Cinquante jours au Désert f ch. m, p
avaient remis en mémoire tous ses méfaits et nous en avaient appris de nouveaux. Nous ne demandions point au pacha , son supérieur direct, la révocation du coupable , mesure qui dépassait ses pouvoirs; nous lui demandions seulement de le suspendre de ses fonctions et de le rappeler à Rhartoum pendant qu*on lui ferait son procès au Caire.
J'ai dit ailleurs quelle issue eut cette afiOaire, et je n'y reviendrai pas ici. Je ne répéterai pas non plus combien nous trouvâmes Ali-Pacha peu disposé à faire droit à nos réclamations; comment nous triomphâmes de sa résistance et obtînmes enfin satisfaction. Mais cette scène, assez vive des deux côtés, fut signalée par un trait de mœurs trop caractéristique pour être passé sous silence.
L'Anglais, sachant l'arabe, se chargea naturellement de porter la parole, tant en mon nom qu'au sien ; qu'il s'en acquittât bien ou mal, toujours est-il que le pacha le comprenait parfaitement , et il répondit très-exactement aux premières ouvertures. Mais, dès qu'on entra dans le vif de la question , il fit semblant de ne plus comprendre, et objecta qu'il ne savait pas l'arabe. Ce n'était là qu'un stratagème à l'usage des Turcs, et imaginé pour nous embarrasser autant que pour compliquer l'affaire, en faisant passer les demandes et les réponses par la bouche plus ou moins fidèle d'un interprète. De
' cette façon le pacba était moins exposé à se compromettre et n'entendrait que ce qu'il Youdrait entendre. Ajoutez à cela que , par respect et encore plus par crainte , les interprètes, étant d'ordiDaire des subalternes , ont grand soin d'adoucir, en les traduisant à leurs' supérieurs, les paroles qui pourraient blesser leurs oreilles : on reste ainsi de part et d'autre dans les à peu près. Ne voulant pas, quant à moi , être mystifié par le pacba , j'imitai son exemple; et déclarai qu'ignorant la langue turque, je désirais m'expliquer dans une langue européenne. Il se trouva là juste à point un Amante qui parlait turc et italien, et qui remplit hie et nunc les fonctions de trucbeman. Tous les subterfuges, toutes les roueries de notre homme ne lui servirent à rien; il lui fallut en fin de compte céder à notre insistance et à notre résolution. Le consul d'Autriche, présent à la conférence , se chargea du reste. A peine sortis du Divan, nous montâmes à cheval et partîmes immédiatement pour rejoindre notre cange , amarrée depuis quatre jours à la grève. Quelques minutes après, le Nil nous emportait vers Berber.
Nous voguions depuis Khartoum entre deux rives basses qui permettent de découvrir dans leur immensité les plaines déroulées à perte de yue des deux côtés. J'eus le même spectacle toute la journée du 14, De grands troupeaux de chameaux venaient boire au fleuve. Vers la fin du jour, la nature changea et prit un grand caractère. Le Nil incline brusquement du sud au nord-est, et s'engouffre plutôt qu'il ne se resserre entre deux chaînes de monta* gnes granitiques entièrement nues et de l'aspect le plus sauvage. Surgissant tout à coup du sein des plaines, ces montagnes sont moins hautes en réalité qu'elles ne le paraissent par comparaison : le pic principal, Djebel-Rayan, n'a pas 700 pieds de haut; mais son isolement double et triple ses dimensions véritables. Seul entre tous lesautres, il est boisé, couvert d'une riche végétation, et son som-
met offre un beWédère dont rien n'égale la mélancolique grandeur : car de là , panorama sublime, l'œil voit fuir le Nil à travers les rochers , et plane aussi loin qu'il peut porter sur cette Ile de Héroé, qui réveille tant de souvenirs.
On a devant soi le désert de Naga jusqu'au Djebel-Ardan, où florissait jadis une ville dont le nom même est perdu , mais dont quelques tronçons de colonnes, quelques pans de murs écroulés, des sculptures aux trois quarts effacées, des basreliefs mutilés, des statues enterrées dans lessableSy attestent encore l'existence ; plus loin sont les temples presque entièrement disparus de Messaourat, qui furent le collège, le Vatican de ces prêtres redoutables , sous l'empire desquels tremblait l'antique Ethiopie. La tradition musulmane, fj, conforme sur ce point à l'histoire , dit que deL saints et puissants fakihs faisaient leur résidence L dans ce lieu vénéré et lui ont laissé leur nom L Les hyènes et les chacals l'habitent seuls aujom^ L d'hui. Plus loin encore sont d'autres ruines, d'an- 1^ très temples renversés, d'autres cités évanouies comme celle de Naga, des portiques à moi||é tombés, des autels sans dieux, sans idoles, des fondations méconnaissables , des puits creusés dans f ^ le roc par la main de générations inconnues el Ldesséchés depuis des siècles , mille vestiges enfifi |(|j d'une civilisation mystérieuse, descendue, poorl^iip
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i'en jamais sortir, dans les abîmes du silence et de 'oubli.
Ce site austère se nomme Gherri, et les montagnes qui en font la beauté forment la limite entre le Soudan et la Nubie. Il doit son nom à un village en paille épars sur le rivage et habité par la tribu des Hassanieh. Des mines de sel gemme exploitées par eux se trouvent dans le voisinage, et des porphyres répandus çà et là prouvent que ce sol illustre et déshérité est de première création. De loin en loin croissent quelques dattiers, arbre fort rare dans ces latitudes. C'est là encore qu'est Jia septième cataracte à partir d'Assouan, où se trouve la première, vu qu'allant du connu à l'inconnu, on les eompte en remontant le fleuve , non en le descendant, puisque sa source est ignorée. Nous franchîmes ce rapide sans trop de peine , quoiqu'on fût alors dans la saison des plus basses eaux , époque où les rochers sont à nu et le passage par conséquent plus difficile. J'ai oublié de dire que les crocodiles nous tinrent compagnie toute la journée.
Nous passâmes cette nuit fort paisiblement amar- ^rés à une ptetite île de verdure habitée par quelles familles arabes. Comme il faisait encore jour quand on y relâcha, j'y mis pied à terre et me vis entouré presque aussitôt par quelques-uns de ses iiabitants, qu'attirait la curiosité. C'étaient des pasteurs nomades de la tribu des Hassanieh. Ds me
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saluèrent a^ec cette courtoisie qui est dans le sang pour ainsi dire du dernier Arabe , et m*inYitërent à me reposer sous leurs tentes. N'ayant sans doute jamais vu d'Européens, ils me prenaient pour un Turc, erreur justifiée par ma peau blanche, par mon tarbousch et par le cafetan de soie que je portais pa^ dessus un large pantalon blanc ; mais, comme leur erreur me flattait peu et que je n'aurais pas voulo passer même pour un pacha, je m'efforçai de leur faire comprendre que j'étais chrétien et français. J'y parvins enfin, et, si leur surprise s'en accrut, leur hospitalité ne s'en refroidit pas. Ils m'offrirent un garah de lait de chamelle ; c'est tout ce qu'ils pouvaient offrir.
Parmi les curieux se trouvait une jeune fille, ni trop ni trop peu timide , et dont le visage découvert me permit d'admirer des yeux de houri fixés sur moi avec un naïf étonnement, et des f dents éblouissantes que sa peau foncée faisait paraître encore plus blanches. Les jeunes Arabes sont fières de leurs cheveux et en ont un soin tout particulier : celle-ci les avait magnifiques et ornés, ainsi que ses bras et son cou, de perles de corail ou de quelque chose qui y ressemblait. Son costume se composait d'une chemise bleue sans manches, très-courte par devant, et qui ne montai^ guère plus haut qu'une tunique, en sorte que le buste était presque entièrement à nu. La voyant si jolie,
|e Youlus lui laisser un souvenir de moi : je retournai donc à la barque, et j'en rapportai un mi* roir de voyage dont je lui fis cadeau. Qui n'a pas ?u sa joie ne sait pas ce que c'est que la joie. Elle eut d'abord un moment de stupeur; puis elle se mit à bondir comme une gazelle, et me vint baiser la main avec transport. Il n'y avait certainement pas en ce moment sous le ciel africain une créature plus beureuse qu'elle.
Les Arabes sont pleins d'égards pour les jeunes filles, et traitent non moins bien leurs fenmnes. Ceux du Soudan ont sur ce point, comme sur tant d'autres, conservé intactes, après tant de siècles et si loin de leur berceau , les traditions de la mèrepatrie. Cette persistance, cette pérennité des mœurs, est un phénomène bistorique des plus rares et deS' plus attachants. Nous comptons, nous, par siècles ; eux comptent par milliers d'années. Ce qu'Hérodote dit des Arabes de son temps s'applique exactement à ceux d'aujourd'hui. Eh ! que parlé-je d'Hérodote î c'est à Moïse qu'il faut remonter : il est leur premier historien, et la Bible est leur première histoire. Depuis les .patriarches, et même avant, leurs coutumes n'ont point changé. L'islamisme lui-même ne les a pas modifiés ; ils sont au xix' siècle ce qu'ils étaient à l'aurore du monde. Partout où ils vont, et si loin qu'ils aillent, ils restent eux-mêmes, et rien, ni le climat, ni l'exemple, ni les lois, ni la
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conquête , rien ne peut altérer l'indélébilité de leur caractère. Conquérants eux-mêmes, ils retoumenti leurs habitudes de prédilection en posant les armes, et continuent chez les peuples conquis par eux leur existence errante et pastorale.
On m'a reproché d'avoir un faible pour les Arabes. Oui, je l'avoue, ce peuple a mes sympathies, et bien des choses me plaisent en lui. J'aime son mépris des villes, son détachement des superfluités, sa sobriété , son amour de la nature , de la solilude, de la liberté. Sa maison est une tente, la plus simple, la plus primitive de toutes les tentes, un pan d'étoffe tendu sur quatre pieux ; il ne lui en faut pas davantage. Un sac de cuir renferme tout son mobilier et le peu d'ustensiles nécessaires à sa vie frugale, des garahs pour son lait, des assietles de bois pour son dourah ; que ferait-il de plus ? Monté sur son dromadaire comme sur un vaisseau vivant, il navigue à travers l'immensité des mers sablonneuses, et chasse devant lui, de pâturage en pâturage, les troupeaux qui font sa richesse. Ses femmes sont belles, il les aime, les respecte et trouve en elles des compagnes fidèles dontil fait ses égales. L'adultère, cette lèpre impure qui ronge au cœur la famille européenne, cette trahison latente et toujours active, cet opprobre indélébile aussi honteux dans ses causes qu'irréparable dans ses conséquences, cet affreux partage, d'autant plus a^
Creux qu'il est occulte et couvert du manteau de la fidélité, ce crime plus bas qu'un vice et qui engendre les plus vils : la lâcheté, l'astuce, le mensonge, la perfidie, souvent l'homicide et toujours le vol, car, outre les détournements domestiques presque inséparables des liens clandestins, est-il un vol plus e&onté que d'introduire subrepticement l'entant étranger, au préjudice de l'enfant légitime, dans l'héritage de l'époux, du père qu'on trompe, qu'on déshonore ? l'adultère, en un mot, est inconnu sous la tente . de l'Arabe ; or, quand la famille est pure, la société est bien près de la perfection.
La matinée du lendemain, 15, n'offrit aucun incident et qu'un médiocre intérêt. La rive, redevenue plate des deux côtés, est sablonneuse, déboisée et déserte. Le ciel avait été jusqu'alors d'une inaltérable sérénité. Vers trois heures, il se couvrit de quelques nuages qui s'épaissirent en un instant et prirent une teinte jaunâtre du plus sinistre augure. Un vent impétueux se leva subitement, et, chassée par lui des profondeurs du désert, une immense colonne de sable arriva sur nous comme une trombe prête à nous engloutir ; mais elle se brisa par la violence même du vent, et se dispersa dans l'espace avant de^nous avoir atteints. Mille éclairs déchiraient sans interruption les sombres nuées, qui senoblaient plus sombres encore après chacune de ces illuminations fugitives. Un grand coup de ton-
nerre, puis un second, puis dix, à la suite les uds des autres, ouvrirent les écluses du ciel, qui, sans figure, se fondit en eau. Ce n'était pas de la ploie qui tombait : c'étaient des cataractes qui se précipitaient sur la terre et la menaçaient d*un nouveau
déluge.
En quelques minutes la barque fut pleine d'eau, et, si elle ne chavira pas sous l'effort de la tourmente, elle ne dut son salut qu'à la promptitude du reîs, qui la fit amarrer solidement au rivage au moment où elle allait s'y briser. Toutefois l'air élail chaud et tout imprégné d'essences balsamiques; chaque rafale en apportait de nouvelles et toujours plus fragrantes', dont le vent se chargeait sans doule en passant sur les oasis embaumées du désert. C'était à la lettre un ouragan de parfums, et les arômes en étaient si pénétrants, qu'on n'aurait pu sans vertige les respirer longtemps.
La tempête se dissipa aussi vite qu'elle s'était formée. A voir le désordre, le bouleversement des éléments, on aurait pu croire que le monde touchait à sa fin et qu'il allait rentrer dans le chaos. Une heure après , il n'y paraissait plus : l'air était aussi calme, le ciel aussi pur, le soleil aussi radieux qu'auparavant. Ces brusques orages, fréquents dans cette saison, sont les précurseurs dés pluies périodiques qui du mois de mai se prolongent jusqu'en juillet, quelquefois plus tard, et, par un phénomène
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difficile à expliquer, ne dépassent jamais le IV degré de latitude nord, §i bien qu'au pays de Langay, par exemple, que nous avons traversé pour nous rendre de Souakin à Kassala, il existe une chaîne de montagnes dont un revers reste toujours sec, tandis que l'autre est inondé chaque année par les pluies.
Cette bourrasque fut l'événement de la journée. Je ne cite que pour mémoire la dixième cataracte, que nous franchîmes sans difficulté et sans presque nous en apercevoir. On passa la nuit non loin du village de Metamma, je devrais dire la ville, car c'en est une en effet, mais tellement déchue dépuis la conquête des Turcs, qu'elle n'a plus aucune importance, et que sa population est réduite à un ramassis de noirs abrutis et d'Arabes dégénérés. Capitale autrefois d'un royaume nègre, cette ville est ruinée aux trois quarts, et le peu qui en reste est bâti sur un monticule de sable rouge, à l'occident du fleuve. On y fait encore un assez grand commerce d'esclaves, amenés là du Darfour, des montagnes du Cordofan et de l'Abyssinie.
Nous arrivâmes le lendemain, 16, à Chendi. Cette ville, située à quarante lieues de Khartoum et presque en face de Metamma, sur la rive opposée, est encore plus déchue que cette dernière ville, car elle est tombée de plus haut. Elle fut, pendant deux siècles et demi, le siège d'un gouvernement
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indépendant, au tribut près qu*il payait aux rois fundgi du Sennâr pour Yivre en paix avec eux. Ses méleks, de race arabe et de la tribu des Djiàlinn, régnaient de père en fils. Us entretenaient une garde de deux à trois cents cavaliers, avaient des fusils qu'ils distribuaient, en temps de guerre, à Télite de leurs sujets, et se réservaient le monopole de tout. Bruce, à son retour d'Abyssinie, en 1772, trouva le pays gouverné par une femme qu'on nommait Sittina, c'est-à-dii'e la Dame^ et qui le traita fort bien. Le dernier des meks de Gbendi fat,* comme on l'a vu plus haut, Nimir ou Nim'r, mot qpi signifie tigre; ayant fait sa soumission à Ismaîl- Pacha , et dépossédé par lui de son pouvoir, il lui avait juré une haine, qu'il assouvit, ainsi qu'on va le voir, avec une férocité digne de son nom.
Gomme le vainqueur de Sennâr retournait au Caire cour y recueillir le fruit de sa victoire, il s'arrêta quelques jours à Gbendi, tant pour s'y reposer que pour s'y divertir. Une nuit qu'il s'était enfermé dans une maison écartée, avec ses familiei's et des femmes du pays, livrées de gré ou de force à sa merci, Nimir jugea l'occasion favorable; à la tète de quelques cavaliers dévoués à sa fortune, il entassa autour de la maison, où son ennemi faisait l'orgie, des matières enflammées, qui y mirent le feu instimtanément. Les secours arrivèrent trop tard : rincendie avait tout dévoré, et les soldats
accourus pour délivrer leur général ne trouvèrent plus qu'un tronçon carbonisé. Tous ses compagnons de débauche, hommes et femmes, subirent le môme sort, à Texceplion d'un médecin grec, qui l'avait accompagné dans son expédition. Mais, pour être différée, sa mort n'en fut que plus cruelle. Emmené vivant par les compagnons du melek, ils lui arrachèrent, une à une, avant de l'égorger, toutes les dents, pour *s'en faire des amulettes, convaincus qu'un pareil talisman les mettrait à l'abri de toutes les maladies. Sa vengeance assouvie, Nimir se réfugia dans le Darfour, d'autres disent en Abyssinie.
