‹ 500 [i.e. cinq cents] lieues sur ne NilChapitre 5 sur 8 · ATM0UR-6ELA-JU · texte numérisé non relu

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pas d'autre rencontre. Cette seconde traite fut aussi rapide, aussi heureuse que ]a première» et s'exécuta de la même façon. On s'arrêtait au gros de la chaleur, ordinairement vers neuf heures ; on repiurtait vers une heure ou deux, pour marcher d'ooe seule étape jusqu'après minuit. On dormait par terre jusqu'au point du jour, c'est-à-dire bien peu; on se remettait alors en route, et cette vie actiie recommençait tous les jours.

Aucun événement heureux ou malheureux ne signala cette partie du trajet, si ce n'est que le dn> madaire acheté par l'Anglais à Kassala , et qui ju* li qu'alors avait très-bien marché, succomba le se^ h tième jour de la traversée. Il fut attaqué de cett ji maladie étrange dont j'ai parlé précédemment, el qui fait couler la bosse des chameaux jusqu'à U complète disparition. La mort s'ensuit presqoe toujours. On avait en vain cautérisé la plaie, mnsi l'usage, avec un fer rouge; la pauvre bête s'abattt le lendemain pour ne se plus relever; il fallut iV Ip bandonner au milieu du désert. J'aurais préfifé|ii par humanité qu'on lui brûlât la cervelle d'un ooap h de pistolet : cette mort violente, mais instantanée, |i eût été moins cruelle que celle qui l'attendait b II fut le seul animal dont on eut à déplorer la perli; ^4 tous les autres se tirèrent avec honneur de cefe rude épreuve, même un pauvre &ne gris n^kc par un Arabe qui s'était joint à la caravane i ttt^jkc

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arrivèrent sains et saufs. Mon hedjin, qu'on avait déclaré à Berber incapable de feire le voyage, s'en tira mieux que tous les autres. Il supporta la soif héroïquement, et ne laissait paraître aucune fati- .gue. Cette glorieuse campagne ne lui avait donné que plus de prix, et il avait certainement bien gainé ses éperons, pour ne pas dire ses invalides.

J'ai dit que nul autre événement n'avait fixé notre attention ; je me trompe : en voici un bien plus •xtraordinaire. Un matin, que découvris-je devant ioî? Trois palmiers 1.,. Oui, lecteur, trois paliers égarés au sein du désert comme des enfants Tdus; c'est Tunique végétation qu'on rencontre ^^4Amis ^^ espace de cent lieues.

' - ' Je marchais toujours avec la caravane ou ne ,;;j^gBA'éoartais d'elle, quand je m'en séparais, qu'à une ^^-ilf^-petite distance, jamais assez pour la perdre de ^ifoa, Le 7, vers la fin du jour, j'étais, contre ma ^4^utume i resté fort en arrière. Pourquoi î Je l'i- '^«ffpore, Avais*je besoin de solitude ? Mon dromadaire ^ 4IO moi étions-nous un peu las ? C'est ce que je ne ^owaraiis dire; je ne m'en souviens pas. Toujours est- ^ . jl que j'étais seul, bien seul, et cette fois trop éloigné la caravane pour l'apercevoir ou être aperçu par le ; mais la route était suffisamment battue pour ru me fût impossible de m'égarer. Jusqu'alort unie » couverte d'un sable mouvant, elle commençait à accidenter, et, chargée de détritus schisteux tritu-

tie ÂTMOUBrBElJL-MA.

résparle temps, elle devenait de plus en pins Tout annonçait les approches d'une région n gneose. Mon bedjin cheminait tranquillem avec autant de facilité que dans les allées s d*un parc. Non-seulement je n'avais pas la \ de presser sa marche, mais je Foubliais lui-; tout à foit II s'accommodait parfaitement de oubli, et -en proGtait pour ralentir toujours son pas.

Je pénétrai ainsi dans une étroite vallée re rée entre deux lignes de rochers nus et fracti Pas un cri, pas un souffle n'en troublait le s3e la solitude n'y était pas moins profonde; Foo en vain cherché par terre un insecte, un oi dans l'air ; je n'avais aperçu ni l'un ni l'autre puis que j'avais mis le pied dans ce désert vraii désert. Le lien n'était pas beau, mais il avaS cela même peut-être un aspect mélancolique i j'étais singulièrement impressionné. La soirée > charmante, le ciel d'un azur doux et caressant air frais succédait aux embrasements de la j( née. Je me baignais avec volupté dans cette afi sphère pure et légère ; mes poumons épanoui dilataient à cette brise inespérée ; mon sang ci lait plus joyeusement dans mes veines; toos organes de la vie fonctionnaient en moi plus I ment, et toutes mes humeurs nomades étaieo fermentation. J'aurais été jusqu'aux extrémité

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uelques pratiques, celles dont l'observation leur oiite le moins, ils croient en avoir assez fait pour rar salut, et se dispensent volontiers de toutes les utres. Leur religion n'est, quant au fond, qu'une ûperstition grossière : ils croient aux esprits beau- Kmp plus qu'à Dieu, aux sorciers plus qu'aux idénas, et, si quelques fakihs prennent sur eux de 'autorité, ce n'est pas parce qtfiis sont les minis* res d'Allah, c'est parce qu'ils les supposent en iommunication directe avec les bons et les mauvais (foies , parce qu'ils jettent des sorts et les conjunt , qu'ils évoquent les morts, font apparaître et teparaître à leur gré les revenants; parce que, en n mot, ils disposent des forces occultes de la créaon. Aussi les indigènes font-ils grand cas des mulettes qu'ils obtiennent de ces redoutables et edoutés personnages, et les portent-ils toujours UT eux : or ces amulettes ne sont autre chose que .es versets du koran soigneusement serrés dans les étuis de cuir. Les Turcs ont passé sur ces/olles aroyances une couche de mahométisuie, et voilà »mme ils civilisent leurs conquêtes.

Quoique le hasard du voyage nous eût de noureau rapprochés des officiers turcs , nous ne fûmes pas plus jaloux de leur société que la première bis; partis à dessein longtemps avant eux, et mieux fiontés qu'ils ne l'étaient, nous les eûmes en peu ^heures laissés bien loin derrière nous. On ne fit

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pas d'autre rencontre. Cette seconde traite fut ans rapide, aussi heureuse que ]a première» et s*eiècuta de la même façon. On s'arrêtait au gros de k chaleur, ordinairement vers neuf heures ; on reportait vers une heure ou deux, pour marcher d!m seule étape jusqu'après minuit. On dormait pir terre jusqu'au point du jour, c'est-à-dire bien pea; on se remettait alors en route, et cette vie wtim recommençait tous les jours.

Aucun événement heureux ou malheureux ne signala cette partie du trajet, si ce n'est que le dnmadaire acheté par l'Anglais à Kassala , et qui jv* qu'alors avait très-bien marché, succomba le Uf tième jour de la traversée. Il fut attaqué de cdk maladie étrange dont j'ai parlé précédemment, ei qui fait couler la bosse des chameaux jusqu'à H complète disparition. La mort s'ensuit preeqM toujours. On avait en vain cautérisé la plaie, smvifli l'usage, avec un fer rouge; la pauvre bête s'abattil le lendemain pour ne se plus relever ; il fallut fibandonner au milieu du désert. J'aiu*ais préfM par humanité qu'on lui brûlât la cervelle d'un cou; de pistolet : cette mort violente, mais instantanée, eût été moins cruelle que celle qui l'attendait. Ce fut le seul animal dont on eut à déplorer la perte; tous les autres se tirèrent avec honneur de eett rude épreuve, même un pauvre &ne gris moof< par un Arabe qui s'était joint à la caravane; teai

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arrivèrent sains et saufs. Mon hedjin, qu'on avait déclaré à Berber incapable de feire le voyage, s'en tira mieux que tous les autres. Il supporta la soif héroïquement, et ne laissait paraître aucune fati- 4PQe. Cette glorieuse campagne ne lui avait donné 4piB plus de prix, et il avait certainement bien ga- Ipné ses éperons, pour ne pas dire ses invalides.

J'ai dit que nul autre événement n'avait fixé notre attention ; je me trompe : en voici un bien plus ixtraordinaire. Un matin, que découvris*je devant moi? Trois palmiers!.,. Oui, lecteur, trois paliniers égarés au sein du désert comme des enfants jerdus; c'est l'unique végétation qu'on rencontre |ans un espace de cent lieues.

