaits; ceux que j'appellerai les fruits de fondation ; ceux que tout propriétaire est tenu d’avoir ; ceux qui, à la rigueur , peuvent suflire et tenir lieu de tous les autres. La seconde renferme les fruits qui, dans ma pensée, viennent immédiatement après, et ainsi de suite des autres.
Depuis que je m'occupe d'arbres à fruits, chaque année, à l’automne et au printemps, il m'est demandé des listes des meilleurs fruits ; qui demande 20 variétés, qui en demande 30; c’est ce qui m'a décidé à adopter cette division dans ce petit travail qui, je l'espère, aura son utilité pratique pour ceux qui ne veulent pas ou n’ont pas le temps de se livrer à une étude que l’on ne fait guère, d’ailleurs, qu'à ses dépens. |