Justement irrité de la mort de son fils, Méhémet- AU chargea son gendre; le Defterdar, du soin de la venger, et il savait bien à quel homme il s'adressait. Jamais il n'en exista de plus cruel. Un maréchal ayant blessé, en le ferrant, son cheval favori, il fit ferrer le maréchal lui-même, pour le punir de sa maladresse. Une femme ayant accusé un soldat de lui avoir volé du lait, le Defterdar fit ouvrir l'estomac du prévenu pour s'assurer de la ^ vérité. Le lait s'y trouva, et ce fut un grand bonheur pour l'accusatrice, qui, dans le cas contraire, eût péri sous le bâton. Un jardinier lui ayant apporté une pastèque trop dure à son gré, il lui fit casser sur la tète toutes celles du marché. Tel était l'exécuteur des hautes-œuvres de Méhé-
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met -Ali. Ses pleins pouvoirs étaient en bonnes mains.
Le Defterdar Tint du Gordofon à Ghendi comme i une fête : le sang allait couler bientôt; il coula par torrents ; d'innombrables victimes furent immolées aux mânes d'Ismaîl-Pacha. Les coupables s'étant échappés, les innocents payèrent pour eux. La ville fut presque entièrement détruite par le fer et par le feu. Hommes, femmes, enfants étaient impitoyablement noyés, massacrés, et la plupart périssaient dans d'épouvantables supplices. Le pal était le plus doux. On en pendait beaucoup aux arbres, en ayant soin de placer sous leurs pieds des planches hérissées de pointes aiguës, qui leur entraient dans les chairs à chaque tressaillement de l'agonie. Tant d'atrocités soulevèrent la province, qui courut aux armes : ce fut un nouveau prétexte pour inventer de nouveaux supplices. Après chaque rencontre avec les insurgés, le Defterdar se promenait sur le champ de bataille accompagné de boun'eaux et, quand il ne s'amusait pas k achever les blessés de sa propre main, il les faisait torturer sous ses yeux jusqu'au dernier souffle. On les tenaillait avec des fers rouges; on leur arrachait les dents, les yeux, les ongles; on leur coupait les lèvres, le nez, les oreilles; on les mutilait enfin avec des raffinements de barbarie impossibles à raconter.
Ghendi ne s'est jamais relevé d'une si sanglante
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catastrophe. C'est à peine si éette population, si abominablement décimée, atteint aujourd'hui deux mille âmes. Les Turcs laissent partout après eux la dépopulation, mais nulle part elle n'a été si grande que dans cette partie de la haute Nubie. Les mœurs de Ghendi étaient, dans ses beaux jours, très-dissolues, et ne passent pas pour être meilleures aujourd'hui. Les femmes, je ne dis pas les esclaves, mais les femmes libres, et même les dames les mieux placées, trafiquaient d'elles-mêmes sans vergogne : c'était une marchandise tarifée qui avait cours dans les bazars, et dont on traitait publiquement par rintermédiaire de courtiers ad hoc. Voilà des sauvages bien civiUsés! Il pouvait arriver ainsi qu'un mari marchandât sa propre femme, et que, une fois le marché conclu, il se trouvât en face d'elle au rendez-vous.
Qui retrouvâmes-nous à Chendi? Hassan, qui devait accompagner nos dromadaires jusqu'à Berber, et qui, ayant repris du service dans un corps irrégulier, leur avait faussé compagnie. Il vint s'en excuser dans notre cange, et nous raconta son histoire avec tant de naturel, que son éloquence lui valut sa grâce, et qu'il nous soutira , pan-dessus le marché, quelques talaris.
Nous fîmes ce jour-là, et fort peu de temps après avoir quitté Chendi , une nouvelle halte au village de Bedschouaniah : c'est ainsi du moins que je 'crus
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A (tfûK ^stoM!f--fi)niJ!f Bcs be B6<a ftoKK <D<ntsri^ ^4rKS aaneiiès là pour la cirmmUGiot. L'^cm ^«nxx bit charjeé d'outrés pleines d^eao f car on ne i^;fcf enfinre jaunis en Afrique sans eeOe préeaotMo; onmst et qoeiques-uns de nos gens nrM˧ enfoordiinKs les auties, et noos Toilà partis pour les Tarabiis sous la conduite d'une demidouzaine d'enfants nus qui couraient et criaient à qui mieux mieux. Je rentrais id dans Itle sacrée de Méroé , dont j'étais sorti une yingtaine de jours auparaTant, en passant le Nil Bleu de?ant Kbartoum* Le voyage ne fut pas long. En moins d'une heure, passée moitié à l'ombre des acacias et le reste en plein soleil, dans une plaine absolument découverte, nous atteignîmes le but de notre expidition.
Arrivé là, je vis se dresser devant moi , au milieu du désert, plusieurs groupes de pyramides séparés les uns des autres par de grands espaces vides. Colles-ci sont en plaine, celles-là sur de petits monticules qui du Nil courent au nord-est. J'en comptai une cinquantaine, mais il y en a davantage. Élevées
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sans ordre , sans plan et comme au hasard , leurs dimensions sont fort inégales : la plupart n'ont que vingt, quinze ou même douze pieds ; plusieurs > ce<pendant, en ont quarante, soixante, quatre<^vingts , et même jusqu'à cent; mais ces dernières sont rares. Construites en maçonnerie avec des revêtements de pierres carrées de sept à huit centimètres seulement, elles reposent sur des assises en grès taillés. Des gradins en saillie avaient été ménagés aux angles pour monter au faite. Aucune n'est intacte^ toutes sont tronquées et ont cruellement souffert, soit par la main des hommes, soit par les Intempéries du climat : se trouvant dans la limite des pluies, sous le 17* parallèle, elles n'ont pu se conserver aussi bien que les monuments de TÉgypte, où il ne pleut jamais. Un grand nombre a même entièrement disparu.
Chaque pyramide était précédée d'un pylône et d'un sanctuaire, que n'avaient pas celles d'Egypte, et dont l'entrée était tournée à l'orient, comme chez tous les peuples qui adoraient et qui adorent encore le soleil. Quelques-uns de ces sanctuaires sont restés debout, et se font remarquer par le plein-cintre de leur plafond. On y peut voir encore, quoique fort dégradées, et quelques-unes seulement ébauchées , des sculptures dont tous les sujets attestent que ces pyramides n'étaient autre chose que des monuments funéraires élevés sur des
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paits de momies : aussi le sol d'alaitoor a-t-il été fouillé, creusé , retourné en tous sens , tant par les indigènes, pour y chercher des trésors, que par les voyageurs, qui en cherchent, eux aussi, mais d'une nature différente. Les Européens se distinguent particulièrement dans ces investigations sacrilèges, témoin lord Elgin à Athènes ; leurs profanations ne respectent rien, et les musées de tous les pays sont pleins de leurs rapines. Un médecin italien qui exécuta des fouilles aux environs, il y a quelques années, a fait d'excellentes affaires. On m*a parlé d'un bœuf Apis en or massif de petite dimension, exhumé par lui dans le voisinage.
Non loin des pyramides sont les vestiges de plusieurs temples : des colonnes et des piliers à fleur de terre permettraient au besoin d'en relever le plan. On reconnaît encore qu'une avenue de béliers en pierre donnait accès à l'un de ces temples, situé vers le Nil; un autre, plus avant dans les terres, en avait une de lions. Les représentations d'animaux se reproduisent dans toutes les sculptures, tousies bas-reliefs , d'ailleurs très-grossièrement exécutés, que leur vétusté et leur dégradation ne rendent pas tout à fait méconnaissables : on y distingue des serpents entrelacés, des bœufs conduits au sacrificei dos chacals, symbole de la vigilance, des éperviers, emblème de la force , et, pour cette raison, placés toigours sur la tête des rois. Plusieurs idoles de la
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mythologie éthiopienne portaient, sur des corps hu* mains, la tête de ces deux derniers, le chacal et l'éperyier. Seul de tant d'animaux , le chaineau n'est jamais représenté, pas plus ici qu'en Egypte, par la raison qu'importé plus tard de l'Asie , Il était inconnu à l'Afrique ancienne.
Outre les sujets mortuaires dont j'ai parlé plus haut, tels que cérémonies et convois funèbres, passage des morts sur la barque infernale , pesée des actions terrestres dans la balance des divins juges, il y en a de moins lugubres, et d'un intérêt historique qui les rend plus précieux : on y voit , par exemple, des femmes accomplir des actes civils et politiques qui ailleurs étaient le privilège exclusif des hommes; et cela prouve une chose, que du reste on savait déjà, c'est qu'en Ethiopie les femmes n'étaient point exclues de la vie publique , et qu'elles y jouaient au contraire un rôle considérable : des quarante-cinq souverains de Méroé connus des Romains, une bonne partie était du sexe féminin; une reine y régnait du temps d'Auguste ; une autre, nommée Gandace , du temps de Néron, qui fit explorer le pays par des centurions dont les rapports étaient venus à la connaissance de Pline l'Ancien. Le souvenir de cette reine est resté dans la tradition locale sous le nom de Handaké, qui n'est que Gandace écrit en lettres grecques. Ce respect et cette autorité des femmes remontent aux siècles les plus reculés :
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la reine de Saba, qui vint rendre hommage à la sagesse de Salomon , était une reine d'Ethiopie. En Egypte aussi plusieurs femmes régnèrent de leur chef : on cite entre autres une princesse du nom d'Amensé, qui régna vingt et un ans.
On ne voit pas une femme voilée sur les monuments d'Ethiopie ni d'Egypte, preuve que, loin d'être ancien, l'usage du voile est de création musulmane. Autre particularité relative au costume : les reines, ainsi que les rois , portent des manteaux qu'on ne retrouve dans aucune figure égyptienne , et les sandales qui chaussent plusieurs hommes, notanunent des captifs , sont absolument les mêmes dont les indigènes font usage encore aujourd'hui. Les personnes de marque , les fenunes surtout , en portent de brodées, qui sont le signe distinctif de leur rang.
Pour en revenir aux pyramides , dont quelquesunes portent aussi des hiéroglyphes, mais indéchiffrables, leur destination est évidente : c'est ici, h n'en pas douter, le cimetière de quelque grande cité dont on retrouve à peu de distance, vers l'est, la trace incontestable, des murs dont l'enceinte est visible et quelques pans encore sur pied , des monceaux de briques, comme à Soba, d'immenses décombres sans forme , car la mort survit à la vie : éditices publics et privés, les temples mêmes, tout a disparu ; les mausolées seuls sont restiEs debout. Mais quelle était cette ville ensevelie dans les sables,
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nt le spectre se dresse au milieu du désert?
ville était la métropole du noir empire d'Éie ; c'était Méroé ; Méroé , qui ne fut jamais aise par les Romains, et qui elle-même avait dis l'Egypte sous un de ses rois nommé Saba- Méroé, qui mettait sur pied des armées de cent cinquante mille hommes, et qui comptait son sein , ce qui prouve bien mieux encore le degré de eivilisation atteint par elle , quatre nille artisans. Que reste-t-il de tout cela ? Des eaux.
Gadono le città, cadono i regni,
E r uom d'esser mortal par che si sdegni.
marquons , avant de quitter ces lieux classi- , que rÉthiopie, terre haute et granitique, fut ée, exista même bien avant FÉgypte, terre et d'alluvion, Tune des dernières -nées du et l'une des plus maltraitées , puisqu'elle ne on alimentation qu'aux débordements, réguil est vrai , mais enfin précaires, d'un fleuve, iopie fut donc la mère de TÉgypte, et constituée ition bien avant elle. Les rois pasteurs ou ku- , ses premiers envahisseurs, étaient des Éthio- . La civilisation remonte d'ordinaire les fleuves; uivit ici une route opposée, sans en excepter la
m retrouye ce nom de Kusites dans VHycsos des Grecs.
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raligion. Les premiers objets du culte égyptien fareni des animaux inconnus à l'Egypte , et répandus ei grand nombre dans toute l'Ethiopie , preuve incontestable que celle-ci importa ses dieux dans les régions inférieures du Nil. Si, revenant sur ses pas, k civilisation égyptienne remonta Je fleuve ensuite et reflua sur TÉthiopie , ce fut beaucoup plus tard, d quand ses progrès l'avaient rendue forte. La fille d^ venue riche et puissante ne faisait ainsi que rendre, et rendre avec usure à sa mère, devenue, elle, pauvre et faible, ce qu'elle en avait reçu dans l'origine. Ge va-et-vient providentiel et ces restitutions uU^ rieurcs ne sont pas rares dans l'histoire de Ttiamanité.
Méroé a perdu jusqu'à son nom. Assour, un H^r lage arabe du voisinage, lui a donné le sien : ce site illustre est connu dans la contrée sous le nom de Tarabils d'Assour. On a tout dit depuis Salomon, et même avant lui , sur le néant des empires et sur l'instabilité des choses humaines ; mais, à chaque nouvelle révélation de cette instabilité, de ce néant, on est saisi malgré soi d'une nouvelle émotion. Le spectacle des grandes catastrophes inspire à l'&me, quelles qu'en soient les victimes, une tristesse involontaire, et cette tristesse s'attache aux lieux qui en furent le théâtre. Ici le paysage est empreint luimême , indépendamment du prestige des noms et des monuments, d'une mélancoUe sévère, parfaite
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mt appropriée à la majesté morne des souvenirs, vl une double désolation. Le Nil , qu'on ne voit ^ mais qu'on sait être là, coule d'un côté; une rite zone de terre végétale, forpiée par ses Ddations, se déroule sur ses bords; mais le ferbumus fait bientôt place au sable aride qui end dans l'est à perte de vue : c'est partout , de côté, la stérilité et la mort. Quelques acacias igres et rabougris croissent au milieu.des mines. i plantes herbacées, des asclépias à larges feuilles, rahîssent peu à peu les décombres, et les aniox du désert, uniques habitants de ces solitudes, traversent le jour et la nuit pour aller boire au ive, et en font retentir les échos funèbres de leurs ossements.
{otre expédition à Méroé avait pris du temps, et is ne fîmes plus beaucoup de chemin ce jour-là. nouvel orage éclata dans la nuit , accompagné ne pluie torrentielle qui envahit la barque entièoent. Ce fut un second déluge : l'eau ruisselait de s les côtés à la fois , et , jusqu'aux matelas sur ]uels nous étions couchés , tout fut submergé en dques instants. Mais le soleil du lendemain eut ntôt tout séché. La journée fut fraîche cepenit, et je la passai tout entière sur la dunette, ^ns ittre pied à terre une seule fois. Personne non 18 ne descendit, si ce n'est pourtant que, le com- «tîble ayant manqué à Gasparo pour faire sa cui-
iZ6 HAUTB NUBIE.
sine^ il alla ramasser du bois sec dans une Ik d^ serte couverte des plus beaux ombrages. Le mt était favorable , et, ses deux voiles déployées, k dahablalî filait rapidement, sans que les ramem eussent à s'en mêler ; aussi se donnaient-ils da bn temps, dormant, fumant, chantant tout le long jour.
Les deux rives, toujours plates et sablonneaseï, n'offraient à Fœil aucun, accident, aucune distr» tion; à peine remarquai-je Zeïdab, un village de h rive gauche où l'on cultive beaucoup de tabac li vue plongeait à droite et à gauche et se perddl dans les profondeurs d'un désert uniforme et san limites. Des nuées d'oies sauvages le' traversaient de temps en temps et venaient s'abattre au bord di fleuve; des ibis noirs et blancs voltigeaient à h surface des eaux; des péhcans au bec énorme fusaient la chasse au poisson , et quelque héron solitaire, perché sur ses longues échasses dans an immobilité stupide, nous regardait passer de loi d'un air idiot.
De temps en temps l'eau violemment agitée s'ouvrait avec bruit, et un hippopotame montrait sa large mufle, puis sa tête, puis son Corps, pourie replonger bientôt dans les abîmes et reparaître m peu plus loin. Je n'en ai vu qu'un seul sortir des flots et gagner la terre afin d'y chercher sa pâture, car ce monstrueux animal est amphibie et se noor
it de substances végétales, comme le rhinocéros St Féléphant. Sa chair n*est point mauvaise, du moins quand il est jeune; mais on n'en use guère , m qu'il est très-difficile à tuer, et encore plus à prendre vivant. Les riverains lui tendent des Ilets, mais il s'en joué d'ordinaire^, et de quels llets , je le demande , à moins que ce ne fussent Les câbles de navire, ne se jouerait pas un animal de ctte force et de cette dimension? Ses dents, expéliées en Europe , y sont converties en râteliers hiinains et suppléent l'ivoire avec avantage. On fait avec ta peau des boucliers et des cravaches , nommées tourbachesy qui servent à conduire les dromadaires , les chevaux, et sont la terreur des esclaves. Telle est la superstition des naturels , qu'ils s'imaginent de bonne foi que les sorciers prennent souvent la forme d'hippopotames, tant pour se divertir que pour jouer de mauvais tours au pauvre monde. Les iyènes jouissent du même privilège et inspirent , : ce titre de loups-garous, une extrême épouvante. kourchut-Pacha , l'un des premiers gouverneurs lu Soudan, succomba à une mort prématurée K)ur avoir méprisé le pouvoir surnaturel de ces lyènes ensorcelées , et s'être aliéné par là tous les lorciers de la contrée.