* Je marchais toujours avec la caravane ou ne n'écartais d'elle, quand je m'en séparais, qu'à une Irôs-petite distance, jamais assez pour la perdre de foe. Le 7, vers la fin du jour, j'élais , contre ma OOiitume , resté fort en arrière. Pourquoi î Je l'ig0ore, Avais-je besoin de solitude? Mon dromadaire 410 nioi étions-nous un peu las ? C'est ce que je ne Jliirais dire; je ne m'en souviens pas. Toujours est- B que j'étais seul, bien seul, et cette fois trop éloigné ■4e la caravane pour l'apercevoir ou être aperçu par iUe ; mais la route était suffisamment battue pour •Qu'il me fût impossible de m'égarer. Jusqu'aloi^ unie ft couverte d'un sable mouvant, elle commençait à l>*accidentçr, et, chargée de détritus schisteux tritu-

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rés parle temps, elle devenait de plus en plus soBde. Tout annonçait les approches d'une région montagneuse. Mon hedjin cheminait tranquillement et avec autant de facilité que dans les allées saUées d*un parc. Non-seulement je n'avais pas la pensée de presser sa marche, mais je l'oubliais lui-même tout à fait. Il s'accommodait parfaitement de mon oubli, et en profitait pour ralentir toujours plml^ son pas. p

Je pénétrai ainsi dans une étroite vallée resser \^ rée entre deux lignes de rochers nus et fracturéi Pas un cri, pas un souffle n'en troublait le silènes; ^ la solitude n'y était pas moins profonde; l'œil et en vain cherché par terre un insecte , un oisen dans l'air; je n'avais aperçu ni l'un ni l'autre depuis que j'avais mis le pied dans ce désert vraiment désert. Le lieu n'était pas beau, mais il avait par cela même peut-être un aspect mélancolique dont 1 P j'étais singulièrement impressionné. La soirée était I ^ charmante, le ciel d'un azur doux et caressant Un ' ^ air frais succédait aux embrasements de la journée. Je me baignais avec volupté dans cette atmosphère pure et légère ; mes poumons épanoois se Vk dilataient à cette brise inespérée ; mon sang dcGOr \k lait plus joyeusement dans mes veines; tous les organes de la vie fonctionnaient en moi plus librement, et toutes mes humeurs nomades étaient en fermentation. J'aurais été jusqu'aux extrémités de

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la terre. J'allais en attendant atteindre celle de la vallée triste et solitaire où je marchais depuis une grande heure, lorsqu'un objet, d'abord peu distinct, attira de loin mon attention. J'approche, et qu'estce que je vois ? Un chameau paisiblement accroupi, et à côté de lui Gasparo endormi profondément* Obligé par état d'employer aux soins de la cuisine .tout le temps que les autres donnaient au repos, le pauvre garçon avait succombé au sommeil, et dor- Xnirait encore si je ne l'avais réveillé.

Nous sortîmes ensemble de cette vallée, qui avait [pensé être pour lui la vallée de Josaphat, où les ^ifs de Jérusalem s'endorment pour ne se réveiller jpi*au jugement dernier, et nous nous trouvâmes fBce à face avec une haute montagne qui nous fer- .mait le passage hermétiquement. Nous n'en étions séparés que par un large et profond ravin creusé par quelque torrent dès longtemps disparu. Ici, je le confesse, j'eus un moment d'inquiétude. Le soleil était couché; seules encore les cimes les plus élevées étaient rougies de ses derniers rayons, et brillaient sur le fond déjà gris du ciel, comme des phares aériens ; le crépuscule , puis bientôt la nuit, allaient en peu d'instants m'envelopper de leurs ombres. Que faire alors, si je ne rejoignais pas immédiatement la caravane? Comment traverser sans guide, et au milieu des ténèbres, cette montagne inconnue qui se dressait devant moi comme un

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obstacle infranchissable, et qu'il fallait pourtant franchir, car évidemment le chemin passait parla! Gasparo n*en savait pas plus que moi , et son embarras , pour ne pas dire sa peur, était plus grani î encore que le mien. Je fis prendre le grand troti nos montures, et mon anxiété ne tarda pas à se dissiper. Inquiet de mon long attardement, le kalir était revenu sur ses pas pour me chercher, et je le rencontrai, à ma grande satisfaction, au pied de II montagne.

Le Djebel- Akoba ou Akaba, c'est le nom de cette montagne , court , autant que j'en pus juger, du nord au sud , et suit par conséquent la même direction que le Nil ; il fallait donc, ce qui ne parait* sait point aisé, le couper transversalement dam toute sa longueur. Une énorme crevasse violenh ment pratiquée, soit par les eaux diluviennes, uà par un tremblement de terre , facilite le passage et le rend seule possible. Il était nuit close lorsqu'on s'engagea dans ce redoutable défilé , rendu pini effrayant encore par l'obscurité. Ce n'est partool que rochers tombés et fracassés : la route ellemême, ou du moins l'étroit espace qui en tient lien, est tantôt encombrée de cailloux roulants, tanlM pavée de larges pierres lisses où le sabot plat des chameaux ne peut mordre. J'ai dit ailleurs coobien cet animal est peu propre aux montagnes et mal conformé pour cela. Le mien, quoique son pied

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fût très-sûr en plaine , faisait là des glissades épouvantables. J'avais bien du mal à garder mon équilibre, et je me voyais à chaque pas désarçonné, lancé dans les prétipices. C'était la répétition du mont Atabayah, avec la circonstance aggravante des té- . nèbres, qui doublent tous les dangers. Le kabir marchait devant moi en cherchant les meilleurs pas ; mais les meilleurs étaient bien mauvais. Gasparo, en véritable Florentin, trouvait l'épreuve un peu sévère , et regrettait les belles routes de sa chère Toscane. Pourtant il se résignait, et ne se permettait ni plainte ni murmure. Putre qu'il avait tm excellent naturel et qu'il s'arrangeait de tout, il avait ce soir-là bien autre chose à faire : ce lk*était pas trop de tout son temps , de toute son attention, de toutes ses forces, pour se maintenir d'aplomb sur son chameau.

Les montagnes, quelle qu'en soit la nature , sont toujours chères à ceux qui les ont beaucoup fréquentées, et bien plus encore à ceux qui, comme moi, y sont nés. Celle-ci, d'ailleurs, a un grand caractère ; et, tout préoccupé que j'étais de ma sûreté, je n'en admirais cependant pas moins les sites terribles qui se succédaient autour de moi. La lune s'était levée; mais de rapides nuages la voilant par intervalles, ces alternatives de lumière et d'ombre ajoutaient encore à l'effet du tableau , et semblaient lui donner le mouvement, presque la vie. On ne

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voyait rien devant soi , et l'on ne regardait pas en arrière; mais à droite et à gauche s'élevaient des pics de toutes formes, ceux-ci pointus comme des pyramides, ceux-là arrondis comme des dômes, d'autres équarris , à pans vifs et tronqués brusquement, comme si la faux d'un géant leur eût coupé la tète. Plusieurs prenaient des figures bizarres, fantastiques, qui échappent à toute description. Éclairés ou sombres , selon que la lune découvrait ou voilait sa face pâle , tous ces pics apparaissaient et disparaissaient tour à tour pour reparaître de nouveau, semblables k des spectres évoqués de la nuit des tombeaux , et n'y rentrant un instant que pour en sortir encore. Les régions basses, où tombait la grande ombre des hauts sommets , et où les rayons de la lune ne pouvaient pénétrer, étaient noires comme l'abîme ; le regard ne plongeait pas sans une frayeur secrète dans ces profondeurs té- . iiébreuses. 1

Le silence de ces imposantes et mornes solitudes n'était troublé par rien, pas même par notre marche : le pas bruyant et métalli([ue du cheval tient compagnie à son cavalier, et , à défaut d'autre distraction , en est une pour lui ; il n'en est pas ainsi du chameau : son pas est muet; même sur un chemin pierreux, les caravanes les plus nombreuses font moins de bruit en marchant qu'un troupeau de moutons. La montée fut horrible, et la descente plus

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horrible encore. Une bonne partie de la nuit fut employée à ce périlleux passage , et lorsque eiiflîi, grâce à Dieu, on atteignit, sans bras ni jambes cassés, le pied de la montagne, le jour était bien près de paraître. Quand nous rejoignîmes la caravane, elle était déjà couchée. Une nuit si laborieuse méritait bien quelque repos. On n'en prit guère cependant. Je dormis une heure ou deux à la belle étoile, étendu sur mon tapis. Au soleil levant j'étais en selle.

Je m'étais si bien trouvé, la veille, des quelques heures de solitude dont je m'étais donné la jouissance, que je voulus m'en donner autant le lendemain. Seulement je pris les devants sur la caravane, au lieu de rester derrière. Frugal, ce malin-là, comme un Bédouin, je déjeunai, tout en marchant, avec du biscuit trempé dans l'eau de ma zimzimie. J'aurais préféré Yabri de Mme Lafargue ; mais toutes choses ont une fin, surtout les bonnes, et, si copieuse que fût la provision , elle avait fini par s'épuiser. Le garah suspendu à ma selle me servait à la fois de tasse et de verre pour ces petites collations solitaires.

Je commençai par raser, d'assez près pour latou-. cher, une montagne à pic qui n'est qu'un rameau du Djebel-Akaba , le tronc principal de celte chaîne assez étendue. La route était ferme , parfaitement unie et fort commode. Mais bientôt j'entrai dans

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une région tourmentée, profondément bouleyersée , hérissée de rochers à perte de vue, les uns à fleor de terre , les autres en saillie , et à travers lesquels il n*était pas du tout facile de se frayer un chemin. Sans être très-élevées, les hauteurs d'alentour le sont assez cependant pour fermer l'horizon de tous les côtés. J'avais en face , mais à une grande distance, une ligne de montagnes qu'à leur teinte rougeàtre je jugeai devoir être granitiques et de première formation. Le Djebel-Akaba est calcaire el schisteux.

Tout à coup les doums reparaissent : isolés d'abord, puis clair-semés, ils se multiplient; le Nfl approche. A neuf heures du matin j'étais en effet rendu à Korosko, où j'entrai le premier de toute la caravane, sans en excepter le kabir. C'était le 8 juin. Étant partis le 5, à midi, du Puits-Mourrad , nous avions exécuté cette seconde partie du trajet en soixante-neuf heures, dont cinquante de marche; ce qui, déduction faite de la journée passée au puits, donnait, pour l'ensemble du voyage, un total de sept jours et une marche eflective de cent heures. C'était aller très-vite. Ceci paraît une plaisanterie, aujourd'hui qu'on peut faire en sept heures les cent lieues que nous avions faites en sept jours. Mais chaque pays a sa manière de voyager, et la nôtre, je veux dire la manière européenne, n'est pas assurément celle que je préfère, ni que préfèrent les voyageurs

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vraiment dignes de ce nom. Les chemins de fer sont bons pour les faiseurs d'affaires et les commis-voyageurs; lorsqu'on n'est ni l'un ni l'autre, on les subit comme une nécessité , mais on les évite toutes les fois qu'on le peut. Quand il y en aufa dans le désert , il n'y aura plus de désert, et ce ne sera pas la peine d'aller si loin ; on n'y trouvera plus ce qui plaît en lui, ce qui attache, ce qui fait prendre en patience , même en plaisir, les privations, les fatigues, et jusqu'aux dangers. Ce qu'on aime du désert , et ce qui en aura disparu, c'est la caravane, le dromadaire-, la tente, les longues rêveries, les contemplations infinies , les doux loisirs , la solitude, le silence, la liberté.

