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LXXVI

dressa une batterie contre la courtine et les flancs ; et pendant que le canon achevoit de ruiner toutes ces défenses, le prince ordonna de faire un pont semblable aux autres droit au milieu de la courtine.

Dans le même temps qu’on se mit à construire les ponts , le duc d’Enghien fit faire à coups de canon des trous pour attacher les mineurs dans le milieu des faces des bastions par des pièces qu’il fit placer au fond du chemin couvert. Ces trous étant d’une grandeur à loger deux hommes, il fit passer les mineurs dans des nacelles, afin que les mines fussent prêtes en même temps que les ponts seroient achevés.

Les assiégés n’oublioient rien de leur côté pour retarder ces travaux ; car, outre le grand feu du mousquet qu’ils faisoient des bastions, ils jetoient sans cesse des bombes, des grenades, et d’autres feux d’artifice, et de temps en temps ils faisoient des

sorties si opiniâtres que, sans la vigilance et l’application continuelle du duc d’Enghien, les soldats se seroient rebutés.

Dans une de ces sorties sur l’attaque de la droite , les assiégés chassèrent la garde de la batterie qui étoit sur la contrescarpe, se rendirent maîtres du canon, l’enclouèrent, et se retirèrent sans perte. Cet accident obligea le duc d’Enghicn à faire élever deux bonnes redoutes pour assurer ses batteries. Les assiégés ne se rebutèrent point et tentèrent une des plus extraordinaires actions qui se soient vues dans un siège.

Pendant qu’ils occupoient la garde de la tranchée par une grande sortie, quelques fantassins passèrent le fossé sur des bateaux, se jetèrent dans la contrescarpe , et entrèrent jusque dans la batterie par les embrasures, tuèrent ou chassèrent ceux qui la gardoient, enclouèrent le canon, et se retirèrent heureusement dans la place.

LXXYIII

Des actions si périlleuses ne se faisoicnt pas sans qu’il en coûtât la vie à beaucoup de soldats et d’officiers. Le marquis de Lenoncourt, gouverneur de Lorraine, étant venu à Nanci pour voir le duc d’Engliien , eut la curiosité d’aller visiter les travaux; mais à peine fut-il arrivé à la première batterie qu'il fut tué par une embrasure.

En même temps un coup de canon donna contre un sac de terre sur lequel Dandelot étoit appuyé, et lui jeta toute la terre dans le visage sans lui faire aucun mal qu’un peu d’enflure et de douleur aux yeux.

Aussitôt que ces galeries furent achevées et que les mines eurent joué, le duc d’Enghien fit aller à l’assaut pour essayer de faire un logement sur le haut du bastion. Le combat y fut fort âpre des deux côtés, et les assiégeants furent contraints de se retirer avec beaucoup de perte. Le duc d’Enghien , voyant que la mine n’avoit

presque abattu que le revétisseraent de la muraille et que cet effet ne suffisent pas pour entreprendre de se loger sur le bastion, se contenta de faire faire un petit logement au pied de l’effet de la mine.

En ce même lieu il fit commencer un fourneau pour abattre la terre des bastions ; mais il étoit difficile d’y conduire de nouvelles mines, le terrain étant si ébranlé qu’on n’y pouvoit faire de galerie qu’avec des chandeliers et des madriers, en étayant peu à peu, et quand on soutenoit la terre d’un côté elle tomboit de l’autre.

Le mineur ne laissa pas d’achever deux petits fourneaux à chacune des deux attaques, et l’on se prépara pour faire un effort considérable. Après un combat très-opiniâtre à l’attaque de la droite, malgré les bombes, les grenades, et les coups de pierre, les assiégeants se rendirent maîtres du haut de la brèche; mais ils furent con-

traints de l’abandonner un quart d’heure après , ne pouvant soutenir le feu d’un retranchement que les assiégés avoient fait à la gorge d’un bastion.

Gassion, qui commandoit la garde de la tranchée, y fut dangereusement blessé à la tête; Lescot, lieutenant des gardes du duc d’Engliicn, y fut tué. Le chevalier de Chabot et plusieurs officiers des gardes du roi y furent blessés. L’assaut qu’on avoit donné à l’autre attaque n’avoit pas été plus heureux, car les deux fourneaux n’ayant pas joué en même temps, le marquis de Gesvres s’avança au bruit de la première mine; et, comme il étoit sur le point de marcher à l’assaut avec plusieurs officiers , il fut accablé par l’effet du second fourneau. La perte d’un si brave homme ralentit fort ceux qu’il commandoit ; ainsi l’attaque de la gauche se fit avec peu d’ordre et de vigueur, et Le duc d’Enghicn vit

bien qu’il devoit aller avec plus de précaution contre des gens qui se défendoient avec tant d’opiniâtreté.

Il fallut donc percer jusque dessous le retranchement, et bouleverser ces bastions qu’on ne pouvoit emporter par assaut. La Pomme, capitaine des mineurs, entreprit cet ouvrage malgré les pluies continuelles et les difficultés qui se rencontroient dans le terrain. La rivière étoit si débordée que les deux ponts qui communiquoient les quartiers avoient été emportés par la force de l’eau. Ainsi, les quartiers de Palluau et de Sirot étoient en grand péril ; et si le général Beck, qui étoit à Luxembourg avec son armée, fût venu les attaquer avant que les ponts fussent raccommodés, le duc d’Enghien n’y auroit pu apporter aucun secours.