D'autres fois, c'étaient des crocodiles qui najeaient à fleur d'eau, ou, plus souvent, entre deux Miux, et dont on n'apercevait que l'effroyable
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gueule prête à nous engloutir. U n'est pas aun exemple que ce formidable reptile s*élance sur ki barques : peu de temps avant moi . un voyageur avait eu le bras emporté de cette manière, et la mort avait suivi cette affreuse blessure. Pour que le crocodile aille respirer à terre » car il est amphlUe comme ^ l'hippopotame , il faut que la plagd sol d'un facile accès, sablonneuse et solitaire. Alors I s'y vient étendre au soleil et s'endort sans défiance," mais ce sommeil lui est parfois funeste : euibusqaft derrière des murs coustruits par eux à cet effet, la indigènes lui lancent dans la gueule ou au iébiâ du cou un javelot recourbé en forme d'hameçcm. |d Si l'animal n'est pas tué du coup, il s'enfuit dam le fleuve; mais dans ce cds on lui file une corde attachée au bout du harpon et au moyen de bfcquelle on le retiré du fond des eaux quand la perk de son sang a épuisé sa vie. Les naturels mangari sa chair, qui est blanchâtre» imprégnée d'une forto odeur de marée, et les écailles leur servent égale» ment à faire des boucliers. Je n'ai pas oui dire qtt le crocodile fût l'objet d'aucune superstition 4)anii eux ; mais on sait quel rôle important il jouait dad la mythologie des anciens Égyptiens.
Puisque nous voici sur le chapitre des bêtes, qu'il me soit permis de donner un souvenir au léopard privé qui nous tenait si fidèle compagne depuis Kassala. Il s'était embarqué avec nous à
ihartoum et se comportait fort bien à bord. Les ameurs et le reîs lui-même en avaient eu d'à* lord grand'peur; mais son humeur douce les Kvait peu à peu rassurés et avait fini par lui consBier leurs bonnes grâces. Toutefois il ne se (amiliaimit point avec eux ; il se montrait aristocrate Bème avec nos propres gens, et ne faisait excepbn que pour le cuisinier Gasparo , qu'il fréquenlit volontiers et auquel il témoignait une biennllance marquée ; il est vrai que c'est Gasparo qui ai donnait tous les deux jours sa nourriture. Tou- 3Nirs est-il que Tenfant du désert avait la mémoire € la reconnaissance de l'estomac. Ajoutez à cela in'il avait le préjugé de la couleur , et préférait vi- JB)lement, ainsi que je l'ai déjà dit^ les blancs aux Mirs. Il passait à dormir une grande partie du Mr; puis il arpentait la barque dans toute sa •ligueur, allant et venant, pour faire de l'exerfce. Quand l'espace lui semblait trop étroit, il Kkanifestait son désir d'en sortir par une inquié- Kde dont j'avais la clef. Tantôt , mettant ses deux Mtes de devant sur le bord de la barque, il regar- Ut couler l'eau d'un air sombre; tantôt son œil tUve se fixait alternativement sur les deux ri- ^ y qui fuyaient devant lui , et un rugissement louffé semblait dire : « Rendez-moi l'espace et la berté. » Alors on le mettait à terre, on le lâbait sans crainte : car, après avoir pris quelque
temps ses ébats, il revenait de lui-même à Tem-barcation.
On passa la nuit devant Damer , une ville de k rive droite qui eut ses beaux jours comme Gbendi et , comme elle , fut saccagée par les Turcs au point de n'être plus aujourd'hui qu'un village d'un millier d'habitants. La nuit était calme et tiède; je h passai presque tout entière couché sur les tapis de la dunette. Un silence profond régnait sur les deor^ rives, interrompu seulement par le clapotemeat des eaux et par le cri métallique . des cigales qd sous ces climats bienheureux, chantent la comme le jour. Parfois, mais à de longs intenri on entendait sur le fleuve le mugissement d' hippopotame , quelquefois aussi le hurlement loi tain d'une hyène , ou l'aboiement d'un chacal, tout se taisait bientôt, et les cigales chantaient jours dans les mimosas. Rien n'égale le charme la douceur de ces nuits tropicales , la limpidité l'air , le bleu sombre et profond du ciel , la sp deur du firmament. Une constellation radiei admirable , que nous ne connaissons point en rope, la Croix du Sud, resplendissait sur l'hori dans la région occidentale du ciel , et son éclat sait tout pâlir autour d'elle. Je ne pouvais con pler sans émotion , et je ne puis me rappeler un regret mélancolique ces magnifiques étoiles je voyais en ce temps-là pour la première fois,
HAUTE NUBIE. i4i
lie je ne devais plus , hélas ! jamais voir , puisque les yeux éteints n'ert voient désormais aucune. Il y eut encore un orage dans la journée du 18, orècisément au point où s'arrêtent les pluies équa- Ériales» c'est-à-dire entre les 17* et 18« degrés, jpste sous le parallèle de Tombouctou. Nous avions lissé le matin devant l'Àtbara , que j'avais traversé Iretrayersé tant de fois un mois auparavant, dans f pays des Soukrias. C'est le dernier cours d'eau ifte reçoive le Nil, où il se jette par une large em- Michure, à huit lieues environ de Berber, et les >rds en sont couverts, surtout du côté du nord r en le remontant un peu, de bouquets de pal- Ders-doums et de très-beaux acacias. Cette rivière ^t connue des géographes anciens sous le nom ElLstaboras, et formait, comme on le sait, avec ilAtapus, aujourd'hui Fleuve-Bleu, cette £imeuse
de Méroé , presque aussi mystérieuse pour l'an-
dté savante qu^elle l'est encore pour la science
Içme.
iu^de temps après avoir dépassé l'Àtbara , on
lit la cinquième cataracte* Le fleuve est très-
etf cet endroit et perd en profondeur ce qu'il
te en étendue ; on était de plus dans la saison iii eaux les plus basses , si bien que ce cinquième ^ide, très-impétueux en tout temps, élait alors vissé de rochers saillants où les flols se brisaient lédune. La dababiah, fortement chargée d'ivoire.
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avait un tirant d'eau considérable, et son passage à travers ces écueils n'en était que plus difficik;|l la moindre déviation l'eût infailliblement mise al pièces. Ajoutez à cela que le vent s'était levé, et, || quoique favorable, gênait beaucoup la manŒonei|/ Toutes ces circonstances réunies constituaient m f véritable danger. Nos quatorze rameurs et leon|< quatorze rames étaient parfaitement inutiles poor nous tirer de ce mauvais pas.
Le reis était inquiet et nous consultait pour rejeter sur nous, au besoin, la responsabilité d'à sinistre. Mon opinion fut qu'il fallait attendre qK le vent tombât, afin de tenter le passage avec daf^> chances moins défavorables. On stationna dose quelque temps au-dessus de la cataracte; maisklvent ne tombait pas, et, l'impatience s'emparant def ^ tout le monde , on risqua bravement l'aventure, silence solennel se fit à bord ; l'émotion était gàiéraie. Tous les yeux étaient ardemment fixés sur ta écueils menaçants qui nous environnaient de tool parts , et dont plus d'un écorcha les flancs de k cange. Cette anxiété dura plusieurs minutes, plO" sieurs siècles; mais enfin, grâce à l'adresse dap-Ki lote et avec l'aide de Dieu, nous sortîmes sains cl !: saufs de ce dangereux défilé, et, dès qu'il futfrafr i< chi , un cri de joie éclata parmi l'équipage. ^
Ce péril passé, la fin du voyage n'était pi» iJ qu'une promenade. Nous approchions de Berber, le
HAUTE NUBIE. i&3
en d'intéressant ne s'offrait |)lus à mes yeux, rent nous emportait rapidement , et les rames ent oisives, comme elles l'avaient été pendant sque tout le voyage. Jamais navigation ne fut s heureuse; elle avait dépassé toutes nos espèces. Déduction faite de notre séjour à Sourourab le notre excursion aux Tarabils d'Assour, nous )ns feit, en moins de cinq jours, et en stationit toutes les nuits , un trajet qui exige souvent sieurs semaines, même au temps de la crue, ucoup plus favorable que la saison des basses X où nous nous trouvions. Mais nous avions eu rent constamment propice , et pas le moindre ident n'avait ralenti notre marche, l'équipage était dans la joie ; n'ayant autre chose lire qu'à se divertir , il se livra , aux approches Berber, à une fantasia qui dura jusqu'au soir, taient des chants sans fin , mais toujours les mes , car la variété est un besoin de la civiliion tout à fait inconnu des sauvages : rien n'est se en eux, et leur oreille moins que tout le te. Une note unique, mille et mille fois répétée , 8tà leur plaisir, que dis-je? à leur bonheur, et l par les jeter dans l'extase. D'ordinaire l'un des leurs commençait tout seul ; après quoi les au- ; reprenaient en chœur, sinon en partie, et le J se terminait toujours par des cris d'allégresse î l'écho des deux rives répétait longtemps.
Le reïs, entraîné par l'exemple, ne dédaignait pas de prendre part à la fête : il chantait comme tes autres, battait la mesure dan^ ses mains, et, accroupi sur les talons , remplissait les fonctions de chef d* orchestre. Il y mettait tant d'ardeur, qu'il me rappelait le vieil Habeneck à son pupitre du. Conservatoire. Je n'ai d'ailleurs que peu de chose à dire de lui. Nonobstant sa bastonnade de Khartoum , dont, il est vrai, nous étions parfaitement innocents , il se montra complaisant pour nous pendant tout le voyage, et d'une humeur trèségale. La barque dont le commandement lui était confié était tenue suffisamment bien ; il y régnait un certain ordre et une certaine discipline : seulement , mais il n'en pouvait mais , elle était pleine de cancrelas , ce hideux scarabée qui s'empare des navires sous les latitudes chaudes, et que le froid seul parvient à détruire. Nous en trouvions partout, dans notre linge , dans nos habits , dans nos lits , dans nos provisions, et jusque dans l'eau des gouleh. Mais on s'habitue à tout , et nous avions fini par n'y plus faire aucune attention. Je passe sous silence les rats , dont toutes ces barques sont infestées , et qui rongèrent ma tente pendant la traversée. Quelques-uns laissaient après eux une forte odeur de musc.
U était dix heures du soir quand nous abordâmes à Berber ; on compte , de £hartoum à cette
e, une soixantaine de lieues. L'heure était p avancée pour qu'il nous fût possible de dé- *quer, et noUs passâmes cette nuit encore dans dahabiah. C'était la sixième que nous y pasas.
BËBfBEK.
M. Lafargue, un négociant français établi dans le pays, nous donna Thospitalité à Berber, et nous abandonna, pour nous et nos gens, dans sa propre maison , tout un corps de logis qu'il n*habilnit pas. Il en occupait un autre avec sa famille à l'extrémité d'un jardin qui nous séparait. Tout en étant chez lui, nous étions donc parfaitement chez nous.
Sa famille se composait*d'une jeune et très-noire Abyssinienne nommée Marie, qu'il avait épousée dans toutes les règles, bien que plus âgé qu'elle de quelque trente ans, et qui lui avait donné en légitime mariage un petit mulâtre aux trois quarts idiot; le CJr\>i$eiueut dos doux couleurs, des deux races, et le tuokuge du sang français avec le sang africain, n'ax^ioiU pas cotte fois produit un heureux résultat. 4u$$il^t marioo^ lAu«e Laburgue, puîsqu il faut l'ap-
BERBËR. 147
peler par son nom, s'était habillée à l'européenne, sans oublier le chapeau; mais elle avait oublié la chaussure, et ne portait ni bas ni souliers. Elle aurait mieux fait de ne rien porter (Ju tout , je veux dire rien d'européen : jolie et faite à ravir, elle l'eût paru davantage encore dans son premier costume. Elle soignait son inari, malade alors de la fièvre, avec sollicitude, ou du moins avec assiduité. Elle comprenait le français, le parlait au besoin; mais la présence d'étrangers lui imposait, et, quoique je la visse plusieurs fois par jour, c'était tout au plus si nous échangions de temps en temps quelques mots , tant la timidité paralysait sa langue.
Nous trouvâmes à Berber un autre Européen à
peine âgé de quinze à seize ans, qui avait déjà fait
une expédition commerciale sur le Fleuve-Blanc.
Savoyard de naissance, et neveu de M. Vaudey,
consul de Sardaigne à Khartoum, il attendait ici le
retour de son oncle, au moment même où celui-ci
périssait misérablement, comme je l'ai dit plus haut,
lïous les flèches des sauvages. M. Jules, c'était le
nom de ce jeune homme , nous servit de cicérone
et nous fit les honneurs de l'endroit en lieu et place
de notre hôte, que sa maladie empêchait de sortir.
M. Jules était naturellement l'ami de la maison La-
fargue.
La province de Beri)er formait alors une mudirie
148 BEKBEK.
qui dépendait administrativement de Khartoum et qui, depuis la réorganisation du Soudan, relève directement du Caire. Je vis plusieurs fois le mudir. Il vint chez nous et me fit toute sorte d'offres de services dont je n'acceptai qu'une seule. J'étais sans nouvelles d'Europe depuis cinq mois ; mes parents et mes amis ignoraient de leur côté ce que j'étais devenu. J'avais bien écrit de Djeddah; mais mes lettres étaient-elles parvenues? J'écrivis de Berber, et, expédiées au Caire par le mudir lui-même, ces nouvelles lettres arrivèrent très-exactement à leur destination.
Teus des rapports de politesse avec les autres autorités de la ville. Un de ces fonctionnaires, Arabe d'origine, et dont je regrette d'avoir oublié le nom, se montra particulièrement poli.; il nous visitait tous les jours, plutôt deux fois qu'une. S'étaul aperçu que ma vue était gravement affectée, il me raconta qu'un de ses amis, frappé d'une cécité complète, avait été guéri par un hakitn^ ou médecin, qui habitait le village de Déraoua, dans la Haute- Egypte. On m'avait également signalé un vieux médecin syrien qui habitait le mont Liban et qui, adonné spécialement aux maladies des yeux, avait fait des cures merveilleuses. Comme je devais, à un mois de là, traverser la Haute-Egypte , et que la suite de mon voyage me conduirait plus tard an Liban, je me promis de consulter en passant, ne
BERBER. i49
fût-ce que pour Tacqult de ma conscience, ces deux fameux Esculapes.
Le pays de Berber ou Barbar, car en arabe Ya et Ve se confondent, n'est séparé de la province de Chendi, d'où nous venions, que par un monticule calcaire appelé Hadjar-el-Assal, au pied duquel nous avions passé. Il confine à l'est avec la grande tribu des Bichari , établie entre le Nil et la mer Rouge. De l'autre côté du fleuve, mais plus à l'ouest, sont les Kababiches, Arabes pasteurs et cultivateurs , issus des premières migrations du Hedjaz. Dans la même direction se trouvent les Habassy , peuplade indigène dont le pays , Dar-el- Mahass , est séparé de Dongola par la province de Sokott.
Ces diverses tribus, y compris le peuple de Berber, ainsi que les Danagla qui habitent Dongola, et les Knouz, les Kalabcha, les Chellali, échelonnés le long du Nil dans la Nubie inférieure, paraissent toutes originaires des pays qu'elles occupent, et sont un rameau sans doute de l'ancienne race éthiopienne, dont elles ont conservé, avec plusieurs coutumes, le type originel. Les idiomes en usage parmi elles et dont on n'a, jusqu'à présent, retrouvé aucune trace dans l'égyptien antique, procèdent, selon toute apparence, d'une langue commune, celle probablement de l'ancienne Ethiopie. Plusieurs de ces idiomes, ceux entre autres desKnouz,
i 50 BERBER.
des Mahassy, des Danagla, et des Barabras ou Berbers, ont une grande similitude non-seulement avec l'idiome desBichari, mais avec celui des tribus de Taka et des bords de la mer Rouge qui sont d'origine africaine.
Pour en revenir aux Berbers' ou Barabras , car c'est le môme peuple, nommés plus communément en Egypte Berbèrins ou Barbarins, ils étaient gouvernés, avant la conquête des Turcs, par desméleks héréditaires qui prélevaient la dlme sur tous les produits, et dont le dernier régnant, Nâser-Adyn, fat le premier à faire sa soumission à Ismall-^Pacha. Le gouvernement de ces roitelets était assez paterne, et l'usage du bâton était alors inconnu. Sous ce rapport les Berbèrins n'ont pas gagné au change , car on sait que le bâton est le premier et le dernier argument des Osmanlis. Ces méleks étaient doués en général d'une haute stature , condition indispensable pour inspirer du respect aux naturels, qui regardent une petite taille comme incompatible avec le courage et la force, seules vertus qu'ils vénèrent. Cette opinion, ce préjugé, si l'on veut, était partagé par les anciens Égyptiens, à en juger par les peinures et les sculptures restées d'eux, où sont représentés des conquérants et des rois.