Partis du Nil, nous étions revenus au Nil en évitant l'immense coude qu'il décrit d'Abou-Haraed à Ouadi-Halfa. Mais en suivant cette roule et en ne reprenant le fleuve qu'à Korosko , j'avais manqué plusieurs temples dont les ruines en couvrent les deux rives, de ce dernier village à la seconde cataracte. De ce nombre, et l'un des plus curieux , est celui d'Amada , consacré à Phré , le dieu à tête d'épervier, qui n'était autre que le Soleil; ce temple, ainsi que beaucoup d'autres, fut converti en église chrétienne au temps où la loi du Crucifié régnait au bord du Nil ; on y voit encore les restes d'un clocher, et des images d'apôtres, de saints, confondues , étrange union I avec les divinités de Tantique Egypte. Plus haut est le temple de Derr, capitale des Knouz et de la Basse Nubie, fondé par Sésostris; ceux d'Ibrim, l'ancienne Prinils, lesquels sont

nu nombre de quatre, tous de l'époque pharaonique; et enfin celui de Djebel-Âddah, tout près de la. deuxième cataracte.

Mais les temples que jp regrettais le plus d'avoir laissés derrière moi étaient ceux d'Abou-Zembil (Père de TÉpervier), dont on a fait par corruption Ëbsambol, Ipsamboul ou Ibsamboul. Ces deux vastes temples, creusés dans le roc et envahis par les sables, sont les plus grands de toute la Nubie, et remontent à la meilleure époque de l'art égyptien. La figure de Rhamsès le Grand , le Sésostris des Occidentaux, y est reproduite sous toutes les formes, d'abord dans quatre colosses assis, hauts de soixante pieds, et placés à la façade du plus grand des deux monuments; puis dans des bas-reliefs exécutés à l'intérieur, et où les actions du conquérant sont représentées avec une vérité historique infiniment précieuse pour Tintelligence de ces temps reculés. J'eus un moment l'idée de revenir sur mes pas jusque-là; mais ce voyage assez long offrait alors tant de difficultés, et je devais d'ailleurs, sans compter Thèbes, rencontrer sur ma route tant d'autres temples, que je renonçai à mon projet.

Korosko est, comme Berber, sur la rive droite du Nil, à égale distance, ou peu s'en faut, de la deuxième et de la première cataracte. Une chaîne de montagnes rocheuses et rougeàlres, celle-là même qui m'avait frappé le matin , borde la rive opposée et

attriste la vue par son aridité. Rorosko est un méchant village qui, étant de ce côté la tète de TAtmour-Belâ-Ma, comme Abou-Hamed Test de Fautre, doit aussi quelque impor^nce à sa position et au concours des caravanes. Les maisons sont en terre, carrées, basses, séparées les unes des autres, et ombragées de palmiers pour la plupart. Le khan des voyageurs est bâti au bord du fleuve, pourvu de dépendances assez commodes , et devant la porte s'élèvent de magnifiques sycomores. Je m'y reposai une grande partie du jour, en bénissant les mains hospitalières qui les ont plantés.

Nous devions reprendre ici notre navigation interrompue à Berber, et Ton nous avait dit, renseignement arabe, que nous y trouverions autant de barques que nous en voudrions pour nous conduire à Assouan. Nous n*en trouvâmes qu'une seule. Le reïs profita, abusa naturellement de la circonstance pour nous faire des conditions fort dures : il exigea deux cents piastres; la moitié eût suffi. Mais il en fallait bien passer par là, sous peine de demeurer dans ce lieu perdu. Dieu sait combien de jours. Les officiers turcs que nous avions rencontrés deux fois et deux fois évités, arrivèrent dans la journée et nous demandèrent, avec une indiscrétion poussée jusqu'à la naïveté, le passage gratuit sur la barque que nous venions de fréter. Outre que leur (îompagnie nous agréait peu, cette barque était si exigué,

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si incommode, qu'elle était à peine suffisante pour nous et nos gens. Par ces considérations et paf d'autres encore, la requête des pétitionnaires n'eut aucun succès et fut repoussée à l'unanimité.

Je remarquai, non sans quelque surprise, qu'à l'exception de deux ou trois marins étendus sur le rivag^e, je ne vis pas un seul habitant, homme ou femme, pendant les douze heures que je passai à Korosko. Il part de leur village et il y arrive tant de caravanes de toute espèce, que la présence des étrangers n'a plus rien qui les étonne; sans compter que le fleuve est sillonné tout l'hiver par des touristes des deux sexes : on fait aujourd'hui le voyage des cataractes comme on faisait autrefois son tour d'Italie. Maintenant que j'y pense, je suppose que notre vieil ami le léopard, délivré de sa cage de voyage et couché à la porte du caravansérail, était un épouvantait pour la population et tenait tout le monde à distance. Ignorant son humeur bénévole, personne n'osait sans doute affronter, même de loin, ses formidables mâchoires. Le soir, en revanche, nous eûmes la visite des autorités, celle du cheiken particulier, lequel remplit dans son village les mêmes fonctions que son collègue d'Abou-Hamed exerce dans le sien ; mais, grâce à Dieu, nous n'avions pas besoin de ses services intéressés, et nous en avions fini avec les cheiks du désert. Nous reçûmes nos visiteurs en plein air, à l'ombre des sy-

comores, et fîmes servir à tous, sur notre propre tapiSy la pipe et le câfé : car, bien qu'en plein rhamadan» le soleil étant couché, le jeûne et l'abstinence étaient levés pour les plus rigoureux observateurs de la loi du Prophète. Nous délivr&mes au kabir, qui l'avait bien mérité, un certificat de bonne vie et mœurs accompagné d'un bakschisch tant pour lui que pour les chameliers, dont nous n'avions eu qu'à nous louer durant tout le voyage. Le cheik nous procura un homme sûr pour mener à petites journées nos deux dromadakes jusqa'à Assouan, et à neuf heures du soir, toutes choses étant réglées , nous nous embarquâmes nous-mfrmes pour cette ville.

Adieu la belle et bonne dahabia de M. Rollet, et son reïs obligeant, et son joyeux équipage! Au lieu de quatorze rameurs, nous n'en avions que six, et le reïs, outre qu'il nous avait surfaits sans pudeur, avait l'air quelque peu sournois. Sa barque, quoique nolisée si cher, ne valait pas grand'chose : elle n'avait à l'arrière qu'un bout de pont ouvert par devant, et couvert d'une tente en toile à voiles, sous laquelle on ne pouvait se tenir debout. Ce noaobstant nous y installâmes nos deux matelas, résolus à ne les quitter que pour descendre à terre, quand la curiosité nous y inviterait. Le voyage au surplus n'était pas long : il ne devait être que de deux ou trois jours ; on va voir comment il en dura six.

On passa de nuit devant le temple de Sebou ou Sebouah; mais, si Ton en croit ChampoUion, la perte n'était pas grande : il n'offre, selon lui, que peu d'intérêt. A demi creusé dans te roc comme ceux dlsamboul, il est pourtant de la même époque, mais d'un travail bien inférieur et qui sent déjà la décadence. Les bas-reliefs intérieurs, médiocrement exécutés, sont dégradés au point d'être méconnaissables, et l'édifice tout entier est en grande partie enfoui sous les sables. Une avenue de spbinx aux trois quarts enterrés a fait donner à ce lieu, par les naturels, le nom de Vallée des Lions. Je manquai le lendemain, par la faute du reïs, le temple de Maharakkah, d'ailleurs peu intéressant, et îelui de Dakkeh, l'ancienne Pselcis, qui l'est beaucoup plus.

Le premier est des bas temps et, comme Amada, fut 'Onverti en église chrétienne; quant au second, celai de Dakkeh, il ressort des inscriptions déchiffrées ^ar Ghampollion qu'il fut originairement érigé par Srgamènes, le roi d'Ethiopie qui détruisit par le "iBr le pouvoir sacerdotal : ce qui ne l'empêcha pas, :^mme on le voit, d'élever des temples, pour racheter ^ns doute son sacrilège. Ce prince gibelin régnait 3onc alors sur la Nubie. Après les ravages de Cam- ^yse, l'édifice fut relevé par les Ptolémées. Plus ^rd, l'empereur Auguste y mit aussi la main, •^s trois époques sont distinctes et parfaitement

reconnaissables dans les travaux exécutés à chacune d'elles. Il est à remarquer que Dakkeh est le dernier point méridional de la Nubie où l'art grec et romain ait laissé des monuments. Plot bas on en rencontre à chaque pas , et c'est le style pharaonique pur qui devient rare. Ce temple élait consacré à Thoth, incarnation terrestre de l'Hermès céleste, Har-hat, et dont les attributs étaient la bonté , l'harmonie , la suprèitt raison. Les divers insignes de ses divers attributs sont représentés dans une série de bas-reliefs passablement conservés. On y retrouve, entn autres, le caducée, et Thoth en efiFet était le M«^ cure égyptien.

