‹ 5 Relation des campagnes de Rocroi et de FribourgChapitre 3 sur 9 · XXIV · texte numérisé non relu

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sur une petite éminence à demi-portée du canon des Espagnols. Si Melos eût chargé d’abord le duc d’Enghien, il l’eût défait infailliblement; mais ce prince couvrit si bien le haut de cette éminence avec ce qu’il avoit d’escadrons, que les Espagnols ne purent voir ce qui se faisoit derrière lui.

Melos ne put s’imaginer qu’un si grand corps de cavalerie se fût avancé sans être soutenu par l’infanterie. C’est pourquoi il se contenta d’essayer par des escarmouches s’il pourrait voir le derrière de ces escadrons ; mais , n’ayant pu se faire jour au travers, il ne songea plus qu’à ranger ses troupes en bataille.

Ainsi les deux généraux concouraient à un même dessein : le prince s’appliquoit uniquement à achever de passer le défilé , et Melos ne travailloit qu a rassembler ses quartiers. Le lieu où le duc d’Enghien avoit pris son champ de bataille étoit assez

spacieux pour y ranger toute son armée dans l’ordre qu’il avoit projeté. Le terrain y étoit plus élevé qu’aux environs et s’étcndoit insensiblement dans toute la plaine. Il y avoit un grand marais sur la gauche, et les bois, n’étant pas épais en cet endroit, n’empécboicnt point les escadrons de se former. Vis-à-vis de cette éminence, qu’occupoit le duc d’Enghien, il y avoit une autre hauteur presque semblable, où les Espagnols se postèrent et firent le même front que les François, et entre les deux batailles on voyoit un enfoncement en forme de vallon.

Il est aisé de juger par cette situation qu’aucun des deux partis ne pouvoit aller attaquer l’autre qu’en montant. Néanmoins les Espagnols avoient cet avantage que sur le penchant de leur hauteur, et au-devant de leur aile gauche, il y avoit un bois taillis qui descendoit assez avant dans le val-

lon, et il leur étoit aisé d’y loger des mousquetaires j>our incommoder le duc d’Engbien quand il marcheroit à eux.

Les deux généraux travailloient avec une diligence incroyable à mettre leurs troupes en ordre à mesure qu’elles arrivoient; et au lieu d’escarmoucher comme l’on fait d’ordinaire à l’approche de deux armées, ils se donnèrent tout le temps nécessaire pour se mettre en bataille.

Cependant le canon des Espagnols incommodoit beaucoup plus les François que celui des François n’incommodoit les Espagnols , parce qu’ils en avoient un plus grand nombre, et qu’il étoit mieux posté et mieux servi. A mesure que le duc d’Enghien étendoit les ailes de son armée, les ennemis faisoient de si furieuses décharges d’artillerie que, sans une constance extraordinaire, les troupes françoises n’auroient pas pu conserver le terrain qu’elles

avoiont occupé. Il y eut ce jour-là plus de trois cents hommes de tués ou de blessés d’un coup de canon, entre lesquels le marquis de Persan, mcstre-de-camp d’un régiment d’infanterie, eut un coup dans la cuisse.

A six heures du soir l’armée de France avoit passé le défilé. Déjà le corps de réserve sortoit du bois et venoit prendre sa place dans la plaine. Le duc d’Enghien, ne voulant pas donner aux Espagnols le temps d’assurer davantage leurs postes, se préparoit à commencer le çombat. L’ordre de marcher étoit donné par toute son armée, quand un accident imprévu pensa la jeter dans un désordre extrême et donner la victoire à Melos.

La Ferté-Senneterre commandoit seul l’aile gauche en l’absence du maréchal de L’Hospital qui étoit auprès du duc d’Enghien. Ce côté de l’armée étoit bordé d’un

marais, et les Espagnols ne pouvoient l’attaquer; ainsi La Ferté n’avoit rien à faire qu'à se tenir ferme dans son poste en attendant le combat. Le duc d’Enghien n’avoit point quitté l’aile droite, et, pendant que les troupes se mettoient en bataille, il s’étoit attaché principalement à reconnoître la contenance des Espagnols , et les endroits les plus propres pour aller à eux.

Alors La Ferté, peut-être par quelque ordre secret du maréchal, peut-être aussi pour se signaler à l’cnvi de Gassion par quelque exploit extraordinaire, voulut essayer de jeter un grand secours dans la place, et fit passer le marais à toute sa cavalerie et à cinq bataillons de gens de pied ; par ce détachement l’aile gauche demeura dénuée de cavalerie et affoiblie d’un grand corps d’infanterie.