Les Berbèrins sont , comme on vient de le voir,
1. J'ai dit que j'avais trouvé des Chellouks au Maroc; fyai trouYô également un peuple du nom dé Berbera.
BERBER. J5i
de race indigène. Leur humeur est pacifique, leurs mœurs fort douces. Us se livrent volontiers au commerce , ont le goût des spéculations, et beaucoup s'assurent par ce moyen une certaine aisance. Leurs habitations sont moins misérables que celles des autres Nubiens, en terre plus souvent qu'en chaume, pourvues d'angarebs en grand nombre et de nattes fines artistement tressées avec des pailles de diverses couleurs. On retrouve dans presque toutes Tantique et primitif escabeau à trois pieds dont j'ai parlé précédemment. Les Berbérins sont communément d'assez beaux hommes, sauf qu'ils ont les jambes un peu grêles. Beaucoup d'entre eux tressent leurs cheveux comme les femmes ; d'autres les ramènent en avant, de manière à former une huppe au-dessus du front. Leur accueil est cordial, leur salut poli quoique bref, leur langage laconique, et, moins cérémonieux que leurs voisins, ils sont plus hospitaliers qu'eux. L'usage du tabac est général parmi les hommes; mais ils le mâchent plutôt qu'ils ne le fument. Bien moins fiers, moins indépendants que les Arabes, ils aliènent volontairement leur liberté : les grandes villes d'Egypte, surtout le Caire, regorgent de Berbérins qui viennent y chercher du service ; comme ils sont dociles et relativement propres , que tous ou presque tous lisent et écrivent l'arabe , qu'ils savent compter et passent pour fidèles^ on les préfère à tous les autres domestiques.
i 5i BERBEft.
Les parties cultivées do sol donnent du froment, de l'orge , du dourah en abondance, du coton en quantité médiocre. Les dattiers sont rares à cette latitude. Les arbres les plus répandus, presque les seuls, sont les acacias, dont les branches ploient sous les nids d'oiseaux. Le bétaU se compose de boeufe i bosse. Les chameaux sont une des richesses du pays. Les chevaux dits de Dongola, dont la race esta recherchée en Egypte, sont aussi conununs au Berber qu'à Dongola même : ils méritent leur réputation, sont hauts de taille, ramassés plutôt qu'allongés, ont la tête busquée et beaucoup de feu. La plupart sont noirs avec les quatre pieds blancs. Les déserts environnants sont peuplés d'autruches et d'une espèce de gazelle nommée arial , et plus grande que celle du Soudan supérieur ; la chair en est bonne, et leur peau sert à faire des outres très-estimées. On y rencontre aussi k l'état sauvage l'àne ou onagre, qui est tout à fait indomptable, le bœuf, la chèvre et le mouton, qui ne le sont pas moins ; ils se défendent victorieusement contre l'homme, et l'on ne réussit à les prendre vivants qu'au moyen du lacet, comme les gauchos s'emparent des chevaux libres dans les pampas de l'Amérique méridionale.
La ville de Berber, étant sous le 18* degré, se trouve hors de la limite des pluies régulières, et la construction des maisons l'atteste suffisamment : car toutes ou presque toutes sont en terre, et quelques
[ours de pluie continue les convertiraient en boue. Q y pleut cependant, mais ce sont des averses passagères, semblables à celles que nous avions essuyées sur le Nil : le soleil a bientôt tout séché. Ces courtes ondées n'en contribuent pas moins à la fertilité du sol, plus même que les débordements du fleuve nourricier qui, roulant ici dans un lit profond, entre des berges élevées, n'épand ses ondes dans la campagne, au temps de la crue, qu'en quantité insufflsante. Peuplée de six à sept mille habitants dispersés sur un vaste espace, la ville est Irès-irrégulière, mal bâtie, encore plus mal percée, sale, poudreuse, sans ombre, sans caractère, sans intérêt en un mot, et formée de la réunion de plusieurs villages dont le plus grand, El-Mekheïr, était la résidence des anciens méleks. Le nom de Berber est moderne et de création égyptienne , comme celui de Kassala, substitué parla conquête ottomane à celui de Taka.
n me reste à parler de la plus belle partie du genre humain, fort belle en effet à Berber. Ne portant dans leur intérieur d'autre costume que celui de leur mère commune au paradis terrestre , les femmes vaquent aux soins domestiques , triturent le grain entre deux pierres, en guise de moulin, et pétrissent avec la farine ainsi obtenue des pains plats ou galettes, qu'elles font cuire, comme les Bédouins du désert, sur les pierres chauffées du foyer , et qui
s'appellent kisr dans Tidiome du pays. Ce sont elles qui fabriquent également la mérisse ou bouza, sorte de bière tirée du dourah en fermentation^et queles naturels boivent immodérément jusqu'à ce qu'ivresse s'ensuive. Les plus adroites tressent les jolies nattes bariolées qui tapissent leurs maisons, et font d'autres ouvrages en paille , des couvre-plats , des paniers à beurre d'un goût parfait.
Les maris s'absentant souvent pour leurs spéculations, leurs affaires, les femmes jouissent d'une grande liberté ; elles sont maîtresses au logis, et reçoivent qui bon leur semble pour charmer leur solitude. Soit par cette cause, soit par toute autre, le divorce est d'un fréquent usage au pays des Barabras ; j'allais presque dire qu'ij y était en honneur. Toutefois, si le mari divorcé se repent, il peut, quoique remarié, reprendre sa première femme ; il n'a pour cela qu'à répudier la seconde. Mais voici un trait de mœurs bien singulier et unique , je crois, I dans le monde entier : pendant les quelques jours r qu'exigent les formalités légales, la première femme a le droit de se choisir un mari provisoire. L'intérim lui plaît-il, elle s'y fixe, si bien que l'époux volage qui, la veille avait deux femmes, n'en a pas même une le lendemain.
Les Barbarines renchérissent sur l'humeur accorle des Barbarins, et ne sont pas du tout farouches ; il est vrai que leurs maris ne sont pas jaloux. EOes
furent les premières, au temps de la conquête, à se familiariser avec les Turcs, tandis que leurs voisines les fuyaient avec épouvante du plus loin qu'elles les apercevaient. Les étrangers ne leur font donc pas peur, et j'eus moi-même, plus d'une fois, l'occasion de m'en convaincre. Lorsqu'en me promenant dans les rues j'en voyais d'accroupies au seuil de leur porte, j'ai dit dans quel costume, elles se levaient avec courtoisie, me baisaient la main, et m'invitaient à entrer chez elles, quoiqu'elles fussent seules ou peut être parce qu'elles étaient seules. Quand je me rendais à leur invitation , elles me faisaient les honneurs de la maison avec toute sorte d'empressements et m'offraient avec bonne grâce tout ce qu'elle renfermait. Leur hospitalité va quelquefois, dit-on, et certes elle ne saurait aller plus loin, jusqu'au don d'elles-mêmes. Mais la vérité me force à convenir que dans ce cas le beurre fort dont leurs cheveux sont graissés doit gâter quelque peu l'aventure.
Le doulka ou telka est fort à la ipode à Berber : c'est un onguent ou baume composé de moelle de bœuf et de diverses plantes aromatiques, où le sandal m'a paru dominer, et dont on s'oint le corps comme les athlètes anciens se le frottaient d'huile fine. Ces frictions odoriférantes ont le triple avantage d'assouplir les membres, de détendre les muscles et d'adoucir la peau , en même temps qu'elles
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reposent des plus grandes fatigues. Cîomiiie j'aijne, eu ma qualité de voyageur, à me rendre compte des choses par moi-même, je voulus expérimenter sur place cette bienheureuse onction. M. Jules nouscoDduisit à cet effet, l'Anglais et moi, dans une maison écartée, à Tune des extrémités de la ville et sur la Usière du désert. Ce bouge, c'en était un dans toute la force du mot, était une brasserie du cru , c'està-dire qu'il était fréquenté par les buveurs de bouza. Ce breuvage, si fort goûté des Éthiopiens modernes, et qui, légèrement acidulé, n'est pas trop désagréable quand il est frais et qu'il fait chaud, attendait les chalands dans de grandes jarres fort peu appétissantes. La sibylle de l'antre était une vieille indescriptible : « Grands dieux ! m'écriai-je in petto, le dictame réparateur doit-il passer par de telles mains! »
J'allais quitter la place incontinent, lorsqu'apparurent trois statues d'ébène d'une beauté accomplie, et vêtues d'un anneau d'or passé dans le nez. Elles nous abordèrent en chantant, dansant, battant des mains. La position était changée : mon projet de retraite fut abandonné. L'une de ces Grâces africaines s'appelait Amna ; une autre Aoua , c'est-àdire Vent, nom qu'elle méritait par sa légèreté ; la troisième en portait un que j'ai oublié , mais dont la traduction littérale était : J'entends^ f obéis. On ne saurait exprimer d'une façon plus pittoresque et
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plus rapide la docilité féminine. Ces préliminaires se passaient dans la cour fermée à tous les yeux par de hautes murailles , et munie d'angarebs. Nous fCkmes invités à pénétrer dans la maison; je ne pus m'y résoudre, tant l'atmosphère y était étouffée, et je préférai demeurer en plein air : la nuit était fraîche, les 'étoiles scintillantes. Mes deux compagnons se montrèrent moins difficiles et disparurent dans les ténèbres intérieures. Resté' seul dans la cour, je m'établis sur un angareb et la cérémonie conmiença.
Âoua m'était échue en partage. Ses petites mains de velours noir remplirent leur office avec une dextérité, une insouciance qui décelait une grande habitude et une expérience consommée. La séance ne fut pas courte, car il faut frictionner longtemps pour obtenir le résultat voulu. J'avoue qu'il fut manqué pour moi : l'opération terminée , je n'éprouvai point le bien-être qu'on m'avait promis et, rentré chez moi, mon premier soin fut de détruire l'ouvrage d'Aoua en me lavant à grande eau de la tête aux pieds.
Le passage de la haute à la basse Nubie peut s'opérer par le Nil, mais c'est une voie très-longue : à une cinquantaine de lieues au-dessous de Berber, qui occupe la rive orientale, le fleuve revient sur luimême presque en plein sud jusqu'à Amboukol, et fait un coude de deux cents lieues au moins. Onren-
contre de plus, dans cet immense circuit, deux nouvelles cataractes , la quatrième et la troisième ; or, dans la saison où nous nous trouvions, il est presque impossible à une barque d'un tirant d'eau quelque peu fort de franchir ces deux rapides. A quoi il faut ajouter que la deuxième cataracte, celle d'Ouadi-Halpha , la plus grande de toutes , puisqu'elle a quinze pieds au moins de pente, est tout à fait infranchissable à l'époque des basses eaux. La voie de terre est donc en tout temps la plus courte , et elle était alors la seule praticable. C'est dans cette vue que nous nous étions fait suivre de nos dromadaires. Hs nous avaient rejoint à Berber en fort bon état, nonobstant la désertion de Hassan resté à Chendi, comme on l'a vu plus haut , et nous fîmes sans retard nos préparatifs de voyage.
n nous fallait traverser l'Atmour-Belâ-Ma, le Désert sans Eau. Un désert de plus ou de moins n'était pas une grande affaire après en avoir tant franchi. Celui-là pourtant n'est pas commode ; il n'a pas moins de cent lieues, avec un seul puits à moitié chemin. Aussi est-il indispensable d'y marcher très-vite : car, si aguerris que les chameaux soient contre la soif, il faut pourtant qu'ils la satisfassent, et cinquante lieues sans boire sont, une abstinence déjà fort dure. Il nous fallait de plus emporter toute l'eau nécessaire à nos besoins et à ceux de la caravane pendant ce long trajet. Nous achetâmes donc
àBerberune cinquantaine d* outres on gkirbeh^ que
nous devions, ainsi que les deux barils dont nous nous étions munis au Caire, remplir d'eau du Nil en quittant les bords de ce fleuve. Nous fîmes fabriquer cent livres de biscuit. Nous renouvelâmes nos pro» visions épuisées. M. Lafargue les accrut d'un sac de haricots de Soissons transplantés par lui à Berber, où ils réussissent fort bien. Il me força de plus à accepter, présent inappréciable, vingt-cinq bouteilles de bourgogne, et, joignant l'agréable à l'utile, sa femme ajouta pour son compte un panier d'aôrt destiné à rafraîchir l'eau et à nous la faire trouver meilleure. Ma tente me redevenant nécessaire, mais ayant été à demi dévorée par les rats du Nil, il me la fallut faire réparer par un tailleur du pays, qui demandait modestement, pour la réparation, dix fois plus que la tente n'avait coûté.
Cette route est fort redoutée à cause des fatigues, des dangers qu'elle présente, et elle l'était bien plus autrefois, car les Bédouins l'infestaient et détroussaient les caravanes. On a gardé dans le pays le souvenir d'un fameux brigand nommé Naïm , qui rançonnait impitoyablement les voyageurs ; les pauvres seuls trouvaient grâce devant lui : bien loin de leur rien prendre , il leur donnait ordinairement un chameau avec une outre pleine d'eau, et les laissait continuer leur voyage en toute liberté. Les choses sont bien changées. L'Atmour-Belà-Ma est aussi sûr
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aujourd'hui que les rues de Paris» plus même", car, si quelque chameau s'ahat et succombe à la soif, à la fatigue, on abandonne sa charge au milieu du désert sans craindre que personne y touche, et elle demeure là , souvent fort longtemps , sous la garde de Dieu, jusqu'à ce que le propriétaire la fasse chercher par des chameaux frais.
Un fonctionnaire spécial et responsable est chargé de la police de ce long parcours, de Berber où il réside, à Korosko où il a un représentant. Son litre, Cheik-d-Aimour^ Cheik du Désert, indique la nature de ses fonctions. Nous le fîmes appeler quand nos apprêts furent terminés, afin qu'il nous procurât, comme c'était son devoir, les chameaux dont nous avions besoin. Il nous en fit prendre quatorze, ce qui était beaucoup trop, la moitié nous eût suffi ; et nous les payâmes très-cher : car celte route étant constamment fréquentée par les caravanes , et presque tout le commerce du Soudan en Egypte et de l'Egypte au Soudan passant par là, il en résulte naturellement une grande hausse dans tous les prix. Enfin, après avoir bataillé longtemps et beaucoup marchandé, on tomba d'accord, et notre départ fut fixé au 23 mai, à l'Asr, c'est-à-dire après la prière de trois heures, quoique ce fût un mardi, jour réputé néfaste chez les musulmans.
Avant de quitter Berber, disons deux mots de notre ami le léopard. Le corps de logis habité par
3US avait une cour où il prenait ses ébats, et une ilerie couverte où, couché à nos pieds, il se tenait Vabri du grand soleil. Sa présence, avait mis en évolution la basse-cour de Mme Lafargue, quoiue séparée de lui par un grand mqr. Les paons e montraient les plus agités, les plus turbulents, t, perchés sur le mur de séparation, comme lour défier leur ennemi , poussaient tout le long lu jour des cris de paon, c'est-à-dire affreux, lais voici, pour rendre hommage à la vérité, un pisode qui fit peu d'honneur à l'enfant du désert. h âne étant entré dans la cour chargé de je ne sais. lus quoi, le léopard courut à lui pour jouer bien lus qu'avec des intentions hostiles. Maître Aliboon ne le comprit pas ainsi : à la vue du terrible nimal il lança une ruade si désespérée et accom- •agnée d'un si formidable braiment, que le léopard iterdit battit en retraite au plus vite et, j'ai honte e l'avouer, vint se réfugier entre mes jambes. Le espect de la vérité peut seul, je le répète , m'arraler un si pénible aveu. Soyez cléments, ô lecteurs! s courages les plus éprouvés sont sujets à des déillances : Ajax et Roland n'étaient pas toujours ix-mêmes.
LE PATS DE ROBATAT.
Nous partîmes de Berber au jour dit et presque à l'heure fixée, chose rare dans ces pays indolents où le temps a si peu de valeur. M. Jules nous fit h conduite à cheval jusqu'à la première couchée. Nous avions compté avoir M. Lafargue pour compagnon de voyage , ses affaires l'appelant en
^nTP^^t in^is ^0^ ^^^ ^^ santé ne lui permit pas de partir avec nous. Il ne put se mettre en route que beaucoup plus tard, et je ne le revis au Caire qu'au mois d'août suivant. A peine sortis de la ville, nous fûmes régalés d'une odeur de cadavre abominable : nous étions près d'un cimetière, et les hyènes sans doute en avaient déterré quelques habitants, dont l'incurie africaine ne s'était pas donné la peine de refermer les tombeaux. Partis tard, nous fîmes ce soir-là peu de chemin, et nous dressâmes nos tentes en rase campagne, non loin
LE PAYS DE ROBATAT. i63
l'un village nommé Khor. La nuit était fraîche, quasi froide, et un grand feu de bois allumé près des tentes nous parut fort doux. Le lendemain malin, on nous apporta du village autant de lait que nous en voulûmes. Une conserve d'eau se trouvait dans le voisinage ; nous y déjeunâmes avec M. Jules, qui, après, nous fit ses adieux; et nous repartîmes aussitôt, lui pour Berber, nous pour Korosko.
La descente du Nil de Khartoum à Berber ne m'avait point déplu : cette navigation est commode et sans fatigue ; mais à la longue elle devient monotone, et je lui préfère, pour ma part, le voyage par terre, toutes les fois qu'il est possible. J'élais ravi de me retrouver en selle sur mon dromadaire , excellent animal que j'avais monté si longtemps et dont j'étais séparé depuis près d'un mois. Je dois confesser qu'il ne partageait point, quant à lui, ma satisfaction : il m'avait revu sans môme me reconnaître ; car, ainsi que je l'ai dit précédemment, le chameau ne fait aucune différence entre son maître et le premier venu. S'il avait pu savoir quelle épreuve l'attendait, il se fût certainement montré plus froid encore à mon égard. L'Atmour-Belâ-Ma est la ruine des chameaux. Un nombre énorme y périt. Ceux qui en reviennent sont réputés de bonne race ; mais ceuxlà même ont besoin, pour se refaire, d'un long repos. On m'avait annoncé à Berber que mon hedjin
iek LE PAYS DE ROBATÂT.
ne supporterait pas l'épreuve ; mais j'avais de M meilleure opinion, et ma confiance ne fut point trompée.