Pour réparer sa faute de la veille , qu'elle fût lolontaire ou non, le reïs voulut nous conduire luimême au temple de Ghirf-lïousseïn ou Kircheh, le premier qu'on trouve après Dakkeh, Celui-là étaîl sous l'invocation du dieu Phtha, le Vulcain égyptien. La partie extérieure du monument a presque entiè* rcmcnt disparu , mais la partie creusée au cisean dans les entrailles de la montagne a résisté au vandalisme des hommes et aux ravages du temps. On entre dans une grande salle soutenue par six piliers énormes , dans lesquels on a taillé six colosses d'on travail barbare. Le peu qu'on voit encore des basreliefs contraste par la pureté de Texécution avec ces masses grossières. Huit niches pratiquées dans

les parois latérales renferment chacune trois figures sculptées en ronde-bosse, et assises dans la bénigne attitude des divinités égyptiennes. Rhamsès ou le dieu Soleil , patron de Sésostris , occupe invariablement )e milieu de toutes ces chapelles ; le temple de Kirfiheh était donc un Rhamseion , comme Isamboul, Derr et Sebouah.

- Cet antre sacré ne reçoit de jour que par l'entrée, pt la lumière y va s'afTaiblissant par degrés, à mesure qu'on s'enfonce dans les profondeurs du souterrain. Quelques salles, entièremeat obscures, s'ouvrent de |tmps en temps sur la principale artère. Le culte |0 célébrait donc dans les ténèbres ou & la clarté des torches; afin sans doute de frapper l'imagina^ lion des assistants et de rendre plus saisissants, plus terribles, les divins mystères. Il règne un froid llacial dans ces lugubres sanctuaires, pleins aujourl'hui de chauves-souris, d'insectes venimeux, et sourent aussi probablement d'animaux carnassiers. Le lite est entièrement désert, et assez élevé pour dominer un vaste horizon. Non loin est le village qui baptise le temple et qui se cache k demi sous les palmiers; coupé en deux par une Ue verte, le Nil décrit, en s'éloignant, de larges méandres.

Pour nous rendre de la barque au temple, il nous avait fallu marcher une grande heure dans un sable épais ; il en fallut autant pour la rejoindre. Il était midi ; nous étions à pied, et la chaleur n'avait jamais

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été plus ardente. Le soloil dardait d*aplomb sur nos tètes, et le sable échauffé par lui me brûlait à travers mes chaussures au point qu'à chaque pas je retirais brusquement les pieds comme s'ils eussent été plongés dans Teau bouillante. Au sable près, c'était pis encore sur la barque : la tente de grosse toile qui couvrait Tarrière-pont, Tunique place où Ton pût se tenir , était , comme je l'ai déjà: dit , a basse, qu'on ne pouvait s'y tenir qu'assis ou couché; [ le peu d*air respirable qui circulait dans cet étroit espace était étouffant, et la chaleur intolérable; on se trouvait là tout le jour dans yne véritable éluye. « Que ne changiez-vous d'élément, me dira-t-on, el, puisque l'air vous était si peu clément, que ne cberchiez-vous un refuge dans l'eau ? Le Nil était son» vos pieds. » Oui, sans doute ; mais les crocodiles y étaient aussi, et leur présence n'eût pas laissé de gâter un peu le plaisir du bain. Il en apparaissait de temps en temps à fleur d'eau, ou couchés sor le sable dans les lieux solitaires. Accoutumés à leur vue, les marins ne s'en effrayaient pas le moins du monde, et se baignaient à* leur barbe avec l'audace ou plutôt l'indifférence de l'habitude.

Encore si l'on eût marché ! mais on n'avançait pas ^ du tout. Le vent contraire soufflait depuis Korosko, ^ et, comme il était beaucoup plus fort que le cott- b rant, nous avions le crève-cœur d'être constamment i croisés par des barques qui remontaient le fleuic,

voiles déployées, avec la rapidité de l'oiseau, que les nôtres étant éternellement carguées, I descendions, nous, comme des tortues. On ne t aller qu'à la rame ou à la corde , et je ne ; dire lequel de ces deux procédés était le plus e n'est pas que l'équipage ménageât sa peine ; irtes, et je lui dois la justice de dire qu'il fatiîxcessivement. Mais six hommes ne faisaient aucoup de besogne ; le double même eût été sant

six hommes, Nubiens pur-sang, étaient enent nus. Le reïs seul portait robe et turban :

un monsieur. Lui, comme les autres, était loir déjà moins foncé que les Soudaniens. La lation des teintes est sensible, et la peau de 1 plus claire à mesure qu'on s'éloigne du Sud )n se rapproche de la Méditerranée ; si bien

passe du noir au blanc sans presque s'en ivoir. Sauf le reïs, toujours morose et silen-

tout ce monde était jovial, bavard, d'une croyance dont rien ne peut donner l'idée, pas

celle des enfants; indifférent à tout, excepté langeaille, son seul intérêt, son seul plaisir, oignée de biscuit le ravissait; le don d'un n le jetait dans l'extase. Il ramait ensuite avec le courage, ce qui n'était pas un petit traus une pareille température, et, quand le ter- 3 permettait, il s'attelait à la barque et tirait

la corde en chantant, ce qui certes n'était pas non

plus un exercice des plus commodes.

Ils s*en dédommageaient en faisant main basse sans scrupule sur tous les fruits, tous les légumes qui se trouvaient sur leur chemin , et avaient une prédilection toute particulière pour les paslèqocs, nous offrant même d'en dérober pour nous les vendre. Leurs notions de la propriété ne sont pai^ comme on voit, très- épurées; non-seulement ib volent les Européens toutes les fois qu'ils le pcuvenl impunément, mais ils se volent entre eux avec m impartialité tout à fait édifiante. Aussi le passage de ces maraudeurs est-il un objet d'efifroi pour les riverains, surtout pour ceux qui ont des jardins. Dtt jour qu'ils avaient pris je ne sais quel légume dans un champ, la propriétaire, qui était une vieille femme, les suivit une grande demi-heure en revendiquant sa chose et en accablant les larrons des injures les plœ horribles. Nos malandrins ne faisaient qu'en rire, tout en croquant le légume en litige au nez, sinon à la barbe de la légitime propriétaire. Les glapissements de l'opiniâtre vieille ayant fini par m'agacer, je lui fis donner quelques paras qui arrêtèrent court sa langue et sa course ; elle fit volte-face aussitôt et, s'en retourna chez elle en chantant.

On passa, ramant ou halant, sous le petit tempk de Dandour, qui, élevé au-dessus du fleuve, produit dans le paysage un effet charmant. C'est tout ce qo'il

BASSE KUBIE. 235

a pour lui. Je me contentai de le saluer de loin et ne daignai pas même descendre à terre pour le voir de plus près. C'est un ouvrage du siècle d'Auguste, et il n'est pas même achevé ; or, je vous le demande, qu'est-ce qu'Auguste quand on vient de visiter Sésostris? Ce temple était dédié à Osiris, et je remarque, à ce propos, que ni les Romains, ni les Grecs avant eux, n'avaient imposé leurs dieux à TÉgypte, et qu'ils ont respecté toutes ses croyances. Partout où les Ptolémées et les Césars ont bâti des temples, ils les ont consacrés aux divinités du ' pays, et n'ont fait même presque toujours qu'agrandir ou restaurer ceux qui existaient déjà: car en '£gypte remplacement des sanctuaires était à jamais consacré comme les sanctuaires eux-mêmes, les- . quels ne pouvaient pas plus changer de place que de dieux. Si cette tolérance des conquérants grecs et romains avait été pratiquée avant eux par Cambyse et imitée après eux par les chrétiens et par les Arabes, l'Egypte, au lieu d'être couverte de ruines, le serait encore aujourd'hui de monuments intacts ; le temps seul n'aurait pu renverser les œuvres indestructibles des Pharaons r il a fallu pour cela la fureur des hommes.

Il y a en face de Dandour un écho merveilleux qui répète distinctement jusqu'à onze syllabes, tout un vers du Tasse, et qui, pour un coup de pistolet, rend un coup de canon. Là je repassai le Tropique

du Cancer, que j'avais, quatre mois auparavant et presque jour pour jour, passé sur la mer Rouge. Je sortais par conséquent de la zone torride, dont je m'étais fort bien trouvé, pour rentrer dans la zone tempérée, longtemps encore aussi torride, nonobstant son nom , que la précédente. Le passage de l'une à l'autre est une affaire d'imagination , d'autant plus que la ligne qui le marque est elle-même idéale et n'a de réalité que sur le papier et dans le concept des astronomes.

La descente du Nil à partir de Korosko n'offire pas, quant aux sites, une bien grande variété, b verdure y est la chose la plus rare ; le sable et les rochers composent le fond du paysage. Le fleufc est le plus souvent resserré entre deux lignes de montagnes d'une élévation moyenne, d'une coupe arrondie plutôt qu'anguleuse, et d'une teinte rosacée presque partout la même ; quelques-unes pourtant sont d'un gris sombre, notamment celles du défilé nommé pour cette raison Montagnes Noires. De végétation, pas l'ombre ; un arbuste y fait événement. Ces rochers nus sont de formations diverses : c'est tantôt du grès, tantôt du granit ; puis d'inunenses blocs de syénite, pierre quartzeuse particulière à l'Egypte, comme l'indique son nom -dérivé de Syène, et dont l'art ancien a fait un si grand , un si noble usage. Le basalte y est commun, et sa présence atteste l'action du feu d'un bout à l'autre de la Nubie.

Les montagnes s'ouvrent-êlles, le désert apparaît des deux côtés, et le sable reprend son empire. Tout ce paysage est triste et sévère. Partout règne un morne silence ; partout règne la solitude. Plus même d'oiseaux aquatiques; çà et là seulement quelques buffles dans Teau et quelques chameaux sur le rivage. Les hippopotames ont depuis' longtemps dis* paru; il ne reste plus que les crocodiles.