Aussitôt qu’on en eut donné avis au duc d’Enghien, il fit faire halte, et courut

promptement où un si grand désordre l’appeloit. L’armée espagnole marcha en même temps, ses trompettes sonnant la charge, comme si Melos eût voulu se prévaloir de ce mouvement. Mais le prince ayant rempli le vide de la première ligne avec quelques troupes de la seconde, les Espagnols s’arrêtèrent et firent voir qu’ils n’avoient eu d’autre dessein que de gagner du terrain pour ranger leur seconde ligne.

Il y a des moments précieux dans la guerre, qui passent comme des éclairs, si le général n’a pas l’œil assez fin pour les remarquer et assez de présence d’esprit pour saisir l’occasion, la fortune ne les renvoie plus et sc tourne hien souvent contre ceux qui les ont manqués. Le duc d’Enghien envoya dire à La Ferté de revenir sur scs pas ; les troupes qu’il avoit détachées repassèrent le marais en diligence, et avant la nuit l’armée se trouva remise

dans son premier poste; ainsi cet accident ne fit que retarder la bataille et ne causa d’autre inconvénient que de donner aux Espagnols le temps de se mettre plus au large et en meilleur ordre qu’ils n’auroient fait.

La nuit étoit fort obscure; mais la forêt étant voisine, les soldats allumèrent un si grand nombre de feux que toute la plaine en étoit éclairée. Les armées étoient enfermées dans cette enceinte de bois comme si elles avoient eu à combattre en champ clos. Leurs corps-de-garde étoient si proches les uns des autres qu’on ne pouvoit distinguer les feux des François de ceux des Espagnols. Les deux camps sembloient n’en former qu’un seul. On n’entendoit aucune alarme, et à la veille d’une très-sanglante bataille, il sembloit qu’il y eût entre eux une espèce de paix.

Dès qu’il fut jour, le duc d’Enghicn fit

donner le signal pour marcher, il chargea d’aboi'd à la tête de sa cavalerie mille mousquetaires que le comte de Fontaines avoit logés dans le bois ; et bien qu’ils combattissent dans un lieu retranché naturellement et avantageux pour de l’infanterie, l’attaque fut si vigoureuse qu ils y demeurèrent tous sur la place. Mais de peur que les escadrons ne se rompissent en traversant le reste du bois où cette infanterie vcnoit d’être défaite, le duc d’Enghien, avec la seconde ligne de cavalerie, tourna sur la gauche, et commanda à Gassion de mener la première ligne autour du bois sur la droite. Gassion étendit ses escadrons en marchant à couvert du bois , et prit la cavalerie espagnole en flanc pendant que le duc d’Enghien l’attaquoit en tête.

Le duc d’Albuquerque, qui commandoit l’aile gauche des Espagnols, ne savoit encore rien de cette première action et n’avoit

pas prévu qu’il pouvoit être attaqué des deux côtés en même temps. Il sc reposent sur les mousquetaires logés dans le bois qui couvroit sa première ligne; de sorte qu’il se trouva ébranlé de cette attaque et voulut opposer quelques escadrons à Gassion qui venoit l’envelopper. Mais rien n’est si périlleux que de faire de grands mouvements devant un ennemi puissant sur le point d’en venir aux mains. Ces escadrons déjà ébranlés furent rompus à la première charge, et toutes les troupes d’Albuquerque se renversèrent les unes sur les autres. Le duc d’Enghicn, leur voyant prendre la fuite, commanda à Gassion de les poursuivre, et tourna tout court contre l’infanterie.

Le maréchal de L’Hospital ne combattoit pas avec le même succès, car, ayant mené sa cavalerie au galop contre les ennemis , elle se mit hors d’haleine avant que de les

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joindre. Les Espagnols l’attendirent de pied ferme et la rompirent an premier choc. Le maréchal, après avoir combattu avec une valeur extrême, eut le bras cassé d’un coup de pistolet, et vit en un instant toute son aile s’enfuir à vau-de-route. Les Espagnols la poussèrent vigoureusement, taillèrent en pièces quelques bataillons d’infanterie, gagnèreut le canon, et ne s’arrêtèrent qu’à la vue du corps de réserve qui s’opposa à leur victoire.