On n*aborde pas immédiatement ce redoutaUe désert ; on débute par suivre la rive orientale dn. Nil pendant une cinquantaine de lieues , jusqa*aa point où il commence à revenir sur lui-môme. Cette première partie du voyage n'est nullement pénible; elle est même , en somme , assez agréable , quoiqu'elle manque de variété. A gauche on a constamment le fleuve ombragé partout de magnifiques doums, et semé d'îles vertes dont plusieurs sont cultivées, même habitées, et qui toutes ont un nom particulier : ce sont d'abord Drekeh et Randeissi ; viennent ensuite Yanghé, Artol, Kourkos ; puis enfin la grande île de Mokrat, qui a huit lieues de long et d'un seul Nil en fait deux. Les bords du fleuve sont cultivés en beaucoup d'endroits sur une largeur de deux à trois cents pas , tantôt plus , tantôt moins, selon que la nature du terrain s'y prête; puis la cuhure expire faute de terre végétale, et le sable reprend son empire, empire immense qui s'étend jusqu'à la mer Rouge.
Ce pays a beaucoup de ressemblance avec les rives du Fleuve-Bleu, que j*avais précédemment suivies d'Aboukhara à Khartoum. Comme dans cette partie du Soudan, les villages se succèdent ici d'assez près pour qu'on en rencontrât tous les jours
LEÏPAYS DE ROBATAT. 165
lulôt deux qu'un. Quoiqu'ils ne payent pas de mine, es huttes de chaume y sont pourtant rares. Les naisons, bâties en terre, forment des cubes parfaits, comme toutes celles de ces contrées, et, terminées en terrasses, n'ont pour Ja plupart qu'une ^ièce unique. Le premier de ces villages après Khor estAbeydyeh, d'assez bonne apparence , et dispersé sur un espace considérable. Comme nous y faisions une pose à l'ombre des doums,un habitant du voisinage nous envoya des angarebs pour nous reposer ; un tolre nous apporta du lait; un troisième deux moutons gras, dont Gasparo s'empressa de faire l'acquisition pour les besoins du voyage , mais qu'il paya bien; cette route étant, comme je l'ai déjà dit, fréquentée toute l'année par les caravanes^ les objets de consommation y doublent , y triplent de prix. Non loin de ce village, vers le sud-est, est une grande masse de décombres, qui doit être , à en juger par la quantité de briques qui s'y trouvent, l'emplacement d'une Tille ancienne. Mais quelle ville ? L'histoire et la tradition sont muettes à son endroit.
Kenèyneyteh, qui vient ensuite, est le dernier village de la province de Berber, et Nédi, qui lui succède, est le premier du Dar ou Pays de Robatât, qui se développe le long du Nil et semble avoir été encore plus maltraité par la nature que ses voisins. La terre végétale lui a été départie d'une main plus avare ; aussi le froment y est-il rare , et le
dourah peu abondant. Pourtant les villages continuent sans interruption, à plus ou moins de & tance les uns des autres : les principaux par lesquels ou près desquels nous passâmes sont Aba: Hachim, Abou-Hachim, Egheg, Koueïb et Rottdrouab, tous endroits insignifiants que je ne cite que pour l'acquit de ma conscience de voyageur, et pour servir, au besoin, d'itinéraire à ceux qui viendront après moi. Yu la proximité de ces villages, on campait tous les soirs dans un nouveau. Des khans oa caravansérails ont été construits à chaque station h pour la commodité des caravanes. Ge sont des |i maisons plus ou moins spacieuses, suivant Timpor' tance ou l'hospitalité du lieu, ouvertes à tous les vents, comme à tous venants, et meublées de leur quatre murs. Je me donnai bien garde de mettre jamais le pied dans ces refuges banals, suspects à mes yeux sous plus d'un rapport : leur malpropreté seule aurait suffi pour m'en tenir à une distance respectueuse. J'aimais beaucoup mieux ma tente , où je dormais toutes les nuits en paix et en sûreté.
Une fois cependant, le soir nous ayant surpris loin de tout village, de toute habitation, il nous fallut camper en plein désert, eWc'est précisément cette soirée, celte couchée, dont le souvenir m'est le pins présent encore aujourd'hui. J'avais l'habitude de faire tous les jours, pendant le gros de la chaleur, une longue halte au bord du fleuve, sous Fombrage
LE PAYS DE ROBATAT. Ul
épais des doums. Du café, une pastèque, quelquefois du lait, me composaient là une collation quotidienne et bien frugale, qui, toujours la même, ne me lassait pourtant jamais. Mon dromadaire, marchant beau* - coup plus i^ite que les chameaux de la caravane, ''■ ayait en peu de temps sur elle une avance considé- ? rable, et quand elle m'avait dépassé pendant ma. f halte du milieu du jour, je la laissais prendre à son ' tour sur moi autant d'avance qu'elle voulait, sachant bien qu'une fois en selle je l'aurais promptement atteinte. J'avais ainsi tous les jours plusieurs heures de solitude complète, de repos, de liberté.
Or donc, ce jour-là, je m'étais oublié plus que de coutume, et, lorsque enfin je songeai à m'arracher de ma fraîche retraite pour rejoindre la caravane, elle était déjà bien loin. Sa trace était visible, et celte route est d'ailleurs tellement battue que je ne courais , quoique seul , aucun risque de m'égarer. :. Et puis, en cas d'incertitude, le flair de mon hedjin 1 eût suppléé à mon ignorance et m'aurait maintenu i dans la bonne voie. Le lançant donc a]u grand trot, j<e m'abandonnai à son instinct sans aucune inquiétude ; j'atteignis ainsi le bord du Nil, dont je m'étais écarté quelque temps.
Jusque-là Thorizon avait été ouvert de tous les côtés, et le chemin parfaitement plat. Ici tout changea. Le pays se resserre brusquement : une colline rocailleuse court à droite et intercepte la vue
du désert. En face , la perspective est bornée par des hauteurs pittoresquement découpées, mais dépouillées de toute Tégétation. A gauche, le Nil coule à travers des rochers qui semblent vouloir arrêter sa course et où il se brise en cataractes. Par delà le fleuve, loin, bien loin dans l'ouest , le regard se perd dans d'incommensurables plaines; un étroit senliir est Tunique passage ménagé par la nature entre le fleuve et la coltine. Ce sentier , d'abord a pente douce , s'élève graduellement , bordé des deux côtés de vigoureux arbustes, parmi lesquels le henné se distingue par ses baies rouges , et le tamarinier par son noir feuillage.
Rien n'est plus simple assurément qu'un tel paysage, et quelques coups de crayon en rendraient l'aspect matériel ; mais rien , non , rien , ni le pinceau ni la parole, n'en pourrait peindre l'ineffable charme. Je ne sais quelle mélancolie calme était répandue sur cette nature primitive , agreste, 1 solitaire, et dont le silence n'était alors troublé que \ par la grande voix du roi des fleuves. Le soleil couchant vint lui prêter encore sa magie : les rochers s'empourprèrent, le Nil roulait des flots d'or, et, déjà plus pâle à l'Orient, le ciel passait par des gradations insensibles du rouge le plus vif au plus sombre azur. Comme si mon dromadaire eût été en communication avec moi , qu'il eût compris ou partagé mon ravissement, il avait de lui-même
ralenti son allure et gravissait au pas ce sentier charmant. Loin de le presser-, j'aurais bien plutôt encore retardé sa marche, tant je craignais de voir ftûr derrière moi ce site enchanté. Plongé, ablipè dans une de ces douces rêveries qui sont la joie, le prix du voyage, et que le mouvement continu, cadencé du hedjin rendait de plus en plus profonde, je ne voyais pas s'allonger autour de moi l'ombre des collines, ni s'éteindre par degrés l'illumination du couchant. En quelques instants les teintes grises du crépuscule eurent tout envahi , la terre d'abord, et bientôt après l'espace entier du ciel. La nuit s'avançait à grands pas; elle arriva, et, quand je rejoignis enfin la caravane, elle était tout à fait venue. Notre petite armée était campée loin de tout lieu habité , sur un plateau sablonneux qui dominait le fleuve et qu'ombrageaient quelques bouquets de palmiers-doums d'une admirable végétation. Autant la soirée avait été calme, autant la nuit fut terrible; un simoun brûlant se leva aux premières étoiles, et souffla , dès qu'il fut levé , avec une violence effrayante. Ployés, tordus par la tourmente, les doums exhalaient dans l'ombre des gémissements éplorés : la pauvre âme enchaînée qui les anime était visiblement en détresse. Celle des chameaux ne l'était pas moins; la tète cachée entre les jambes , ils poussaient , eux aussi , de sourds mugissements, et, bouleversé jusque dans ses abî-
mes par la fureur du vent, le fleuve mêlait d'en bas ses lamentations à tous ces cris désespérés. Mais le plus à plaindre était, sans contredit, rhonnète Gasparo : sa cuisine en plein air fut submergée en quelques minutes parle sable qui arrivait sur nous du désert en épais tourbillons ; voilà notre mannite renversée, et le souper de tout le monde cruellement compromis. J'en excepte les chameliers. Couchés derrière leurs bêtes dont ils se faisaient un rempart, ils mangeaient avec une stolque insoaciance le biscuit dont nous leur faisions matin et soir une libérale distribution ; après quoi ils burent à pleine outre Feau du Nil , la meilleure du monde, puis s'endormirent du sommeil des bienheureux, comme s'ils eussent été déjà sur les vertes pelouses du paradis de Mahomet.
J'imitai de mon mieux le sage exemple qu'ils nous donnaient. Quoique ma tente fût fixée par des cordes à des piquets enfoncés en terre profondément, je n'osai pourtant me confier à sa solidité; craignant que, renversée, emportée par la rafale, elle ne m' étouffât sous son poids pendant la nuit, je la désertai pour dormir et me couchai à la belle étoile sur un tapis, en m'abritant le mieux possible derrière le tronc des palmiers. A mon réveil, j'étais couvert de sablç , au point que mon corps enterré tout vivant ne formait qu'une légère rugosité du sol. La première chose que j'aperçus en ouvrant les yeux fut
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ma tente , qui avait vaillamment résisté aux efforts de l'ouragan et s^était maintenue triomphalement debout. Le simoun continua à souffler toute la matinée. L'air était nébuleux , le soleil rougeàtre , la chaleur écrasante; on tint conseil pour savoir si l'on partirait. Considérant que, n'étant point abrités contre le vent, nous n'en souffririons pas plus en marche qu'au repos , et que nous avions au con«* traire la chance d'en souffrir moins ou de trouver plus loin quelque refuge , je fus d'avis qu'il valait mieux partir que rester, et l'on partit effectivement.
Les premiers milles furent très-pénibles. Le vent, que nous avions en face , nous fouettait au visage de petits graviers tranchants qui nous blessaient les yeux; des torrents de poussière nous inondaient; nous étions suffoqués par la chaleur de plus en plus étouffante. Une sueur moite, énervante , effet habituel du simoun , couvrait , relâchait tous nos membres. Aussi inconunodés que nous, les chameaux refusaient souvent d'avancer; inquiets, agités, ils tournaient sans cesse la tète, tantôt à droite, tantôt à gauche, et aspiraient bruyamment des bouffées d'air chaud. Mon hedjin lui-même, si docile ordinairement, d'un caractère si égal, avait des accès de mauvaise humeur et ne voulait aller qu'au pas. Quelques gazelles effarées passaient tout près de nous en fuyant la tourmente. Enfin notre
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supplice eut un terrae , et ce terme ne fut pas la mort, comme cela n'arrive que trop souvent en pareille circonstance, mais la délivrance. Le simoun tomba aussi brusquement qu'il s'était levé, et , redevenu paisible comme par enchantement , Tair tempéra sur la fin du jour ces ardeurs débilitantes. On campa le soir» en manière de consolation et de dédommagement , dans un gros village, où l'on trouva tout ce qu'il fallait pour réparer convenablement le jeûne forcé de la soirée précédente: du lait, des pastèques, des œufs, et jusqu'à des poulets. Les doums, très-abondants partout et partout d'une vigueur extraordinaire, étaient entremêlés de mimosas superbes , à l'ombre desquels le camp fut dressé, et je m'endormis cette nuit au soufQe amoureux des brises dans l'épais feuillage.
A quelque distance de ce village et tout près du Nil, je remarquai un vaste espace de terre découpé comme un damier : c'étaient des briques quadrangulaires, taillées par les habitants dans l'épaisseur du sol, argQeux en cet endroit, et qui séchaieût au soleil. La constitution géologique du district de Robâtât est formée de calcaire de première création , de schiste feuilleté et de quartz primitif. Le feldspath nacré et autre y est très-commun. On trouve plus loin dans le désert une pierre tendre qn'on peut tailler au couteau et percer avec une aiguille ; elle durcit ensuite , et les Bédouins en font des pi-
pes. Le sol est accidenté , sans atteindre jamais de grandes hauteurs. Le mont Berk-el^Anak, qui court à l'est et s'enfonce dans le désert , est une colline plutôt qu'une montagne, et ne doit ce dernier nom qu'à son isolement qui , ainsi que le Djebel-Rayan , dans la Haute-Nubie, le fait paraître beaucoup plus élevé qu'il ne l'est en effet au milieu des vastes plaines dont il est environné.
Tantôt on marche parmi les rocailles, tantôt sur des bancs calcaires à fleur de terre; mais le plus habituellement dans un sable mouvant que le vent amoncelle en dunes parfois très-élevées. Le Nil, qui est très-souvent caché derrière un épais rideau de palmiers, se fraye un passage sur plusieurs points , à travers des rochers de toutes dimensions, de toutes formes, qui coupent sou lit transversalement, et qui, sans former précisément des cataractes , n'en^ gênent pas moins la navigation. Des bouquets d'acacias, d'une médiocre venue, végètent çà et là au milieu des sables; mais l'arbre le plus commun, sans aucune comparaison , est le palmier. Le mimosa de la grande es- ^èce est presque rare. Les dattiers le sont encore plus, et ils sont d'un rapport insignifiant. Quelques îles, cependant, en sont couronnées, et, réfléchi dans le miroir du fleuve, leur gracieux éventail agité par tous les vents n'est pas le moindre ornement de ces paysages africains.
Je ne fus pas peu frappé de la solitude qui régnait partout sur notre passage. Nous ne rencontrâmes, dans toute une semaine, que deux caravanes; encore toutes les deux étaient*elles fort peu considérables. L'une se composait d'oteciers turcs qui suivaient la môme direction que nous et qui nous témoignèrent le désir de faire route ensemble. Le nôtre était absolument contraire : nous connaissions par expérience l'indiscrétion de cette race de voyageurs ; nous doublâmes le pas pour les laisser derrière nous. La seconde caravane, composée d'Arabes, venait dans le sens opposé , et nous nous croisâmes avec elle par une chaleur affreuse ; on se salua poliment de part et d'autre en se donnant du salamaleik^ et l'on s'offrit de l'eau fraîche fort précieuse, je vous assure, sous ce soleil dévorant.
Voilà pour les rencontres étrangères. Quant aux naturels, on n'en voyait presque nulle part, malgré la proximité des villages; on eût dit un pays dépeuplé par la peste ou par la guerre. Traversant, au milieu du jour, un de ces villages , et môme un des plus grands, je n'y découvris pas un seul habitant. En vain le parcourus-je dans tous les sens ; toutes les portes étaient closes, et je dus renoncer à l'espoir de m'y procurer le lait quotidien sur lequel j'avais compté. Force fut donc de me rabattre sur l'eau fraîche de la zimzimie que je portais toujours accrochée à l'arçon de ma selle , et sur Vabri de
Mme Lafargue , dont je bénis une fois de plus la prévoyance hospitalière.
Nos chameaux étaient fort peu chargés; plusieurs même ne l'étaient pas du tout, et cela, grâce au nombre exagéré que nous en avait fait prendre à Berber le Cheik-el-Atmôur. Nous aurions , par conséquent, pu marcher très-vite. Nous marchions, au contraire, très-lentement, et à toutes petites journées, sous prétexte qu'il fallait ménager les forces des animaux et les nôtres pour le passage de ce fameux Désert-sans-Eau, qu'on faisait miroiter à nos yeux comme quelque chose de formidable. On partait tard, on campait tôt, on se donnait du bon temps. Comme je n'étais nullement pressé , que rien ne me rappelait au Caire à jour fixe , cette manière paresseuse de voyager ne me déplaisait pas trop, et je la trouvais en somme fort agréable. Elle me permettait de prolonger tout à mon aise mes chères haltes de l'après-midi , à l'ombre des doums. On n'atteignit Abou-Hamed qu'à la fin du septième jour , tandis qu'on aurait pu commodément y arriver le quatrième. En mettant pied à terre , je m'aperçus que le nègre Saïd , que j'ai nommé précédemment et qui était attaché à mon service particulier , avait oublié à la dernière station un petit sac de voyage qu'il portait en bandoulière, et qui renfermait sous clef divers objets à mon usage impossibles à remplacer dans le pays ;
plus, avec d'autres papiers de quelque prix, le reçu des cinquante guinées par moi prêtées à mon compagnon de voyage à notre départ de Kharloum.