Sur beaucoup de points cependant, et toujours à Textrême lisière du Nil, dont la crue les féconde, il j a des terrains cultivés où des sakies, tournées par ées bœufs , font monter l'eau du fleuve quand il est bas. L*eau et le soleil, voilà, sous ces climats, les deux grands agents, les seuls de Tagricultare. Du blé, de l'orge, beaucoup de dourah, sont, avec quelques fruits et des légumes assez variés, pois, lupins, etc., les principales productions dupays. Les dattiers commencent à succéder aux doums et deviennent de plus en plus nombreux à mesure qu'on s'éloigne des latitudes trop chaudes pour eux. Il se trouve des villages partout où la terre est cultivable ; mais leur aspect est misérable et médiocrement pittoresque. Les huttes en terre glaise qui les composent, et qui ont toutes la forme de dés à jouer, s'élèvent pour la plupart si peu audessus du sol qu'elles se confondent avec lui ; un buisson suffit pour les masquer. De beaux mimosas végètent alentour. Avec de bons yeux on peut voir

de temps en temps chatoyer dans les arbres des caméléons.

Les populations sont pacifiques, seryiables même, mais quelque peu mendiantes. Le concours des touristes qui chaque année fréquentent ces parages a déjà beaucoup altéré le caractère primitif des in'^ digènes, en leur apprenant qu'on peut se procurer de l'argent sans l'avoir gagné , et vivre par censé» quent sans travailler. Voilà tout ce qu'ils apprennent et tout ce qu'ils retiennent de la civilisation, qui, six mois de l'année, passe devant eux sous la forme de gentlemen en veste de piqué blanc et de miss bien gantées. Ils ont pour nous, du reste, une fort petite considération, et, tout en nous honorant du même salut grave et poli qu'ils échangent entre eux, ils se regardent comme bien supérieurs à nous, et quelques-uns dissimulent fort peu le dédain que nous leur inspirons. Ds nous tiennent pour idolâtres, et nos visites si souvent répétées à tous ces temples bâtis, suivant eux, deux ou trois cent mille ans avant l'islamisme, sont à leurs yeux de véritables pèlerinages imposés et accomplis en expiation de nos péchés ; les idoles enfouies dans ces noirs sanctuaires sont évidenunent nos dieux, et Mahomet ayant proscrit les images, ces idoles leur font horreur, en leur qualité de bons mabo* métans.

J'ai déjà dit que les habitants de la Basse Nubie

.'étaient point de race arabe ; ils sont aborigènes, t, par conséquent, les descendants directs, quoique ég'énérés , des premiers envahisseurs de l'Egypte , iii, refluant sur eux, les a conquis à son tour. Leur ingae doit être Tancien nouba , altéré par le temps t mêlé de beaucoup d'arabe. Us sont généralement grands, bien faits, hardiment découplés et d'une jjg^eur peu commune, nonobstant une nourriare presque entièrement végétale et souvent insufbsante. Si peu coûteuse que soit chez eux la vie, ils tout tellement pauvres que bien peu mangent à aar faim. Us sont vêtus d'un sarrau de toile qu'ils idiangent, pour travailler, contre le costume qu'amient à bord nos marins , c'est-à-dire qu'ils n'en fartent aucun. Moins primitives en fait de toilette, ou peut-être déjà plus corrompues que leurs voisines du Soudan, lesquelles se montrent, au moins jusqu'à leur mariage, telles que la nature les a faites, les Nubiennes s'enveloppent le corps d'une longue draperie blanche, une variété de ferdah qui traîne gracieusement par derrière ; mais, quoique musul- Qianes, elles ont le visage découvert. Des coquilles <b la mer Rouge, enfilées en bracelets et en colhers, Composent tout leur écrin.

Le premier temple qu'on rencontre après Dan- 'our est celui de Kalabcheh, l'antique Talmis, le >lus grand de la Nubie après Isamboul, mais d'une ^oque bien plus récente, et, partant, d'un bien

moindre intérêt. Construit sur un plan trop vaste eu égard à la petitesse des matériaux mis en oeuvre, I il a dCl céder au premier choc, et il est entièrement I écroulé, probablement par l'effet d'un tremblement de terre : car les murs et les colonnes sont couchés dans la même direction, comme si une seule et même secousse les eût renversés. II étonne pks par sa masse qu'il ne plaît par la pureté du 8t]ie, et la richesse y tenait lieu de goût. Le sanctuaffe était doré. Ses immenses décombres couvrent M loin le sol, comme les ruines d'une ville. Tout ce qœ est encore visible est l'ouvrage des Romains. Commencé sous Auguste, continué sous Galigula, pcus sous Trajan, l'édifice n'avait jamais été terminé, et il a péri avant d'avoir atteint la plénitude de son existence, du moins de sa troisième, car il en avait eu déjà deux avant les Romains, qui n'avaient fait, pour ainsi dire, qu'en donner une troisième édition.! La seconde était due aux Ptolémées ; la première | remontait aux Pharaons, et avait eu pour auteur l| Aménophis II, successeur de Mœris. h

Mais sous toutes ses formes, sous les emperearsL romains comme sous les Lagides et les Pharaons, L le sanctuaire de Talmis fut invariablement et sans la moindre innovation (tout en Egypte était immuable) consacré au même dieu, dont cinquante bas -reliefs assez médiocres représentent la généalogie et les attributs; or ce dieu était

iq^

Ifalouli, fils etpetit-âls à la fois dlsis, qui Tayàit 3U de son premier fils Horus. Malouli , seconde Bfénération céleste, complétait la grande triade théogonique des Égyptiens. La triade iniâale et primordiale se composait d'Ammon, le principe m&le et générateur, de MouthS sa femme, lé principe féminin, de Khons, leur fils, lesquels prenaient dans leur incarnation terrestre les noms d'Osiris, d*Isis et d'Horus. Tel est ie point de départ de toute la mythologie égyptienne ; les autres dieux ne sont qaé des émanations de la trinité suprême, des manifestations partielles, chacun selon ses fonctions, et comme des attributs en action de l'Être absolu , du grand Être, l'A et YQ d'où partent et où retournent 4outes les essences divines. Ces dieux intermédiaires, engendrés par la force créatrice qui est seule éternelle, établissaient de forme en forme, et en se matérialisant jusqu'à la figure humaine, une chaîne non interrompue qui liait le ciel à la terre et la ferre au ciel. Ces différents dieux s'étaient partagé TÉgypte et la Nubie, qui formaient ^insi une espèce de féodalité religieuse. Chaque nome ou district, chaque ville avait son dieu propre, locaUsé pour ainsi dire et immuablement fixé dans son département particulier. Les temples consacrés à l'un ne l'é-

1. Qui ne reconnaît dans Mouth, mère du genre humain, le radical de mère dans toutes langues de l'Occident : mêtêr, -mater, madré , mutter, m^ithet, mère, etc.?

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talent jamais à un autre , quelles que fussent leurs vicissitudes, et cela depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'au dernier jour de leur existence. C'est ainsi que les TiAes et même les villages des nations catholiques se sont choisi pour patrons les saints et les saintes du calendrier: Paris, sainte Geneviève; Naples, saint Janvier; Madrid, saint Isidore; Paterme, sainte Rosalie ; et ainsi des autres.

Près de Kalabcheh est «n second temple beau* coup plus petit, mais de la meilleure époque; c'est celui de Bet-Oualli , dédié à Ammon , le dieu %Vr prème, par le père de Sésostris. Il est excavé dansk roc , comme celui de Kircheh , et les campagnes de Sésostris, encore prince royal, tant en Arabie qu'a Ethiopie , y sont racontées, bien mieux que ne Ta fait Diodore de Sicile , dans une série de bas-relleb du plus beau travail. Le jeune conquérant présente à son père des captifs, même des captives, et des échantillons parfaitement dessinés des richesses animales, végétales et minérales de l'Afrique intérieure : lions, panthères, singes, autruches, girafes, dents d'éléphants, fruits' inconnus j bois d'ébène, poudre d'or, et de plus des arcs , des faisceaux de jQèches, des meubles précieux, toutes sortes d'objets conquis par la victoire. Tous les prisonniers portent le nom de leur nation, et le type de chacun, celui des nègres en particulier, est fidèlement observé. On remarque au nombre des vaincus deuxSchari, un

homme, et une femme portant deux enfants sur son dos ; c'étaient, selon toute apparence, les Bischari d'aujourd'hui. Cette grande tribu nomade , établie de la mer Rouge au Nil , serait donc une des plus anciennes et des plus anciennement connues de l'Afrique orientale.

Les conquêtes du monde ancien avaient des proportions grandioses que n'ont plus les nôtres. Celles de Sésostris, en particulier, effrayent l'imagination, lorsqu'on songe qu'il les porta, par terre, jusque dans l'Inde, à trçiyers toute l'Asie. Ces grandes ex- ;-péditions militaires avaient atissi un caractère de ■ férocité qu'elles ont, grâce à Dieu, également perdu. M; les peuples , en revanche , se défendaient mieux, i ' sachant qu'ils jouaient tout , leur religion , leur na- K tionalité, leur famille, leurs biens, leur liberté, leur ^, vie. Ces terribles conquérants ne respectaient rien : temples, villes, et jusqu'aux villages,. ils détruisaient ' tout. Voyez les Perses en Egypte : ils n'y ont laissé debout que ce qu'ils n'ont pu renverser.