Tandis que les deux ailes combattoient avec un sort si inégal, l’infanterie françoise marchoit contre l’espagnole. Déjà quelques bataillons s’étoient choqués ; mais Espenan qui la commandoit ayant appris le malheur qui venoit d’arriver à l’aile gauche, et voyant que toute l’infanterie espagnole l’attcndoit en bon ordre avec une fierté extraordinaire , se contenta d’entretenir le combat par de légères escarmouches , afin

de voir pour laquelle des deux cavaleries la victoire se déclareroit.

Cependant le duc d’Enghien avoit passé sur le ventre à toute l’infanterie wallonne et allemande, et l’infanterie italienne avoit pris la fuite quand il s’aperçut de la déx'oute du maréchal de L’Hospital. Alors ce prince vit bien que le gain de la bataille dépendoit entièrement des troupes qu’il avoit auprès de lui; à l’instant, il cesse de poursuivre cette infanterie et marche par derrière les bataillons espagnols contre leur cavalerie qui donnoit la chasse à l’aile gauche de l’armée françoise, et, trouvant leurs escadrons débandés , il achève facilement de les rompre.

La Ferté-Sennetcrrc , qui avoit été pris dans la déroute de l’aile gauche où il avoit combattu avec beaucoup de valeur, fut trouvé blessé de plusieurs coups, et dégagé par une charge que fit le duc d’Engbien.

Ainsi l’aile droite des Espagnols , qui s’étoit débandée en poursuivant la françoise, ne jouit pas long-temps de sa victoire. Ceux qui poursuivoient se mirent à fuir eux-mêmes , et Gassion , les rencontrant dans leur fuite, lcS tailla généralement en pièces.

De toute l’armée de Melos, il ne restoit plus que l’infanterie espagnole. Elle étoit resserrée en un seul corps auprès du canon. Le bon ordre où elle étoit et sa contenance fière montroient assez qu’elle se vouloit défendre jusqu’à l’extrémité. Le comte de Fontaines la commandoit; c’étoit un des premiers capitaines de son temps, et quoiqu’il fût obligé de se faire porter en chaise à cause de scs incommodités , il ne laissoit pas de donner ses ordres partout.

Le duc d’Enghien, ayant appris queBeck marchoit avec six mille hommes à l’entrée du bois, ne balança pas à attaquer cette infanterie, quoiqu’il n’eût qu’un petit nom-

bre de cavalerie auprès de lui. Le comte de Fontaines l’attendit avec une grande fermeté, et ne laissa point tirer que les François ne fussent à cinquante pas. Son bataillon s’ouvrit en un instant, et il sortit d’entre les rangs une décharge de dix-huit canons chargés de cartouches , qui fut suivie d’une grêle de mousquetades. Le feu fut si grand que les François ne le purent soutenir, et si les Espagnols avoient eu de la cavalerie pour les pousser , jamais l’infanterie françoise n’auroit pu se remettre en ordre.

Le duc d’Enghicn la rallia promptement et recommença une seconde attaque. Elle eut le même succès que la première ; enfin il les chargea par trois fois sans les pouvoir rompre. Le corps de réserve arriva , et plusieurs des escadrons, qui avoient poussé la cavalerie espagnole, se rejoignirent au gros que le prince faisoit combattre. Alors l’infanterie espagnole fut enveloppée de

tous côtes et contrainte de céder au plus grand nombre. Les officiers ne pensèrent plus qu’à leur sûreté, et les plus avancés firent signe du chapeau pour montrer qu’ils demandoient quartier.

Le duc d’Enghien s’étant avancé pour recevoir leur parole et pour leur donner la sienne, les fantassins espagnols crurent que le prince vouloit recommencer une autre attaque. Dans cette erreur, ils firent une décharge sur lui, et ce péril fut le plus grand qu’il eût essuyé de la journée. Ses troupes , irritées de ce qui venoit d’arriver à leur général, l’attribuant à la mauvaise foi des Espagnols, les chargèrent de tous côtés sans attendre l’ordre, et vengèrent par un carnage épouvantable le danger qu’il avoit couru.

Les François entrent l’épée à la main jusque dans le milieu du bataillon espagnol, et quelque effort que fasse le duc

d’Enghien pour arrêter leur fureur, les soldats ne donnent aucun quartier, mais particulièrement les Suisses qui s’acharnent d’ordinaire au meurtre plus que les François. Le prince va partout criant que l’on donne quartier. Les officiers espagnols et même les simples soldats se réfugient autour de lui. Don George de Castelui , mestre-de-camp, est pris de sa main. Enfin, tout ce qui peut échapper à la fureur du soldat accourt en foule pour lui demander la vie, et le regarde avec admiration.