Saîd se rappelait avoir laissé le sac en question pendu aux branches d'un palmier. Les passants étant rares dans ces solitudes, il y avait grande chance de retrouver l'objet égaré en l'allant chercher immédiatement; l'oublieux serviteur, étant reparti sur-le-champ, le rapporta, en eCFet, au milieu de la nuit, à ma grande satisfaction : car la perte du reçu plus haut mentionné m'eût jeté dans un grand embarras , comme on le verra par la suite.
LE KABIR.
Âbou-Hamed est sous rinvocation d'un saint musulman qui y est enterré et lui donne son nom. Les vrais croyants ne manquent jamais de se recommander à lui ayant d'entreprendre la redoutable traversée de rAtmour-Belâ-Ma, et les marchands déposent sur son tombeau , où ils les retrouvent à leur retour, les objets qu'ils ne peuvent emporter. Fort insignifiant par lui-même, ce village doit une certaine importance à sa position. Gomme il est situé au point où le Nil revient sur lui-même au sud-ouest pour décrire la grande courbe d'Amboucol, c'est ici que les caravanes quittent le Nil, et font leurs derniers préparatife pour le passage du désert. Il est pourvu à cet efifet d'un khan beaucoup plus spacieux que tous les autres , même assez commode , et dont nous prîmes possession dès notre arrivée, en vertu du droit de pre-
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mier occapant. Noas y installâmes tout notre monde ainsi que nos bagages, et Gasparo s'établit avec ses fourneaux dans une cuisine qui s*y trouvait ; mais je persistai pour ma part à coucher sous ma tente, ne trouvant que là solitude et liberté. ' Les environs d'Abou-Hamed , en descendant le Nil , sont couverts d'une immense quantité de doums, et ces doums sont peuplés de singes dont on s'empare par le procédé suivant : on met le feu aux arbres où ils gambadent joyeusement, et , dès qu'ils sont à terre , chassés par tes flammes, on leur lance des chiens qui les poursuivent, les harcèlent , les épuisent et finissent par les happer. Ces chiens » dont je n'ai pas encore eu l'occasion de parler, sont des lévriers jaunes dressés à chasser la gazelle, et dont la race est très-estimée. Ce sont des animaux de prix, et, malgré la répugnance des mahométans pour l'espèce canine, ils se payent très-cher. L'antiquité n'en faisait pas moins de cas : la preuve en est dans un bas-relief de l'un des quatre temples pharaoniques d'Ibrim en Basse- Nubie : un prince nommé Osorsaté , gouverneur de cette province, offre ai^ roi Aménophis II, successeur de Mœris , des présents parmi lesquels se trouvent des lévriers tout pareils à ceux d'aujourd'hui.
En continuant à suivre le Nil on atteint, après un jour ou deux , les confins du Pays de RobatAt , et l'on entre dans celui de Monassir, où se voient
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encore , à ce qu'on affirme, les vestiges d'églises chrétiennes : car la Nubie reconnaissait la loi de TÉvangile avant que Mahomet y eût détrôné le Christ. On y rencontre aussi les restes de plusieurs forts bâtis en pierre par les cheiks du pays , pour leur défense personnelle plus encore que pour celle de leur tribu. En suivant toujours le Nil, on arrive , après huit autres journées de marche , au mont Barkal , situé au 19« degré , et célèbre par les immenses ruines semées alentour. Celles-là sont d'une tout autre nature et d'une époque bien antérieure : ce sont d'abord des pyramides semblables à celles d'Assour,et peu différentes de celles de Sakara, des portiques, des autels sculptés, des hypogées, des pylônes , plusieurs temples , et daus le nombre un Typhonium monumental , où les attributs du dieu "malfaisant auquel il est<;onsacré (on sait que Typhon était le Satan des Égyptiens) sont visibles encore après tant de siècles.
A proximité de ces ruines se trouvent une montagne, une île et un village qui tous les trois portent le nom de Méraoui. Des voyageurs , trompés par la ressemblance de ce nom avec celui deïléroé, ont vudans ces ruines celles de l'illustre capitale de l'Ethiopie. C'est une erreur. Le site de Méroé est parfaitement déterminé parles anciens, notamment par Strabon. L'île sacrée où elle était bâtie et à qui elle avait donné son nom n'a aucun rapport avec
180 LE KABIR.
le Site du mont Barkal, puisque, au dire unanime de l'antiquité, cette île était formée par rAstaboras et TAstapus , l'Atbara et le Fleuve-Bleu des modernes. Des chapiteaux grecs et romains, reconnaissablés parmi les ruines du mont Barkal, prouveraient seuls par leur présence que Héroé n'était point là, puisque les Grecs ni les Romains n'ont jamais occupé cette invincible cité. Il est à peu près certain que c'était ici l'emplacement de Napata, une colonie de Méroé où pénétrèrent en effet les armées romaines commandées par Petronius, et qui n'allèrent jamais au delà. Des antiquaires de bonne volonté ont vu même dans Robatât une corruption de Napata. Et quant au nom de Héraoui, qui a égaré des voyageurs mal informés , ce nom , et d'autres semblables, tels que Méré, Méri, Hérouk, où le radical Méroé est évident, se retrouvent sur plusieurs points de la Nubie fort éloignés les uns des autres. J'ai vu moi-même sur la route d'Abou-Hamed , et à peu de distance de ce village , un vaste bloc isolé de quartz blanc, qui a reçu des indigènes le nom d'Adjar-Méroueh. Que prouve la similitude ou l'analogie de ces diverses appellations appliquées à des objets de nature si différente? Que le grand nom de Méroé, transmis de génération en génération, s'est perpétué dans la mémoire des hommes, même des sauvages , et que , représentant à leurs yeux par tradition quelque chose d'extraordinaire,
LE KABIA. Jl8i
ils l'appliquent indistinctement à tous les objets qui frappent fortement leurs, sens, quelle qu'en soit la nature, rocher, île ou montagne, rendant hommage ainsi , sans le savoir , à une civUisation dont ils ignorent jusqu'à l'existence.
Revenons à Abou-Hamed.
Le caravansérail de ce village est bâti à l'extrême bord du Nil, qui dans, les grandes crues doit en baigner le pied. Quoique nos gens l'eussent approprié autant qu'il pouvait l'être , je ne m'y tenais guère , excepté aux heures de^la forte chaleur. Je passais tout le reste du temps en plein air, et, cou* ché sur un angareb , j'aimais à suivre du regard le fleuve qui fuyait à mes pieds. Il n'est pas trèslarge en cet endroit, parce que la longue île de Mokrat le divise en deux; mais la riche végétation de cette île ajoute à la beauté de la perspective. Les eaux courantes ont un attrait si puissant que je restais là des heuces entières à les contempler, et ces longues contemplations jetaient mon âme dans d'ineffables rêveries. Je n'avais jamais si bien compris la ballade allemande du Roi des Aunes, et la ballade plus charmante encore des Grecs :
Jadis Glaucus, épris de Tonde , A son appel mélodieux Disparut dans la mer profonde Où l'attendaient Toubli du monde Et la félicité des dieux.
181 LE KAMR.
Et puis la Yue du fleuve-roi û*a rien de monotone: son aspect change à chaque heure du jour; réfl^ chissant toutes les teintes , toutes les phases de la lumière, il varie comme elle, reyèt successivement toutes les couleurs du prisme. Noir la nuit, comme rabime,et tout scintillant des étoiles du ilrmamait, il se déroule conune un long drap mortuaire semé de larmes d'argent. A l'aube , il sort peu à peu des ténèbres : d'abord d'un gris perlé, il prend bientM les tons rosés de l'aurore ; puis embrasé tout d'mi coup par le soleil levant , il s'éteint par degrés et passe insensiblement, à mesure que le soleil s'élève, du rouge à l'azur. Mais cet azur, tantôt plus foncé, tantôt plus pâle , suivant la réfraction de la lumière, n'est point toujours le même , et représente tour à tour l'indigo , le saphir, la turquoise. A midi , c'est l'opale mate et laiteuse , sans chatoiements , sans reflets. Plus tard le bleu réparait avec toutes ses nuances. Puis enfin, quand l'horizon est incendié par le couchant, le fleuve s'incendie comme le ciel, et, au lieu d'eau, roule du feu.
On demeura deux jours et plus à Abou-Hamed , tant pour laisser reposer les chameaux, qui cependant n'étaient guère fatigués , que pour leur donner le temps de boire tout leiir soûl dans le Nil , où ils passaient des heures entières ; ils s'en donnaient pour trois jours, les pauvres bêtes devant marcher tout ce temps sans voir seulement une goutte d'eau.
LE KâBIR. M3
On m'a demandé quelquefois pourquoi l'on tfeti portait pas pour eux comme pour les hommes. Ceux qui m'ont fait cette question ne se figurent pas la prodigieuse quantité d'eau que les chameaux en- *^ gloutissent en une fois ; ce n'est pas une outre , dix
■ outres, vingt outres qu'il faudrait emporter, mais
■ un fleuve tout entier; en sorte que dix chameaux f suffiraient à peine pour transporter la ration d'un
'^ seul: or ces dix chameaux devant boire aussi, et la proportion décuplant en raison du nombre des têtes, on aurait pour résultat un chiffre impossible.
Le Cheik-du-Désert nous avait fait prendre à Berber, ainsi que je l'ai déjà dit, quatorze chameaux, qui, avec les deux dromadaires à nous appartenant, plus un dont l'Anglais avait, je ne sais trop pourquoi, fait l'acquisition à Kassala, portaient notre caravane à dix-sept bêtes, nombre exorbitant, vu notre peu de bagages et de provisions. Le cheik d'Abou-Hamed , mandataire et subordonné de celui de Berber, jugea dans sa sagesse qu'il était indispensable d'augmenter encore ce nombre, et parla de l'élever à vingt-deux. Il en fallait, à l'entendre, au moins deux pour lé transport du dourah destiné à nourrir les^ animaux pendant la traversée du désert, puisqu'on n'y trouve absolument rien ; mais cela ne nous regardait point : c'est aux chameliers à nourrir leurs chameaux , et le transport de leur
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nourriture est leur affaire. En second lieu , disaitil, ce n'était pas trop de deux chameaux de plos pour l'énorme quantité d'eau nécessaire à la caravane jusqu'à Korosko , c'est-à-dire pendaot huit jours. On trouve bien, ajoutait-il, un puits i moitié chemin; mais l'eau en est saumàtre et ne peut servir qu'aux animaux. Enfin chaque chameau ne devait être que très-peu chargé, attendu qu'ils doivent aller grand train, qu'il en meurt toujours en route, et que dans ce cas la chai|e des morts se répartit entre les survivants : ori fallait tout prévoir, et un chameau de rechange étaii une bonne précaution.
Nous répondîmes au cheik que toutes ces questions avaient été déjà discutées, débattues, résolues à Berber avec son supérieur, et que le nombre de chameaux jugé par lui nécessaire ne devait pas être dépassé. A quoi le cheik répliqua que sa responsabilité était engagée; que, s'il nous arrivait mal' heur on s'en prendrait à lui, et qu'après tout, a qu'il en disait n'était que dans l'intérêt de notR propre sûreté. Une altercation assez vive éclata à ce propos, et, de guerre lasse, on transigea : il fat convenu que nous prendrions trois chameaux de plus ; ce qui, indépendamment de l'abus, constituai pour le cheik une somme assez ronde ; car vous pensez bien que ni lui ni son collègue de Berber ne sont désintéressés dans la question. Décidément oa
LE KABIR. i85
approchait des pays civilisés, et l'art d'exploiter les voyageurs a fait de grands progrès en Nubie , sous l'administration turco-égyplienne.
Cet incident m'avait fort mécontenté; mais en voici un plus désagréable encore. Le Cheik-el-Atmour t nous avait donné deux guides, ou kabirs, dont l'un, I d'un ordre subalterne, éiaii commis à la conduite 5 spéciale, de la caravane, tandis que l'autre, un personnage, un monsieur, comme on dirait en Europe, était particulièrement attaché à notre personne, dont il ne devait jamais s'éloigner, surtout pendant la traversée du désert. Il portait un beau turban de mousseline blanche, une robe bleu de ciel, et I voyageait sur son propre dromadaire, dont nous j avions naturellement payé le loyer comme celui de jj son maître, lequel répondait au nom de Beschir. Or, j ce monsieur Beschir s'était montré dès le début peu 5^ complaisant, pour ne pas dire maussade. Rogue, ( infatué de lui-même et de son importance de kabir, il malmenait nos gens et nous contrariait nousmêmes en toutes choses. Une fois entre autres il eut une violente prise avec l'Anglais, qui, j'en dois convenir, avait le talent de se faire des affaires avec tout le monde ; mais dans l'espèce il avait raison quant au fond : le kabir était dans son tort; il l'aggrava encore par son emportement, et s'oublia jusqu'à nous traiter de race de chrétiens, absolument comme s'il avait dit race de chiens.
ige LE KÀBIR.
Une telle insolence n'était pas tolérable. Nous résolûmes de nous défaire de ce drôle, tout grand seigneur qu'il élait, dès notre arrivée à Abou-*Hamed , et en effet nous portâmes plainte au cheik contre lui , déclarant que nous n'en voulions plus, et qu'il nous en fallait un autre. Le cheik nous promit satisfaction et nous assura qu'il allail nous trouver, à la place du délinquant, un guide dont nous n'aurions qu'à nous louer. Là-dessus monsieur Çeschir repartit immédiatement pour Berber. Comme il était payé d'avance, lui et sa bête, et qu'il ne rendit pas l'argent, bien entendu, c'était tout profit pour lui. Néanmoins, craignant qu'une tok au Caire nous ne lui fissions expier sa conduite par l'intermédiaire des consuls, il circonvint si adroitement l'Anglais, l'enjôla si bien, qu'il se fit donner par lui un certificat qui nous désarmait complètement. L'Anglais, qui parlait l'arabe, qui l'écrivait un peu et qui de plus aimait fort à se faire valoir, aura voulu, j'imagine, faire parade de son savoir en cette circonstance; le rusé kabir avait sans doute flairé son faible, et, le flattant au dernier moment, en avait habilement tiré parti. Il dut bien rire dans sa barbe, qu'il avait d'ailleurs fort belle, de ces vaniteux Européens dont on a si bon inarché.
La profession de kabir prend ici une certaine importance, en raison des difficultés, des dangers du voyage, et de la responsabilité qu'elle impose. Tout
LE KÀBIR. 187
le monde n'y est pas propre. Un bon kabîr doit être consommé dans la science des traces et des étoiles, lire, pour ainsi dire, le désert comme un livre, avoir assez de caractère, de résolution, pour se faire obéir des caravanes, assez de sang-froid pour ne s*émonvoir de rien, assez de courage et d'habileté pour juger les obstacles et pour en triompher. Leur autorité est absolue , et le salut commun , autant que la responsabilité assumée par eux, le veut ainsi. Qu'un membre de la caravane, un voyageur, se refuse à marcher, ils le font lier sur un chameau, c'est leur droit, et l'obligent à marcher malgré lui.
En cas de simoun, la position du kabir devient parfois terrible. S'il n'a pas le cœur à l'épreuve de ce redoutable fléau et la tête solide, il la perd au moment critique, et, démoralisées par son exemple, privées de toute direction, sans pilote sur une mer bouleversée, dont les vagues, je veux dire les sables, menacent de les engloutir, les caravanes périssent avec lui et par lui. Que si du coin de son feu quelque lecteur bien clos, bien abrité, criait à l'exagération, je lui répondrais par un fait, une catastrophe effroyable arrivée au mois de septembre 1855, dans un désert moins redoutable que l'Atmour- Belâ-Ma. Une caravane d'Ispahan, composée de cent soixante-quatorze chameaux, cent dix chevaux, et qui comptait cent vingt -un individus, hommes,
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femmes et enfants, fut assaillie un soir par le âmoun; le matin il ne restait de cette nombreuse armée que dix-neuf personuies et vingt-huit chameaux. Tout le reste avait péri dans la nuit. Allah kérim ! s'écria à la vue du désastre un vieil Arabe échappé à ki mort ; et ce cri de résignation fut Fanique oraison funèbre de tant de victimes endormies là dans les sables jusqu'au grand réveil des trépassés.
Les conversations d'Ahou-Hamed roulaient toutes sur des tragédies de cette nature y et dont le désert avait été le théâtre. C'étaient des marchands éga* j rés succombant à la fatigue, à la soif, et mourant i faute d'une goutte d'eau. C'étaient de pauvres enfants des deux sexes traînés en esclavage par les jellabs , et qui, épuisés de misère, abandonnés par leurs maîtres, laissés pour morts, avaient été dévorés par les hyènes. On parlait aussi d'une jeune fille enlevée par un ravisseur dont elle avait dédaigné l'amour, et qui l'avait poignardée au fond du désert On parlait encore d'un jeune Européen qui, s'étani écarté de la caravane, n'avait plus retrouvé sa route et avait disparu pour jamais dans rimmenîsité te sables. Ce dernier sinistre ne remontait qu'à qodques jours et donnait lieu à de nombreux commefr taires. On disait tout bas que la disparition de ee malheureux cachait im crime : une vengeance, selon les uns; un vol, selon les autres.