Pour en revenir à Bet-Oualli, on voit dans l'intérieur du sanctuaire le Pharaon père de Sésostris, suçant le lait de la déesse Anouké, qui régnait à Éléphantine, et d'Isis , patronne de la Nubie. « Moi qui suis ta mère , lui dit la première , je te reçois sur mes genoux et je te présente mon sein pour que tu y prennes ta nourriture. — Et moi, ta mère Isis, lui dit l'autre, moi patronne de la Nubie, je t'accorde

^kk BASSE NUB1£«

les panégyries (périodes de trente ans) que tu suces avec mon lait, et qui s'écouleront pour toi dans une vie pure. » Admirez la philosophie , la logique des symboles. Le fondateur de Rome boit, enfuit, le lait d'une louve, et les Romains, véritables loups ravisseurs , font la conquête du monde par la violence; tandis que le Pharaon des Égyptiens, peuple essentiellement religieux, et sacerdotal , est nourri dans un temple par le lait des déesi^es ; et ces déesses» à quoi l'exhortent-elles ? à une vie pure.

Pour en finir avec tous ces temples qui saisiraient plus l'imagination s'ils étaient moins nombreux, je veux dire tout de suite un mot du dernier qu'on trouve avant l'île de Philae i celui de Debode , Daboud , Debouah , Debout ou Deboudé , car telle est la difficulté de l'orthographe arabe, que le mot s'écrit et se prononce de toutes ces manières. Le nom ancien était Tébot. Encore un monument de trois époques, fondé par Atharramon, roi d'Ethiopie, prédécesseur ou successeur immédiat d'Ergamènc, retouché par les Lagides, continué enfin, mais non achevé, sous les empereurs Auguste et Tibère. Séparé du Nil par un vaste champ de sable mouvant, il n'a de remarquable qu'un triple propylône encore debout, lequel donne à croire que l'édifice avait trois enceintes, et produit dans le désert qui l'entoure un grand effet.

Le temple de Kalabcheh est beaucoup plus" prèç

BASSE NUBIE. * tk^

du Nil, et n'en est séparé que par une terrasse en pierre, construite sans doute pour lui servir de digue. Un groupe de sycomores admirables s'élève entre le fleuve et le monument , et projette au loin une ombre épaisse. Des naturels accourus pour nous ▼oir se tenaient là, accroupis sur les talons. L'aspect des ruines est grandiose et plus pittoresque qu'aucune de celles que j'eusse encore vues : la majesté , de l'ensemble sauve l'imperfection des détails. Quel- ; ques triades nubiennes, père, mère et enfant, sont i* tapies comme des animaux au milieu des décombres, et remplacent , jusque dans son sanctuaire, le feu dieu Malouli. Il en sortait des enfants nus, des vieillards à barbe blanche , des femmes en chemise &leue ; un beau jeune homme drapé dans un ferdah blanc et fièrement campé sur ses hanches nous contemplait d'un air hautain; appuyé contre un tronçon de colonne et plongé dans une pi*ofonde immobilité , il avait l'air d'une statue coulée eii bronze. Le ffls d^Horus lui-même n'était ni plus beau ni plus fier. Lui seul excepté , hommes et femmes , jeunes et vieux, tout le monde nous adressait en chœur, et sur tous les tons, un mot, toujours le même, un mot unique , cet affreux mot bakschich , qui , semblable à Yatra cura du poëte , poursuit le voyageur d'un bout à l'autre de l'Orient.

Voulant échapper à cette persécution fastidieuse et toujours renaissante , je m'étais enfoncé dans la

24G BASSE NUBII.

partie la plus reculée des ruines , à l'abri des im* portuns. Je commençais à jouir de ma solitude, lorsque je crus entendre derrière moi un léger bruit de pas. Je me retourné, et j'aperçois, dans l'ombre d'une porte écroulée, une figure humaine. J'approche ; c'était une femme, une jeime fiOUie* Son corps, svelte et souple, était enveloppé d'une draperie blanche portée avec un goût naturel, et qui , s'entr'ouvrant par calcul ou par hasard en quelques endroits, laissait voir des contours parfaits. Ses épaules tombantes i son coa dégagé, donnaient autant d'aisance & ses mouvements que de grâce, de noblesse à toute sa personne. Sa peau de velours avait la chaude nuance et te brillant du vieil acajou. Courts sur le front , plu» longs par derrière, ses cheveux aile^ de corbeau étaient relevés sur la tôte en tresses artistement combinées, et il n'y avait dans tout cela qu'une dose de beurre très -modérée. Son visage découvert offrait les traits les plus régiiliers : la statuaire gre^ que n'a pas de lignes plus pures. Ses yeux étinoO' laient comme deux diamants noirs, ses petites dents blanches comme des perles enchâssées dans l'ébène. J'avais devant moi le type accompli de la Nubienne à quinze ans. La plus jolie Européenne eût été ja» louse de cette belle Africaine ; et , quant à sa couleur, c'était un attrait de plus , attrait, il est vtai^ un peu matériel et qu'il serait trop long d'expliquer

ici. Pour moi, d'ailleurs, j'y étais accoutumé au point d'oublier quelquefois qu'il existât des blanxîhes.

Cette jeune fille se trouvait-elle là fortuitement? C'était douteux. M'avait-elle suivi? C'était plus probable ; mais dans quel but? Ne parlant pas plus nouba qu'elle ne parlait français, il m'était difficile de me renseigner à cet égard en liant conversation avec elle. Je recourus àla langue universelle (Jes signes, et posai comme préliminaire la question suivante: «' Que faites- vous ici? t> En attendant la réponse, j'examinai de plus près , et avec pliis d'attention , ma muette interlocutrice. La hardiesse de son regard, son maintien très-peu timide , sa liberté d'allure, tout en elle semblait prouver que , pour une sauvage, elle était fort apprivoisée, civilisée si vous voulez. Je lui pris la main pour m'en convaincre, et je fus convaincu. Loin de la retirer , elle me la tendit avec empressement > s'imaginant, ô mécompte ! que j'allais y mettre un cadeau. Le terrible piot bakschich sortit, hélas! de ses jolies lèvres.

Voici un nouveau mécompte , mais d'un autre genre. On m'avait signalé une inscription grecque gravée dans le temple et relative à la ville antique ; or , savez-vous ce que porte cette inscription ? Une ordonnance d'un stratège d'Ombos, nomméAurélius Bésarion, dit Ammônius, lequel, sur les représenta-

248 BASSE NUBlË.

lions de rarchiprètre Éléphantoucrates» fils de Myron, fait savoir à tous les propriétaires de porcs qu'ils aient à les expulser, dans le délai de quinze jours, de la ville sacrée de Talmis» afin que les cé- ^ rémonies religieuses y puissent être célébrées selon le rit établi.

Nous ne quittâmes Kalabcheb qu'après nous être ravitaillés , ce qui nous fut bien facile » vu qu'on nous apporta de toutes parts du lait» des œuGs, des poulets, des galettes de maïs, et jusqu'à des moutons. Après quelques heures d'une navigation toujours aussi pénible , aussi lente, nous atteignîmes les grands rochers , nommés aussi Kalabcheb , et qui ont donné leur nom à la tribu qui habite alentour, à moins qu'ils ne l'aient reçu d'elle, ce qui est beaucoup plus probable, vu que ce sont les hommes qui baptisent les lieux, et non les lieux qui baptisent les hommes. Je n'avais rencontré jusqu'alors rien d'aussi sauvage, d'aussi terrible. Qu'on se figure d'énormes amas de granit rouge entassés pêle-mêle sur les deux rives, un vaste chaos de pierre et d'eau. Quelle puissance n'a-t-il pas fallu au Nil pour s'ouvrir un passage à travers ces masses prodigieuses qu'il ronge sans les entamer depuis la création du monde ! Étreint,. resserré par elles, réduit à un espace insuffisant, contraint, pour se frayer sa route, à de brusques et nombreux détours, il s'irrite contre l'obstacle, il s'enfle, il

écume, il gronde , et l'impassible écho lui renvoie ses mugissements.

Ce passage fut très-difficile : le vent, toujours contraire, soufflait avec violence, et les changements de direction que les fréquents circuits du fleuve nous forçaient d'opérer à chaque instant le rendaient encore plus incommode, quelquefois même périlleux. Comme on rasait de très-près le roc vif, les rames ne servaient guère, et, le roc tombant à pic, il était impossible d'aller à la corde. Le plus mauvais pas fut un promontoire jeté en éperon au travers du fleuve, et qu'il fallut doubler. La chose n'était point idsée, car le courant est très -fort en cet endroit , et le vent soulevait les flots en sens contraire. L'équipage fut obligé de se mettre à l'eau , et ceux-ci nageant, ceux-là cramponnés au rocher comme des crabes, on parvint, sans toucher, à franchir l'écueil. Le plus gros était fait, et tout danger passé. Tant qu'il avait duré, les marins s'étaient encouragés les uns les autres, et chacun aussi pour son propre compte, par une cantilène d'abord lente, monotone , et qui devenait plus vive, plus expressive quand il fallait donner un coup de collier ; ensuite , elle reprenait sa monotonie et sa lenteur. Le reïs tenait la barre , et nos destinées étaient dans ses mains : une fausse manœuvre nous eût inévitablement brisés contre les rochers; mais , comme il jouait sa vie avec les nô-

f 50 BASSE miBIE.

très, nous pouvions compter sur lui. On tous dira au Caire que la navigation du Nil est sans danger; croyez à cela comme à tous les renseignemeiits arabes, et, si vous voulez vous édifier à cet égard, vous n'avez qu'à compter les barques englouties dont les mâts seuls sortent du fond des eaux.