Aussitôt que le prince eut donné les ordres pour la garde des prisonniers, il travailla au ralliement des troupes , et se mit en état de combattre le général Beck , s’il poussoitGassion et s’il osoit s’engager dans la plaine. Mais Gassion revint de la poursuite des fuyards et dit au duc d’Enghien que Beck n ’étoit point sorti du bois , se contentant de recueillir dans le défilé quelque

débris de la défaite- Que même il l’avoit fait avec un si grand désordre, et si peu de connoissance de l’avantage qu’il pouvoit prendre des défilés de la forêt, qu’on voyoit bien que la terreur des soldats de Melos s’étoit communiquée aux siens. En effet, après avoir sauvé quelques restes de l’armée espagnole , il se retira avec une précipitation incroyable et abandonna même deux pièces de canon.

Le duc d’Enghien, voyant sa victoire entièrement assurée, se met à genoux au milieu du champ de bataille et commande à tous les siens de faire la même chose pour remercier Dieu d’un succès si avantageux.

Certes , la France lui devoit en cette rencontre de grandes actions de grâces ; car on peut dire que depuis plusieurs siècles les François n’avoient point gagné de bataille ni plus glorieuse ni plus importante.

Il s’y fit de belles actions de part et d’au-

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tre. La valeur de l’infanterie espagnole ne se peut assez louer; car il est presque inouï qu’après la déroute d’une armée un corps de gens de pied dénué de cavalerie ait eu la fermeté d’attendre en rase campagne, non pas une attaque seule, mais trois de suite sans s’ébranler; et il est vrai de dire que, sans le gros de réserve qui vint joindre le duc d’Enghicn, ce prince, tout victorieux qu’il étoit du reste de l’armée espagnole, n’eût jamais pu rompre cette brave infanterie.

On y remarqua une action extraordinaire du régiment de Velandia. Dans la première attaque que fit le duc d’Enghicn , les mousquetaires de ce régiment, ayantété taillés en pièces , et son corps de piquiers , étant enveloppé de tous côtés par la cavalerie françoise, il soutint toutes les charges qu’on lui fit, et se retira en corps au petit pas jusqu’au gros de l’infanterie espagnole.

Lorsque l’aile gauche des François fut rompue, on vint dire à Sirot qu’il sauvât le corps de réserve, qu’il n’y avoit plus de remède, et que la bataille étoit perdue; il répondit sans s’ébranler : « Elle n’est pas « perdue, puisque Sirot et ses compagnons « n’ont pas encore combattu. » En effet, sa fermeté servit beaucoup à la victoire. Mais, au rapport même des Espagnols, rien n’y parut de si admirable que cette présence d’esprit et ce sang-froid que le duc d’Enghien conserva dans la plus grande chaleur du combat; particulièrement lorsque l’aile gauche des ennemis fut rompue : car, au lieu de s’emporter à la poursuivre, il tourna sur leur infanterie. Par cette retenue, il empêcha ses troupes de se débander et se trouva en état d’attaquer avec avantage la cavalerie des Espagnols qui se croyoit victorieuse. Gassion y acquit beaucoup d’honneur, et le duc d’Enghien

lui donna de grandes marques de son estime; car, dans le champ de bataille même, il lui promit de demander pour lui le bâton de maréchal de France, que le roi lui accorda peu de temps après.

De dix-huit mille hommes de pied qui composoient l’armée de Melos, il y en eut plus de huit mille de tués sur la place et près de sept mille prisonniers. Le comte de Fontaines, mestre-de-camp général, fut trouvé mort auprès de sa chaise à la tète de ses troupes. Les Espagnols regrettèrent long-temps sa perte, les François louèrent son courage, et le prince même dit que s’il n’avoit pu vaincre , il auroit voulu mourir comme lui. Valandia et Vilalua, mestresde-camp espagnols, eurent un pareil sort.

Tous les officiers furent pris ou tués. Les Espagnols perdirent dix-huit pièces de campagne et six pièces de batteries. Les François remportèrent deux cents drapeaux et

soixante étendards. Le pillage fut grand, et, outre le butin du bagage, on trouva l’argent d’une montre entière que l’armée espagnole devoit toucher après la prise de Rocroi. Du côté des François il y eut environ deux mille hommes de tués , mais peu d’officiers et de gens de qualité.