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Ces récits de mauvais augure sont évidemment calculés pour etfrayer le voyageur, peur enfler Fimportance des chameliers, des guides, et pour lui arracher des bakschischs. Ce double résultat était manqué totalement en ce qui me concernait. Je n'en reconnaissais pas moins la nécessité d*un bon kabir ; or, l'heure du départ approchait, et le kabir promis ne paraissait pas. Le cheik était très-aflalré : il allait et venait continuellement, comme un homme qui cherche sans trouver; il avait avec tout le inonde, et dans un argot qui nous les rendait à dessein inintelligibles, des colloques animés, violents parfois, et dont l'un se termina môme par une grêle de coups de poing octroyés par lui à son interlocuteur. Il était visiblement perplexe ; sa colère prouvait son embarras. Le nôtre, quoique moins appa- 'rent, n'en était pas moins réel. Nous avions signifié au cheik que nous ne partirions pas sans qu'il eût rempli sa promesse, dussions-nous demeurer quinze jours dans son village, sauf à le rendre responsable îuniairement de chaque jour de retard. Pourtant
lus voulions partir, et rien ne m'eût été plus désa- Ae que d'exécuter notre menace. Quinze jours -Hamedl... quelle extrémité! quel supplice I avait de quoi mourir d'ennui. Mieux valait courir loutes les chances et tous les dangers du désert. L'Anglais parlait de retourner seul à Berber et d'en ramener un nouveau guide.
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J'ai dit que nous en avions deux en quittant cette ville, le kabir en chef dont je viens de narrer l'histoire, et un kabir en sous-ordre avec lequel nous n'avions eu aucun rapport direct, mais qui s'était montré avec nos gens aussi poli, aussi doux, que Beschir avait été arrogant et grossier. Le départ da numéro im avait fait monter d'un cran le numéro deux, et de doublure le guide supplémentaire était * devenu chef d'emploi. L'ayant fait venir, nous nous convainquîmes, en causant avec lui, qu'il connaissait fort bien le désert, et l'avait traversé bien des fois. Il eût donc parfaitement suffi, et le cheik nom l'affirmait lui-même ; mais c'était pour nous ooe question d'amour-propre autant que de droit ; nous étions partis avec deux guides, nous en avions payé deux, et deux nous en vouUons avoir. Notre décla- 1 ration au cheik nous hait, à mon grand regret, je l'avoue, et j'étais prêt à adopter avec empressement toute combinaison qui, en sauvant l'honneur, eût levé nos arrêts volontaires.
Le cheik, avec sa finesse arabe, c'était un Arabe pur sang, se rendit nettement compte de la tion ; il vit du premier coup d'œil que notre de partir l'emportait sur celle d'obtenir et que, s'il parvenait à nous faire démarrer, ii porte par quel moyen, nous en serions si aisem fond, que nous nous garderions bien de revenir sur nos pas, quoi qu'il pût arriver. C'était la vérité. Il pa^
LE KAB1R. i9i
Lit de là pour nous jouer un tour de passe-passe dont le succès fut complet. Il vint nous dire que, malgré toutes ses recherches, il lui avait été impossible de trouver un kabir ; personne ne voulait partir. « Mais, continua-t-il, j'ai tellement à cœur de tenir mes engagements vis-à-vis de vous, et j'ai pour vous d'ailleurs Une si haute considération, que je me décide à abandonner mon poste, afin de vous accompagner inol-même en qualité de kabir, » Là-dessus il nous {aitta pour aller chez lui faire ses préparatifs, îîentôt après il revint monté sur son dromadaire, ivee une outre d*eau pour lui et un sac de dourah K)ur sa bête. Nous n'avions à faire aucune objecion, et, nos chameaux chargés, ce qui ne fut pas Long, nous partîmes immédiatement.
A peine avions -nous fait un mille, qu'un débat s'cnfiragea ou parut s'engager entre le cheik, qui marchait en tête de la caravane, et son dromadaire. Ija lutte continua quelque temps et prenait un caractère de plus en plus vif. Tout à coup l'animal partit comme un trait en emportant son cavalier, au bout de quelques minutes, tous deux dispaà nos yeux. Alors seulement je devinai la €t je me trouvais bien simple de ne l'avoir
is soupçonnée plus tôt. Le cheik avait atteint, \mr son stratagème, le double but qu'il s'était proposé : d'abord, il nous avait fait partir, premier point ; ensuite, il avait mis à couvert sa responsabi-
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lité : en cas de plainte de notre part, il pouTait répondre pour sa justification qu'il avait fait acte de bonne volonté, et qu'emporté malgré, lui par son dromadaire, il n'avait cédé qu'à une force majeure. Scapin n'aurait pas mieux fait
« Il reviendra au mogreb, » disait d'un air sournois le guide en second, qui était certainement de connivence avec le cheUi. Le mogreb arriva, et le cheik ne reparut point. Hais enfin nous étions . partis, et nous en étions si contents, en effet, que l'idée de retourner en arrière ne nous vint pas même à l'esprit. Monté en grade par la force des choses, le kabir suppléant devint kabir en titre , kabir unique , et prit , dès ce moment , avec beaucoup d'aplomb et plein d'une confiance qu'il nous inspira, la conduite de là caravane. Elle était au grand complet : nous avions, y compris nos trois dromadaires, vingt chameaux , dont six étaient chargés d'eau. Nous portions, tant pour nous et nos gens que pour les chameliers, auxquels pourtant nous ne devions rien, mais que par charité chrétienne nous avions l'habitude de nourrir, des vivres pour huit jours, notamment plusieurs moutons, sans compter les poulets. Tout cela réuni, et nos bagages par** dessus le marché, aurait fait à peine la charge de trois chameaux du Caire, lesquels portent jusqu'à huit quintaux, le double au moins de ce que portent ceux du haut Nil. J'ajoute que l'Anglais s'était
LE KABIR. 193
pourvu d'un chehrié^ longue cage en osier portée en travers par un chameau, et au fond de laquelle on étend un matelas pour dormir tout en marchant. Quand ces cages sont pour deux personnes, elles s'appellent chekdof. Couché pacifiquement dans la sienne , notre ami le léopard dormait tout ^e long du jour, comme un enfant dans son berceau.
ATMODR-BEU-MA.
Le désert n'avait rien de ncTaveau pour moi ; je Tavais, soit en Afrique, soit en Asie, déjà beaucoup pratiqué. Mais jusqu'alors j'avais joui de toute mon indépendance dans cet empire de la liberté, partant à mon heure, marchant à mon aise, m'arrêtant à mon gré, campant tous les soirs, prenant mon temps, en un mot, et suivant mon caprice sans que personne me pressât ni m'impos&t sa volonté. Ce n'est plus le cas ici. 11 faut aller vite, car les minutes sont comptées, marcher jour et nuit pour arriver à l'heure dite, sous peine de voir les chameaux décimés par la soif: or, comme les chameliers sont propriétaires des animaux qu'ils accompagnent, l'intérêt est un aiguillon qui les pousse et leur donne des ailes. Si indolents d'ordinaire, si paresseux, si prêts toujours à s'arrêter, à dormir, c'est à peine maintenant s'ils laissent au voyageur et s'ils
atmour-bëlA-ma. iW
prennent eux-mêmes le temps de respirer. Plus de haltes sous les palmiers, plus de rêveries au soleil couchant ou à la clarté des étoiles ; plus de contemplations nonchalantes; plus de repos; plus de loisirs ; il faut aller, aller toujours, sans trêve et sans merci. Cette hâte a quelque chose de fébrile. U semble qu'on soit, comme Ahasvérus, sous le coup d*mie fatalité implacable qui vous crie aux oreilles du matin au soir et du soir au matin : « Marche, marche, marche ! »
On n'est pas sorti d'Abou-Hamed qu'on est déjà en plein désert; et quel désert! Soit préoccupation d'esprit, soit divination instinctive, on sent en y posant le pied qu'on entre dan» le séjour de la mort. Dès le seuil de ce formidable empire, toute vie cesse, et je ne sais quelle vague inquiétude vous serre le cœur dès les premiers pas. Les chameliers eux-mêmes, tout aguerris qu'ils sont par l'habitude, ne sont pas inaccessibles à cette morne impression: s'ils chantent, leur voix s'éteint par degrés ; les conversations tombent ; le silence, un silence solennel, s'établit comme par enchantement, et cette longue file d'hommes et d'animaux, qu'on appelle une caravane, s'avance à pas muets, comme si elle voulait passer inaperçue en dissimulant sa présence, et qu'elle craignît d'éveiller par le bruit de sa marche les redoutables génies qui régnent dans ces solitudes.
196 ATMOUR-BELA-MA..
Partis le premier juin, à une heure après midi, on marcha d'une traite jusqu'après le coucher du soleil; alors seulement on s'arrêta, non pour camper, mais pour distribuer aux chameaux leur ration de dourah. Nos dromadaires prenaient la leur sur une natte, mais non pas au même tas ; chacun avait sa part devant lui. Le mien était si yorace, qu'il empiétait toujours sur celle des autres, si bien qu'on fut obligé de le faire manger seul. Les animaux avaient à peine soupe, qu'on se remit en route, et l'on marcha d'une seconde traite jusqu'à deux heures après minuit. On dormit par lerre jusqu'à l'aube, une heure tout au plus, car on était dans les plus grands jours, et l'aube est matinale dans cette saison.
Après six heures de marche , c'est-à-dire à neuf heures, on s'arrêta de nouveau, mais cette fois pour plus longtemps ; quelque repos était indispensable aux animaux; la chaleur était terrible : j'ignore quel degré le thermomètre aurait marqué à l'ombre, vu qu'il n'y avait d'ombre nulle part ; mais au soleil il en marquait cinquante-sept centigrades. Je fis dresser ma tente, dans l'espérance d'y trouver un peu de fraîcheur ; vain espoir : il y faisait encore plus chaud qu'à l'air libre. Les chameaux étaient haletants ; les chameliers dormaient dans le sable brûlant, et Tinfortuné Gasparo, courbé sur ses fourneaux ardents, procédait au dîner : car on ne devait plus s'arrêter de la journée, et il fallait manger en ce moment
ATMOUR-BELÂ-MA. ^97
SOUS peine de ne pas manger du tout. Une telle halte était une fatigue bien plutôt qu'un repos.
Elle se prolongea jusqu'à midi, heure à laquelle la caravane se remit en marche pour ne s'arrêter qu'à minuit. On dormit par terre ce soir-là, comme la veille, jusqu'au point du jour ; mais cette nuit fut signalée par un accident qui pouvait avoir des suites mortelles. Un vent chaud, véritable simoun, s'était levé pendant notre bien court sommeil et avait tari nos outres. Quelle fut, au réveil, notre consternation l Des cinquante que nous avions emportées d'Abou-Hamed, et dont cinq ou six seulement avaient été bues, il n'en reirtait que sept pleines ; toutes les autres, c'est-à-dire trente-sept, avaient été presque entièrement desséchées par l'évaporation, et nous n'étions guère qu'au début du voyage. Heureusement que nos deux barils étaient intacts; et combien ne dûmes-nous pas nous féliciter de nous en être munis au Caire ! Ainsi furent déjoués tous les calculs de notre prévoyance. Il ne nous restait plus qu'à rationner tout le monde et à nou$ rationner nous-mêmes tout les premiers, pour donner l'exemple. Mais comme ici-bas le malheur des uns fait le bonheur des autres, les chameaux qui portaient l'eau furent allégés d'autant, et se congratulèrent sans doute mutuellement de ce funeste incident.
La journée suivante fut la répétition de la précé-
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dente, si ce tfest que la chaleur était encore pins intense, si c'est possible, le soleil plus dévorant : cl n'avoir pas d'eau pour boire à sa soif! Les malheureux chameliers, qui, selon leur invariable coutume, allaient à pied devant leurs bêtes, étaient les plus à plaindre. La sueur ruisselait de leiu* visage, de tous leurs membres; leur corps, entièremeut nu, semblait fondre au soleil. Habitués à boire presque autant que leurs chameaux, ils étaient réduits à la part congrue ; ce qui était pour eux la plus dure de toutes les privations. Telle est l'imprévoyance de ces enfants de la nature, et ils ont sur eux-mêmes si peu d'empire, que, pour peu qu'on les eût laissés faire, ils auraient consommé en un jourle peu d'eau qui nous restait pour six. Us tentèrent bien de nous en voler; mais nos deux barils étaient soigneusement fermés à clef, et l'on faisait bonne garde autour des outres. Les pistolets et les carabines dont nos gens étalent armés ne furent pas inutiles en cette circonstance, ne fût-ce qu'à titre de porte-respect.
A neuf heures, on s'arrêta. Je fis dresser ma tente pour essayer d'y dormir ; mais ne dormant jamais le jour, je n'y pus réussir, quoique je ne fusse assurément pas saturé de sommeil. Cette station fut très-pénible, et le souvenir en est tel encore pour moi après plus de trois ans. Pai chaud rien qu'en y pensant. Certes, je ne crains pas la chaleur, je la
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recherche au contraire, je l'aime, et mes preuves étaient faites à cet égard. Cette fois, pourtant, la dose était un peu forte : la veille le thermomètre avait marqué 67 degrés; il en marquait alors 60, et cette chaleur excessive était encore augmentée par la réverbération d'un sable incandescent, qui, en pénétrant dans mes chaussures, me brûlait les pieds à travers mes bas. Tout ce qu'on touchait brûlait les doigts comme du fer chauffé au feu, et, si loin que pût s'étendre la vue, on ne découvrait pas un arbre, pas un rocher où chercher im abri. Il fallait, bon gré mai gré, rôtir au soleil; car l'air étouffé des tentes était encore plus as<* phyxiant que l'air extérieun
Le supplice du pauvre Gasparo commença ; c'en était vraiment un que de faire la cuisine sotis une pareille température, et Dante aurait pu le placer dans son Enfer. Si j'avais été seul, je ne me serais pas montré bien exigeant ; mais l'Anglais n'entendait pas de cette oreille-là. Si on ne lui avait pai^ servi tous les jours un dîner dansles règles, il se fût regardé comme un voyageur déshonoré. On dîna donc à midi comme dînaient nos pères, et l'on but une bouteille de bourgogne rafraîchie au moyen d'une serviette mouillée. Après le dessert on repartit. Il pouvait être une heure. Je ne dis rien, parce que je n'ai rien à en dire, de la fin de cette journée lorride. La chaleur augmentait d'heure en heure,
SOO ATMOUR-BELÂ-MA.
bien loin de diminuer ; au soleil concbant elle était écrasante, et les malheureux chameaux n'avaient pas bu depuis trois jours et deux nuits. Mais enfin leur épreuve touchait à son terme. Après une nuit passée comme les deux précédentes, on arriva, le lendemain 4, à dix heures du matin, au puits Bir- Hourrad, creusé par la nature juste à moitié chemin d'Abou-Hamed à Korosko.
Nous avions donc accompli la moitié du voyage, et cela en trois jours et trois nuits, sur lesquels nous avions marché cinquante-deux heures ; ce qui faisait pour chaque vingt-quatre heures cinq à six heures de repos, si l'on peut donner ce nom aux haltes plus fatigantes que réparatriceis dont on vient de lire la description. J'avais eu peur, au départ, d'être pris en route par un de ces sommeils irrésistibles dont rien ne peut triompher, et je comptais, dans ce cas, me faire attacher sur mon dromadaire. Mais j'en fus quitte pour la peur : je restai fort éveillé "et j'arrivai très-peu las. L'Anglais, qui avait eu la même appréhension que moi, s'était, comme je l'ai dit plus haut, muni d'un chébrié, pour dormir en route. Mais cette précaution lui fut inutile : l'allure du chameau imprime à ce grossier palanquin un tangage insupportable, qui, combiné avec un^ roulis non moins violent, chasse le sommeil bien loin. Chameaux et chameUers se précipitèrent au puits avec l'impétuosité, la fureur d'une soif inex-
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tinguible. Tandis qu'ils boivent à long traits cette eau réputée cependant saumâtre, et que nos gens dressent les tentes, retournons-nous un instant et jetons un regard rétrospectif sur les cinquante lieues que nous venons de parcourir si lestement.
Ce magnifique désert est TAtmour africain dans toute la force du mot : du sable, encore du sable, toujours du sable; pas un arbre, pas un arbuste, pas une herbe ; aucune trace de végétation ; c'est la stérilité dans ce qu'elle a de plus nu, de plus aride, la désolation de la désolation. En vain l'on avance, rien ne change autour de soi ; la nature est toujours, est partout la même, inflexiblement la môme ; il semble qu'on demeure immobile, cloué par un charme à la même place durant des jours entiers. Cette mer sablonneuse n'a, comme la vraie mer, d'autres limites que le ciel avec lequel elle s'unit et se confond à l'horizon. Sauf quelques ondulations, quelques rugosités du sol, on marche constamment en plaine, et celte plaine éternelle, qui semble toujours promettre autre chose, s'étend, s'étend sans cesse à mesure qu'on avance, et déroule à l'infini sa nappe argentée. De loin en loin cependant apparaissent quelques montagnes comme des îles au sein de l'Océan , mais dans un si grand éloignement qu'on se demande , à la vue de ces formes bleuâtres et vaporeuses , si ce ne sont pas des nuages qu'un coup de vent va dissiper.