J'ai déjà dit que les mariniers du Nil ne mar^ chent point la nuit ; ils s'embossent au crépuscule dans quelque crique abritée, et autant que pos** Bible à proximité d'un village. Seulement , quand il fait clair de lune , comme alors c'était le cas, ils prolongent la journée, ou la commencent de plus grand matin ; mais celle-ci avait été si laborieuse que notre équipage avait besoin de repos, et certes il l'avait bien gagné. On s'arrêta donc de fort bonne heure, et l'on s'ancra poUr la nuit dans une petite anse solitaire, dont la surface immobile n'avait pas une ride. Chaque soir, dès que le soleil était couché , j'avais l'habitude de quitter la tente où tout le jour j'avais pâti et, passant de l'intérieur, à l'extérieur, je me couchais dessus comme dans un hamac. Là je prenais le frais en plein air, quelquefois bien avant dans la nuit, et ces longues heures de délassement me reposaient des suffocant tes ardeurs du jour.

Autant l'après-midi avait été agitée, autant la soirée était calme. Le vent était tombé toot à MU Le Nil , d'un bleu admirable et d*cme lenteur

majestueuse, se dédommageait d'âvoîr été si longtemps à rétroît, en élargissant démesurément son lit et en envahissant un espace immense. Il était magnifique à contempler. La rive occidentale était couverte encore d'une ligne de granits roses, derrière lesquels le soleil, à son déclin, était près de disparaître. La rive opposée , celle où nous, étions stationnés, allait en se redressant par degrés; mais elle était couverte, au lieu de rochers, d'innombrables palmiers, La brise balançait à peine leur mobile et gracieux éventail; l'eau paisible les réfléchissait comme une glace. La fraîcheur du site s'harmonisait avec la fraîcheur de l'heure, en se prêtant l'une à l'autre un charme encore plus doux. La coupole blanche d'un santon caché dans la verdure apparaissait à demi â travers les arbres. Des ramiers, des tourterelles, roucoulaient dans les branches , et, quand le soleil eut disparu, un rossignol invisible lança dans l'air ses fusées mélo-

dieuses. Unje fantasia lointaine vint unir sa voix mélancolique à ces concerts du crépuscule expirant. D'où partaient ces chants mystérieux? On ne découvrait sur les deux rives ni habitations, ni habitants. Étaient-ce les génies du fleuve qui saluaient la fin du jour?

Les rochers reparurent le lendemain, aussi âpres, aussi grandioses que la veille; mais ils couraient parallèlement au Nil , sans s'opposer cette fois à sa

marche, et semblaient former respectueusement la haie sur le passage du roi des fleuves. Avant d'aller plus loin et de découvrir File sacrée de Philœ dont nous approchons, il faut que je raconte une catastrophe domestique arrivée quelques jours auparavdht, et dont la victime fut notre vieil ami le léopard. Il avait fort bien supporté depuis Korosko les ennuis de cette longue traversée, quoique la barque, fort petite, comme je l'ai dit, lui ofTrit peu d'espace pour prendre ses ébats. Pourtant, ^ à l'étroit qu'il y fût, il y était plus au large que dans sa cage de voyage. C'était donc pour lui une h'berté relative. De plus, il descendait chaque soir à terre pour s'étirer les membres, et, après une promenade plus ou moins longue , il revenait de loimême passer la nuit près de nous.

Quelle fut ma surprise, ma douleur, en le trouvant un matin étendu sans vie sur la grève, la tête horriblement fracassée ! Une enquête fut ouverte à l'instant. Pressés de questions , les mariniers nous déclarèrent qu'il s'était échappé de la barque pendant la nuit, et que, s'étant jeté , sans doute sans mauvais dessein, au milieu d'un troupeau de moutons, les bergers réunis contre lui l'avaient assommé à coups de pierres. Cette histoire avait tout l'air . d'un conte. Pas un berger n'eût osé l'approcher : tous, au contraire, ignorant qu'il fût apprivoisé, et le croyant à l'état sauvage, auraient pris la fuite ao

ilus tôt, bien loin de s'attaquer à lui. Et ces bergers» d'ailleurs, où étaient-ils? On les chercha sans es trouver. Les marins, qui savaient seuls à quel K)int il était inoffensif, étaient seuls capables d'àroir fait le coup. En vain se récrièrent-ils contre celte iccusation et soutinrent-ils leur dire avec étfer- Ipte. J'ai toujours soupçonné le reïs de celte mau- Mse action. Son air sournois m'était suspect. Il tara, j'en suis persuadé, ordonné ce meurtre par ^ur, par méchanceté, pour jouer un mauvais tour . des chrétiens. Il eut beau nier ; ses dénégations c l'innocentèrent nullement à mes yeux. Jamais il je m'avait plu ; de ce jour-là il me devint odieux , t* je ne pus me décider à lui adresser depuis une larole ni même un regard. Tétais bien plutôt disposé à lui appliquer la loi du talion, et, si j'avais pu s convaincre de ce lâche assassinat, il n'en eût cer- BÛiiement pas été quitte à si bon marché.

Ainsi périt ce terrible enfant du Soudan , devenu î doux, si privé. Plus féroces que lui, les hommes LTaient abusé de son humeur pacifique §our comnettre un acte cruel autant qu'inepte , et leur stupidité sanguinaire les avait fait descendre plus bas jue lui. Je regrettai longtemps ce compagnon fiièle , et longtemps il me manqua. Je m'étais attaché à lui comme on s'attache à tout être, homme ou animal, qui joint la bonté à la force , d'autant meilleur qu'il a les moyens d'être plus nuisible^

BASSE NtJBIE.

Mon intention était de l'amener en Europe, où ï m'aurait rappelé sa patrie, ce désert que j'ai tant aimé; et peut-être un jour, le tenant en laisse du haut dé mon dromadaire, me fiissé-je donné l'innoceiit plaisir d'étonner le Paris du bois de Boulogne par un spectacle si nouveau pour lui. Cette idée Me m'avait quelquefois traversé l'esprit, et je riais tout seul de l'effet qu'aurait produit sur les boulevards, ou dans la grande avenue des Champs-Elysées, cetfe singulière apparition.

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ILE DE PHJLffi.

Quoique située au-dessus de la première cala- Tacle, Tîle de Philœ était réputée autrefois terre égyptienne. C'était la clef de la Nubie au point de Tue militaire, et, au point de vue religieux, un lieu saint très-vénéré. J'y abordai le 14 juin d'assez bonne heure, et j'y passai le reste de la journée. J'eus là une grande surprise, un véritable saisissenaent ; je m'étais attendu à quelque chose d'imposant; mon attente fut dépassée, bonne fortunebien rare en voyage, surtout en fait de monuments : * l'imprévu est le privilège de la nature bien plus que des œuvres d'art; mais je reçus Timpression de celles de Philœ dans toute sa puissance , et l'émotion que j'en éprouvai à première vue vit encore dans mes souvenirs. Les ébranlements de l'imagination sont comme ceux de l'airain : ils vibrent longtemps après le coup qui les a produits.

256 Ile de PHILA.

Plusieurs temples occupaient Ttle sainte de mûise, exclusivement consacrée au service des dieux. Le plus ancien, celui du* sud, était dédié à la déesse Hathôr, et fut fondé par Nectauèbe , le dernier phar raon de race égyptienne, détrôné par la seconde invasion des Perses. Le plus grand, celui d*Isis, est d*une époque plus récente, au moins dans sa forme actuelle, et ne remonte qu'à la dynastie grecque des Lagides ; mais il est hors de doute qu'il en exisfail à la même place un beaucoup plus ancien , qm fdt' probablement détruit par les Perses et rétabli eùr suite par les Piolémées : Philadelphe, qui passe pour ravoir fondé, n'en fut ainsi que le restaursH teur , et l'édifice ne fut jamais terminé. Un portique couvert, construit du temps des empereurs, condui*sait d'un temple à l'autre; les sculptures extérieure! du monument tout entier sont du même temps, et f^ furent exécutées sous Auguste, Tibère et Claude Ici encore les trois époques pharaonique , grecque et romaine, sont visibles, et superposées, pour ainsi dire, les unes sur les autres. On remarque, ^T regardant de près , que la symétrie manquait à l'ensemble de ces constructions : les pylônes el les propylées ne sont pas en face les uns des an- ' très, et le dromos du grand temple va de tn-' vers ; preuve évidente que ces monuments n'ont pas été bfttis tout d'un jet , mais que les différer tes parties en ont été raccordées. Ces irrégub-

Ile de PHlLiE. 25?

liés disparaisse];!! aujourd'hui dans la confusion es ruines.

Ce qui frappe tout d'abord en débarquant, est un ylône grec , ou du moins ptolémaïq^e , d'une élélunce inimitable, et qui en renferme dans son sein, Dmme un joyau précieux dans un riche écrin, un leaucoup plus ancien, celui précisément du pharaon liectanèbe. On ne saurait imaginer rien de plus ^jble et de plus gracieux en même temps que ces ftionnes sveltes , élancées , reTètues par le temps

Èae teinte chaude et dorée. Un bouquet de pairs s'élève auprès , tout juste pour ajouter à la uté du coup d'œil, et des toufies de henné croislai^t çà et là parmi les ruines. Ce majestueux pérityle est digne du monument qu'il annonce, et ^rè- %xe l'œil aux magnificences architecturales qui attendent dans le grand temple d'Isis. L'intérieur, ai cour du sanctuaire, est un vaste parallélogramme itot chacun des grands côtés est décoré de trente- ^ox colonnes, et les petits de seize. Presque toutes, Otamment celles de l'aile septentrionale, sont enlire debout. Elles ont bien près de soixante pieds, tleur épaisseur est si exactement proportionnée à sur hauteur, qu'elles paraissent légères malgré leur Utsse. Les chapiteaux sont du plus riche travail et ^une grande variété : le lotus divin s'y arrondit en oupe à côté de la palme, tantôt renversée la cime H bas , tantôt épanouie en éventail. Tous étaient

258 Ile de PHILiC.

émaillés de ces Tives couleurs qui , surtout Tazar, ont résisté aux siècles , et dont TËgypte ancientt a emporté le secret, comme tant d'autres, atee elle.