Cependant le mineur que le duc d’Enghien avoit fait attacher au milieu de la

courtine, ne trouva derrière qu’autant de terre qu’il lui en falloit pour s’y loger. Cela fit voir qu’on auroit plus tôt fait de la ruiner par une batterie. En effet, quatre canons y firent en trois jours une brèche très-considérable, et en moins de six jours les mines qu’on faisoit sous les bastions se trouvèrent achevées.

Le duc d’Engliien fit avertir les ennemis de l’état où ils étoient, afin qu’ils évitassent par une prompte capitulation la ruine de leurs troupes, le renversement des fortifications , et les malheurs qui suivent d’ordinaire les sacs des villes prises par assaut. Les assiégés visitèrent les mines, et, se voyant attaqués de tous côtés sans espérance d’aucun secours, demandèrent à capituler. Le duc d’Enghien leur accorda des conditions très-honorables : ainsi , après une longue résistance, la garnison sortit le vingt-deuxième du mois d’août et

le trentième de l’ouverture de la tranchée.

De deux mille huit cents hommes qui composoient la garnison au commencement du siège, elle étoit réduite à douze cents. Le gouverneur avoit été tué, et la plus grande partie de ce qui restoit d’officiers étoient blessés ou malades. Le duc d’Enghicn les fit conduire à Luxembourg, où Beck avoit toujours demeuré pendant le siège avec le corps qu’il commandoit.

La saison étoit «avancée, l’infanterie françoise étoit fort diminuée, et les mines avoient tellement ruiné la place qu’il falloit beaucoup de temps pour la rétablir.

Ainsi l’armée ne fit autre chose pendant trois semaines que remettre les fortifications en état et combler la circonvallation.

Le duc d’Enghien renvoya le gros canon à Metz, pourvut la place de vivres et de munitions , et en donna le gouvernement à Marolles.

Mais afin d’assurer davantage cette conquête et de se rendre entièrement maître de la Moselle, le prince passa le reste de la campagne à prendre Sierck et quelques châteaux entre Trêves etThionville. Sierck est une petite ville dans la Lorraine, située sur le bord de la Moselle, en un endroit où les coteaux resserrent extrêmement son lit.

Elle n’a aucune fortification, et toute sa sûreté dépend d’un château qui commande sur la ville. Il est flanqué par de grosses tours fort épaisses , et il passe pour le meilleur château qu’il y ait dans toute cette contrée. Le duc de Lorraine y tenoit une garnison de cent hommes. Le soir même que le duc d’Enghien y arriva, il fit emporter la ville et dresser une batterie devant le château. En même temps il fit attacher un mineur à la muraille. Le gouverneur, étonné de cette attaque, se voyant sans espérance de secours, ne voulut pas se mettre

au hasard de perdre les hommes qu’il commandoit; de sorte qu après s’étre défendu vingt-quatre heures, il capitula et sortit avec une composition honorable.

• Le duc d’Enghien envoya prendre d’autres châteaux le long de la rivière, qui ne firent point de résistance; et, après cette expédition, il ramena ses troupes enFrance dans des quartiers de rafraîchissement. Espcnan et Dandelot demeurèrent à l’armée, et le prince leur ordonna de marcher vers Es tain, pendant qu’il feroit une courseavec deux mille chevaux dans le fond du Luxembourg. Il alla même jusqu’aux portes de la ville capitale, et la cavalerie de Bcck fut obligée de se renfermer dans la place. Il marcha ensuite alentour d’Arlon sans trouver d’ennemis, et scs troupes ayant fait un butin considérable, il vint rejoindre son armée à Yillers-la-Montagne.

■ Alors il remit le commandement géné-

ral au duc d’Angoulême, qui avoit été pendant la campagne avec un petit corps d’armée sur les frontières de Champagne et de Picardie. Après avoir donné ses ordres, il revint à la cour dans la pensée d’y pouvoir demeurer quelque temps en repos ; mais il n’y fut pas plus tôt arrivé que les affaires d’Allemagne l’obligèrent de retourner à l’armée.

Merci avoit poussé le maréchal de Guébriant jusqu’au-deçà du Rhin. Son armée étoit si foible que, sans un prompt et puissant secours, elle ne pouvoit tenir la campagne plus long-temps. Il falloit même une personne de la qualité du duc d’Enghien pour mener ce renfort et pour empêcher les troupes de se débander, parce qu’elles craignoient de passer en Allemagne.

Le comte de Ranzau fut choisi pour conduire cette armée qui devoit joindre le

maréchal de Guébriant. Le duc d’Enghien ne demeura que quinze jours à Paris , et s’en alla en poste rejoindre Ranzau en Lorraine. Il le trouva à la côte de Delme où étoit le rendez-vous général, et, marchant par Sarrebourg, il joignit enfin le maréchal de Guébriant à Dachstein, auprès de Strasbourg, avec cinq mille hommes effectifs.

Après avoir vu toute l’armée ensemble, et l’avoir assurée qu’il y reviendroit aussitôt qu’il feroit bon mettre en campagne, il alla visiter les places du Rhin et il se rendit par le chemin de Sainte-Marie-aux- Mines à Neufchâtel, où il distribua les quartiers d’hiver. Enfin il retourna à la cour, ayant gagné dans une seule campagne une grande bataille, forcé une place très-importante, et mené un puissant secours en Allemagne.

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