Le duc d’Engliien logea ensuite son armée dans le camp des ennemis; et, après , avoir donné ordre pour les blessés, il entra victorieux dans Rocroi. Il y apprit le lendemain que Melos s’étoit retiré du combat après la déroute de l’aile droite de son armée, et qu’il n’avoit pensé à rassembler les fuyards que sous le canon de Philippeville.

Sa cavalerie le vint rejoindre en ce lieu ; elle n’avoit pas reçu beaucoup de dommage, mais l’infanterie fut entièrement ruinée, et les campagnes suivantes ont fait voir la grandeur de cette perte que l’Es-

pagne n’a jamais pu réparer. Tant il est vrai qu’une bonne infanterie ne peut être conservée trop soigneusement, soit dans la guerre, soit dans la paix, parce qu’il n’est pas au pouvoir des plus grands rois de rétablir, qu’avec beaucoup de temps, un vieux corps d’officiers et de soldats accoutumés à combattre ensemble et à souffrir les fatigues de la guerre.

Le duc d’Enghien , après avoir demeuré deux jours à Rocroi, mena l’armée à Guise par le même chemin quelle étoit venue.

Elle s’y reposa quelques jours, pendant lesquels le prince prépara toutes choses pour entrer dans le pays ennemi. Comme les magasins n’avoient été faits que pour la défensive, il fallut faire porter des vivres et des munitions dans les places les plus avancées de la frontière.

La Flandre étoit ouverte de tous côtés.

En quelque lieu que le duc d’Enghien eût

dessein de porter ses armes , rien ne s’opposoit à son passage. Il pouvoit attaquer ou les villes de la mer, ou les places de l’Escaut, ou celles de la Moselle.

Toutes ces entreprises pouvoient apporter beaucoup d’utilité. La conquête des places de la mer paroissoit la plus avantageuse, parce qu’on prétoit la main aux Hollandois, et qu’on ôtoit en même temps aux Pays-Bas les plus prompts secours qu’ils reçoivent d’Espagne. Mais le duc d’Enghien savoit que les Hollandois ne craignent rien tant que d’avoir les François pour voisins, et qu’ils feroient la paix et s’all ieroient même avec les Espagnols, quoique leurs ennemis naturels, plutôt que de souffrir que la France étendît ses conquêtes sur les places qui servent de barrière entre ses frontières et celles des Provinces- Unics. D’ailleurs, il étoit impossible de prendre ni Graveline ni Dunkerque sans

une armée navale. Les flottes du roi n’étoient pas en état de tenir la mer; il falloit beaucoup de temps, d’argent, et de négociations, pour vaincre la défiance des États- Généraux et pour les obliger d’y envoyer des navires ; ainsi le duc d’Enghien ne pensa plus à ce dessein.

Il en restoit deux autres : celui de l’Escaut et celui de la Moselle. Le premier étoit très-difficile, tant parce que le débris de l’armée des ennemis s’y étoit retiré, qu’à cause que l’on n’avoit aucun magasin de oe côté-là. Le dernier dessein étoit trèsimportant pour la conquête de la Flandre, parce que Thionville et les autres places de la Moselle donnent l’entrée aux armées d’Allemagne dans les Pays-Bas. Le duc d’Enghien, n’étant pas en état de prendre des places du côté de la mer, ne pouvoit mieux faire que d’attaquer Thionville ; afin de couper ce lieu de communication entre

l’Allemagne et la Flandre, et de disposer par cette conquête les affaires de la prochaine campagne à de plus grandes entreprises.

Il étoit facile de faire subsister l’armée du côté de la Champagne. Tous les préparatifs nécessaires pour un grand siège y avoient été faits dès l’hiver. Le feu roi y avoit fait mener des munitions et des vivres , à dessein de faire la guerre dans la Franche-Comté. Le maréchal de La Meillcraye devoit exécuter cette entreprise. Mais la mort du roi ayant renversé tous ses projets, et l’armée d’Italie étant trop foible pour tenir la campagne, les troupes du maréchal de La Meilleraye furent séparées en deux corps. Une partie passa les Alpes sous le vicomte de Turenne; l’autre, commandée par le marquis de Gesvres , servit sous le duc d’Enghicn. Néanmoins il falloit du temps pour faire venir de Bour-

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