202 ATHOUR-BELA-HA.
Chaque soir, avant de se plonger dans les sables d'où il a surgi le matin , le soleil les embrase de ses laves ardentes , et Von marche alors dans un champ de feu. Mais ces flammes s'éteignent Yite. Le crépuscule est plus court encore, et la nuit vient bientôt changer la scène du ciel et la face du désert. Au globe ardent, implacable, qui incendie la terre, à cet azur du jour non moins implacable, et que Texcès de la chaleur fait souvent pâlir, succède ce bleu sombre, émaillé d'étoiles dont l'éclat incomparable est le privilège, la gloire des tropiques. On le contemple chaque nuit, et chaque nuit sa splendeur étonne et ravit comme un spectacle nouveau. Le regard ni l'esprit ne peuvent s'en lasser. Les œuvres de Dieu sont seules capables d'inspirer cette admiration toujours renaissante, parce qu'elles sont infinies et parfaites ; les œuvres de l'homme, au contraire, sont si limitées, si incomplètes, qu'elles n'inspirent à la longue qu'indifférence et satiété.
Le désert prend la nuit un aspect plus solennel: je ne sais quel mystère et quel vague effroi planent sur lui avec l'obscurité ; elle est partout sinistre , mais nulle part autant que dans ces solitudes où règne l'inconnu. On s'y Uvre alors malgré soi à un calcul de probabilités qui n'offre que des chances contraires. On rêve des pièges à chaque pas; on crée des dangers qui n'existent point; mille ennemis fantastiques se dressent dans l'ombre
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comme des spectres, et une anxiété sans cause succède à la plus complète sécurité : car l'imagination est bien plus émue de ce qu'on ne fait que craindre ou pressentir, que de ce qu'on touche et qu'on voit. On comprend à cette heure funèbre que le superstitieux Africain peuple le désert d'esprits invisibles, et Ton se surprend à partager sa superstition. Il n'est pas jusqu'aux animaux qui n'éprouvent eux-mêmes, en l'absence du jour, une sourde inquiétude. Aussi la caravane, dont je ne me séparais guère, marchait-elle , la nuit, à rangs plus serrés, d'un pas plus rapide , et avec une sorte de recueillement. La lune, alors à son premier croissant, versait sur nous ses clartés douteuses. Le silence était profond et troublé seulement , à de longs intervalles, par le rugissement des bêtes féroces qui rôdaient dans les ténèbres.
L'innombrable quantité de chameaux morts dont la route est littéralement jonchée dans tout son parcours, prouve à quel point elle est pénible et funeste à ces patients maityrs du désert : quand leurs forces sont tout à fait épuisées, ils s'abattent pour ne plus se relever, et, aussitôt abandonnés que tombés, la faim achève ce que la fatigue et la soif ont commencé. Leurs misérables dépouilles à demi dévorées par les carnassiers, les unes de la veille ou du jour même, les autres déjà blanchies par le soleil, gisent sur le sable qui les recouvre peu à peu comme un linceul,
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et forment une voie mortuaire dont chaque étape et presque chaque pas sont marqués par un cadavre. On n'aurait, en cas d'incertitude, qu'à suivre ces tristes jalons pour ne pas s'égarer. Ainsi l'on peut dire sans figure que ces doux et prédeux animaux dévoués au service de l'homme, qui s'en montre trop peu reconnaissant, le servent encore après leur mort et par leur mort.
On ne fit, dans les cinquante lieues qui séparent Abou-Hamed du Bir-Mourrad , qu'une seule rencontre : ce fut une caravane de déportés arrachés violemment à leurs foyers , et que la cruelle politique d'Abbas envoyait vivre , je veux dire mourir, aux mines duFazogl. Tous étaient Égyptiens, et la plupart cheiiis de villages ou même de tribus. Leur crime était sans doute d'avoir inspiré des soupçons à ce Turc ombrageux. I^e nombre des chameaux étant insuffisant , plusieurs de ces malheureux allaient à pied , et tous avaient les fers aux mains* Usés, déchirés par le voyage, leurs habits tombaient en lambeaux et couvraient à peine leur nudité. Il y en avait de tout âge : ceux-ci dans toute la force de la jeunesse ; ceux-là déjà courbés sous le poids des années ; l'un de ces derniers, patriarche à barbe blanche, était si débile, si exténué, qu'il semblait prêt à rendre le dernier soupir, et il l'aura certainement rendu ayant la fin du trajet. L'extrême vieillesse de la victime
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aurait dû désarmer son bourreau; mais Abbas était sans pitié.
Ce lamentable troupeau était conduit par des Amantes , soldatesque effrénée qui avait seule la confiance d' Abbas, et la méritait par son impudent mépris de toutes les lois divines et humaines. Exécuteurs impitoyables des cruautés du maître et les raffinant par les leurs, ces cupides sbires commençaient par dépouHler les patients du dernier para; -puis, spéculant en route sur leur misère, ils ne leur donnaient, pour s'en attribuer le prix, qu'une nourriture insuffisante, tout juste ce qu'il fallait pour qu'ils ne périssent pas de faim : encore n'a- ^aient-ils pas grand souci de leur vie et s'inquié- ^ent-ils peu que les privations les décimassent. U ^u restait toujours assez. Qu'on juge du sort de ces :iifortunés, livrés durant un pareil voyage à la merci Se pareils mercenaires. Deux de ces bachi-bouzouks, bien digues de leur mauvaise renommée, ayant été i:^hargés par le vice -roi de conduire du Caire à Xhartoum un proscrit de quelque importance, avec ordre exprès de rie le quitter ni mort ni vif, et ce malheureux étant tombé malade en route , ils l'achevèrent pour n'avoir pas la peine de le soigner ; après quoi ils lui coupèrent la tête, la salèrent poiur k conserver, et, revenant sur leurs pas, la portèrent au moderne Pharaon, qui les récompensa de ^ur ponctualité.
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Cette lugubre caravane marchait dans un silence profond , comme un convoi funèbre. Pas un murmure, pas une plainte ne s'échappait des lèvres des condamnés. Cette résignation stolque, particulière aux orientaux 9 aux musulmans surtout » a fait sur moi toujours une grande impression, et je n'en ai jamais été témoin sans en être touché. Non^-seolement ils ne blasphèment pas contre leurs persécuteurs, leurs bourreaux; c'est à peine s'ils leoren veulent , car ils ne sont à leurs yeux que les iustroments d'une volonté supérieure, le bras de la fatalité. C'était écrit !... ce mot, qui est tout un dogme, hs apaise , les désarme » leur fait prendre en patience la destinée la plus cruelle. Il y a une force d'âme incontestable dans cette résignation, de quelque source qu'elle émane, et les mahométans sont en cela beaucoup plus chrétiens que les chrétiens: leur soumission aux décrets de la Providence peut servir de leçon aux disciples du Nazaréen, qui , sur ce point, imitent peu l'exemple des infidèles. J'eus dofic , en cette triste circonstance, une nouvelle occasion d'admirer le stoïcisme oriental. J*adressai, en passant, un salut sympathique à ces martyrs silencieux et résignés ; ils me le rendirent tous avec une extrême politesse, et je gardai de cette morne rencontre une impression pénible tout le reste du jour.
Le Bir-Mourrad, où il est temps enfin de revenir, est situé dans une large vallée, bordée des deux côtés
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de moTilagncs absolument nues et d'une aridité effrayante. Je n'ai pas besoin d'ajouter que le fond de la vallée n'est pas moins aride , et que le sable la couvre entièrement. J'ai eu déjà Toccasion de dire que , pour abreuver les troupeaux, on creuse autour des puits des espèces d'auges qu'on remplit d'eau tirée à force de bras des entrailles de la terre. Ainsi firent les chameliers pour étancher la soif ardente de leurs chameaux. Ce puits est évidemment calomnié : j'ai bu de cette eau qu'on dit imbuvable , et ne l'ai trouvée désagréable ni au goût ni à l'œil ; elle est parfaitement claire , et sa saveur n'a rien de suspect. Je recommandai à Gasparo, établi avec ses fourneaux sous la saillie d'un rocher , de s'en servir pour ftiire la cuisine afin de ménager nos barils , pleins encore de l'excellente eau du Nil ; sur quoi les chameliers et l'Anglais après eux déclarèrent qu'étant saumâtre elle ne bouillirait pas ; l'événement prouva le contraire, et je compris alors que la mauvaise réputation faite à ce puits était une rouerie des cheiks et des chameliers, intéressés à ce qu'on emporte le plus d'eau possible , afin de louer aux voyageurs un nombre de chameaux plus considérable.
Près du puits est un hangar en paille où sont remisés deux ou trois dromadaires de rechange, destinés au courrier qui porte les lettres de Khartoum au Caire, une ou deux fois par semaine. Nos
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tentes furent dressées à quelque distance, assez loin du puits pour que nous ne fussions incommodés ni par les chameaux ni par les chameliers. Elles éUdent en plein soleil , car où trouver de Fombre ? et h journée était aussi chaude que les précédentes. Nous n'en avions pas moins demandé au kabir on repos de vingt-quatre heures, plus nécessaire encore aux animaux qu*à nous-mêmes. Beschir, de maussade mémoire, l'eût certainement refusé , ne fût-ce que pour nous contrarier, et force eût été sans doute de le prendre d'autorité. Son remplaçant, devenu à son tour un personnage , mais dont Tbomeur était beaucoup plus maniable , s'empressa de condescendre à notre désir : ainsi en avait-il agi durant le voyage , toujours prêt à nous être agréa-
ble, à faire preuve de zèle et d'obligeance; ce qui ne l'avait pas empêché , soit dit à sa louange, de remplir fort bien ses fonctions et de conduire parfaitement la caravane. Je lui en témoignai ma satisfaction , et il ne s'en montra dans la suite qœ plus attentif et plus complaisant. La plupart des hommes se mettent vite à la hauteur de leur position , et plus ils assument de responsabilité], plus aussi ils déploient d'ordinaire d'énergie et de capacité. Que de commis médiocres feraient d'excellents chefs !
Les vingt-quatre heures passées au Puits-Monrrad ne furent signalées par aucun événement, et
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aucune caravane ne vint peupler en même lempsque nous cette austère solitude. Je n'ai donc rien à raconter. Je dirai seulement, puisque la relation d'un voyage du genre de celui-ci est presque une confession, que nous commîmes là le péché de gourmandise. Nous fîmes aussi bonne chère que le lieu le comportait; Gasparo développa tousses talents, et je lui sus particulièrement gré d'une soupe au kari trèsaccentuée, et que je recommande comme un spécifique excellent contre les langueurs de l'appétit dans ces climats brûlants. Nos gens ne furent pas moins bien traités , et nous donnâmes aux chameliers un des moutons qui nous accompagnaient. Le léopard, dont ce n'était pas le jour (j'ai dit plus haut qu'il ne mangeait que de deux jours Fun), resta seul en dehors de la fête : insensible à nos festius de Balthazar et aux prodigalités de cette journée sardanapalesque ,* il jouit, en revanche» et par forme de compensation» d'une liberté complète. Il en usa en faisant une longue promenade aux environs» mais, soit qu'il trouvât peu de plaisir dans la solitude, soit que le soleil lui parût trop chaud» il revint bientôt se coucher à l'ombre des tentes pour ne les plus quitter.
La nuit vint jeter enfin son voile sur les excès de Ja journée ; et je pus cette fois dormir tout mon content» ce que je n'avais pas fait depuis trois nuits. Mon sommeil fut pourtant troublé. Les hyènes
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qui, le jour 9 n'aTaiept point fait acte de présence, sortirent de leurs tanières à Theure des ténèbres, et se donnèrent rendez-vous autour du camp. Nom devions à nos moutons et à nos poulets cette visite incommode : c'étaient eux qui attiraient de toutes parts ces faméliques convives. Déçues dans leur espoir et tenues à distance par les sentineQes qui k relevaient d'heure en heure, ces horribles bétel poussèrent toute la npit autour de nous des huri^ ments épouvantables. L'une même, plus afiBiAie que les autres ou plus audacieuse, poussa rimpii" dence jusqu'à passer son museau sous ma .tente. Je sentis tout près de mon visage son souffle haletant. Je n'eus qu'à me lever brusquement et à me montrer à la porte pour mettre en fuite ce lAche et insolent ennemi. La nuit se passa sans autre aven» ture. Le matin, on remplit autant d'outrés qu'il en fallait pour la fin du voyage : car, nonobstant h qualité prétendue saumâtre de l'eau du cru, mn exemple avait encouragé tout le monde, et personne ne fit plus aucune difficulté pour en boire. H était midi quand on partit. On avait fait cinquante lieues; il en restait à faire autant , et il fallait exécuter la seconde partie du voyage aussi lestement que b première.
Le Bir-Mourrad est situé sous le même paraUfle que Ouadï-Halfa, et marque de ce côté la limite entre la haute Nubie et la Nubie inférieure : c'est
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également là que finissait le gouvernement général du Soudan, dont Khartoum, à cette époque, était encore la capilale. Le désert est après le pulls ce qu'il est avant : même stérilité , mêmes sables à perte de vue, même désolation. Le pays pourtant change un peu d'aspect : quelques pics isolés, entièrement séparés les uns des autres, surgissent çà et là du sein de la plaine, absolument semblables aux pyramides de granit si communes dans le défert de Taka. Plusieurs chaînes de montagnes s'élèvent dans le lointain. Le sol est aussi plus accidenté^ hérissé en plusieurs endroits de rochers calcaires dont beaucoup forment des grottes relative* ment fraîches, et, à ce titre, bien chères au toyageur. Elles nous dispensèrent de dresser nos lentes, et nous y fîmes commodément le 6 et le 7 notre station du milieu du jour. C'était la première ombre que nous trouvions depuis notre départ d*Abou-Hamed.
Tai dit qu'aux approches de ce village nous avions devancé volontairement une caravane de Turcs dont la compagnie nous eût offert peu d'agrément. Elle nous avait dépassés ensuite, et nous la retrouvâmes faisant la sieste dans une de ces cavernes. C'étaient des officiers de l'armée égyptienne qui avaient escorté, du Caire à Khartoum, un convoi de poudre destinée à la guerre alors en projet, et même déjà commencée sur la frontière.
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corilre Oubié. Leur mission accomplie, ils retournaient à leur régiment. On pouvait leur appliquer à la lettre le proverbe : « Qui dort dtne. » Le rhamadan, qui est le carême des Musulmans, et qui dure un mois, avait commencé le 27 mai, jour de la nouvelle lune, et devait se prolonger jusqu'au premier jour de la lune suivante. Il n'est permfe, tant qu'il dure, de manger et même de fumer qu'après le coucher du soleil; il faut jeûner tout le reste du jour. Nos officiers jeûnaient donc, et ib dormaient pour tromper la faim. Ils s'abstenaient même de fumer. Ce n'est pas que les Turcs d'aujourd'hui soient en général très -stricts observateurs des préceptes du koran, et d'ailleurs le voyage a ses privilèges, et permet d'enfreindre le jeûne sacramentel ; mais Âbbas-Pacha étant très-dévot, on lui faisait sa cour en imitant son exemple, et les officiers dont il est question renchérissaient encore sur les rigueurs du carême, de peur, s'ils y manquaient, d'être dénoncés au maître les uns par les autres.
A propos du rhamadan , je dois dire que nos chameliers n'en avaient aucun souci; ils mangeaient à toute heure du jour, témoin le mouton qu'ils avaient dévoré au Puits-Mourrad. Ils étaient pourtant mahométans ; mais le mahométisme des Nubiens, comme celui des Soudaniens leurs voisins, est à peu près nominal. Quand ils ont accomidi
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quelques pratiques, celles dont robservatîon leur coûte le moins, ils croient en avoir assez fait pour leur salut, et se dispensent volontiers de toutes les autres. Leur religion n'est, quant au fond, qu'une superstition grossière : ils croient aux esprits beaucoup plus qu'à Dieu, aux sorciers plus qu'aux ulémas, et, si quelques fakîhs prennent sur eux de rautorité, ce n'est pas parce qtfils sont les ministres d'Allah, c'est parce qu'ils les supposent en communication directe avec les bons et les mauvais gfénies, parce qu'ils jettent des sorts et les conjurent, qu'ils évoquent les morts, font apparaître et disparaître à leur gré les revenants ; parce que, en un mot, ils disposent des forces occultes de la création. Aussi les indigènes font-ils grand cas des amulettes qu'ils obtiennent de ces redoutables et redoutés personnages, et les portent-ils toujours sur eux : or ces amulettes ne sont autre chose que des versets du koran soigneusement serrés dans des étuis de cuir. Les Turcs ont passé sur ces/oUes croyances une couche de mahométisme , et voilà eomme ils civilisent leurs conquêtes.
Quoique le hasard du voyage nous eût de nouveau rapprochés des officiers turcs , nous ne fûmes pas plus jaloux de leur société que la première V)îs; partis à dessein longtemps avant eux, et mieux :ïiontés qu'ils ne l'étaient, nous les eûmes en peu ilieures laissés bien loin derrière nous. On ne fit