L'aire immense enfermée dans cette somptneofi colonnade est jonchée d'une prodigieuse quaidiil de décombres qu'on n'a jamais songé à àébïajeti ici un lion mutilé ; là un sphinx sans tète; aiUenAJ des bas-reliefs brisés; partout des pierres taîUéei] de toute grandeur, de toute forme, jetées pèle les unes sur les autres; nàille débris, en tm accumulés par les siècles, et la plupart mécoi sables. Une galerie couverte, comme les cloîtres i anciens monastères , court au nord , et a rtie le Nil par de larges ouvertures carrées pratiqoi dans la muraille extérieure* Les blocs employés comme dans tout le reste de l'édifice, travail fonffl-j dable ! sont énormes et posés sans ciment les Qi|ii sur les autres. La galerie aboutit desr deux un escalier qui descend au fleuve, et au pied duc abordaient sans doute les pèlerins, car Ttle siflWtï était le lieu de pèlerinage le plus fréquenté We l'Egypte entière. Une petite île voisine, nommécW trefois Snem et maintenant Beghé, le fut longtflw 1 avant elle, comme l'attestent les inscriptions Tot qu'on y lit encore en grand nombre, et l'ony fr|'Q couvre les vestiges d'un temple pharaonique cré au Dieu Knouphis et à la déesse HatbOr,

M DE PHEJ!.

Quoique située au-dessus de la première calaacte, l'île de Philœ était réputée autrefois terre gyptienne. C'était la clef de la Nubie au point de ue militaire, et, au point de vue religieux, un lieu aint très-vénéré. J'y abordai le 14 juin d'assez wnne heure, et j'y passai le reste de la journée, ^eus là une grande surprise, un véritable saisisseûent : je m'étais attendu à quelque chose d'impoant; mon attente fut dépassée, bonne fortune bien ire en voyage, surtout en fait de monuments : imprévu est le privilège de la nature bien plus que 5s œuvres d'art ; mais je reçus Timpression de celles 3 Philœ dans toute sa puisjsance , et l'émotion que 3n éprouvai à première vue vit encore dans mes )uvenirs. Les ébranlements de l'imagination sont )mme ceux de l'airain : ils vibrent longtemps )rès le coup qui les a produits.

260 lu I>E FBIL^.

leur peuple de prêtres et de rois, èdairait leur solitude, leur misère, leur dévastation. Les ëm même ont péri, et leurs temples sont devenus lean mausolées. Le secret de leur culte est mort aitti eux, et ces pierres inertes, ces sphinx muets (Ml chés dans la poussière, se refusent à le révéler, fll sait qu*Isis régnait ici; mais cette. Isis, qu'étaikfel réellement? que représentait-elle, et qui noasdiifj le sens caché de ses mystères?

Si de la forme matérielle et vulgaire on remoi à l'essence spirituelle et mystique, on recooi dans la mythologie égyptienne quelque chose plus épuré , de plus vraiment divin et de plus main tout à la fois, que dans celles des Grecs etdef||)[ Romains. Jupiter armé de la foudre règne sur hommes par la terreur ; Osiris les civilise par II monle et par les arts. Nées toutes lès deux à|| l'Egypte, les mythologies grecque et romaine dégénéré de leur mère, et, tournant viteàlas«>|il sualité, comme des filles dépravées, se sont mat Usées de plus en plus. On admire ici la vérité beau mot de Gicéron , que le plus ancien est plus pur : antiquissimum purissimum. Sénèqoea:! de même , dans son langage pittoresque, qoe hommes les plus anciens avaient été les plus saget^j parce qu'ils étaient plus récemment sortis de h main des dieux : recentiares a diis; et Leibnitz ajoi#j dsms le même sens : inventa nom 9 antigm.

Ile de PHILiË; 261

Uîstote avait dit avant eux, et avec non moins de :esse, que , pour trouver la vérité,. il faut reculer plus haut possible dans rhumanité^ Les livres rés de rinde et le Ghou-^King des Chinois affîrnt la même chose. Il parait hors de doute qu'une élation primitive , sous quelque forme qu*on la içoive, a éclairé l'homme au berceau, et l'on en it briller comme un reflet dans les livres les plus ciens de l'Asie orientale. Altérée de siècle en sièî , corrompue à mesure qu'elle s'éloignait de sa ûrce, elle a fini par s'éteindre tout à fait dans les lèbres du polythéisme expirant , et en a rendu cessaire une nouvelle.

?our en revenir à l'Egypte, ses dogmes religieux icnt bien moins matériels que ceux de la Grèce, Ses dieux bien plus divins. La bonté était leur ïtnier, leur principal attribut; ils étaient vraiut, et dans toute la force du mot, les bienfaiteurs ^ hommes; ce que les dieux de l'Olympe étaient tpeu. L'Olympe, au fond, n'était qu'un lieu maltxnète; le ciel égyptien était bien plus moral, tte différence éclate jusque dans la statuaire des iix peuples : celle des Grecs est évidemment plus rfaite, plus belle selon les règles de l'art; mais la Mière y joue un plus grand rôle que l'esprit, je

« Si quis ipsum solum primum separando occiptat, hoc est ^emum dogma, divine profecto dictum putahit, (Métaph., ^Ç. vm.)

263 tliS I>E VELLM.

veux 4ire que la physionomie est sacrifiée «ni lignes , et que le corps subaltemise le visage. Cm le contraire dans l'art égyptien : les corps y soi roideSy anguleux, gauchement drapés, coaroDÉl de coiffures bizarres, immobilisés dans des attitodi consacrées toujours les mêmes; ainsi FordonnÉ l'inflexible loi sacerdotale. Mais quelle Bnem,

quelle grâce , quelle exquise délicatesse dans Ti pression des figures! Quelle mansuétude, 901 tendresse aimable sur ces lèvres de pierrel sourire idéal ! quel regard bienveillant ! quelle d sérénité! Comme tout y respire la sollicitude l'amour ! non cet amour terrestre de Jupiter sant les filles des hommes, ou de Cythéréeé] de tant d'heureux mortels; mais cet amour qu'on ne retrouve plus que dans les statues ques du moyen âge, lesquelles touchent par des côtés à celles des divinités égyptiennes.

L'architecture des Pharaons ne se distingue moins de celle des Grecs. Celle-ci est plus él plus svelte, plus claire, plus nette, et révèle peuple éminemment artiste, mais léger, voire inconsistant. L'architecture égyptienne a un autre caractère ; elle est confuse , elle est lo elle étonne par sa masse plus qu'elle ne séduit ses proportions; grandiose dans l'ensemble, néglige le détail et sacrifie l'élégance à la sol On y sent un peuple carré par là base, inunuiHft

Ile de PHiLiE. ses

ns son aplomb, constant dans se& croyances, ible en toutes choses, et qui, dédaigneux de Tin* vation, bâtissait pour l'éternité selon des règles rariables. On a besoin de quelque temps pour se re à ces colosses d'architecture; mais, une Çois iTion les a compris, ils s'imposent à l'imagination, nnparent d'elle irrésistiblement , et l'épouvantent iT leur grandeur. Tout, auprès d'eux, paraît petit mesquin.

J'ai passé sous silence, et ne mentionne que pour jfcmoire deux petits temples situés à droite et à iniche du grand, l'un dédié à Hathôr, l'autre à je ^sais quelle divinité, et qui, tous deux, sontl'œu* »e des Ptolémées Épiphane , Évergèle II et Philo- Utor. Pour en finir avec l'archéologie, j'ajouterai Di*on a fait dériver le nom de Philae en écrivant iae, du mot /î/, éléphant. Mais voici une autre étyologie qui ne ressemble pas mal à celles dont se Oque Voltaire, n'en déplaise à l'inventeur : le ^Dii égyptien était Hanlak, d'où le copte Pilak, t^e Bilak et le grec Philai. Je remarque , à ce Opos, combien les savants en général, et les éruts en particulier, sont dépourvus de philosophie ; cet esprit fragmentaire est surtout frappant dans plupart de "ceux qui ont traité de l'Egypte : ils Elnquent presque tous des deux grandes facultés tls lesquelles il n'y a pas de science, la comparaiti et la causalité. Ils ramassent des faits comme

Î64 ILB DE PHILiE.

les amateurs dé bric-à-brac font collection de riosités, puis les enfilent pèle-mële à la suite les des autres, sans les ordonner, sahs les lier, même discerner les rapports qui existent entre* La science entendue ainsi est morte : Tidée a transfigure les faits et leur donne la vie. Meiuë molem. On pourrait comparer les savants de i espèce aux bêtes de somme qui transporta c un chantier les matériaux destinés à la constrac d'un édifice : vient rarchitecte , qui seul les mel œuvre, les choisit, les unit, et, assignant à chacu place poitf en faire un tout , élève un monuD avec ces matériaux épars ; or, en science, Tan tecte n'est pas l'érudit, c'est le penseur.

Je note en passant qu'une inscription tracée la muraille extérieure du grand temple rappelii défaite des Mamelouks, chassés par Desaix au < des cataractes. Autres temps, autres noms.

Philœ m'avait si fortement frappé dès le pren coup -d'oeil; j'en avais reçu, en la parcourant, impressions si vives, et tout en elle ^ ses monumfl sa solitude, sa tristesse même, tout m'avait à p samment ému, que l'idée d'une retraite dans cette sacrée à tant de titres s'était emparée de moi. Q voyageur n'a connu ces rêves? lequel n'asoDf fixer ses pas errants et désiré terminer sa yie di quelque lieu de prédilection qu'il n'a fait saa« qu'entrevoir en passant» mais dont la vue fùgitH

Ile de PHILifl. 365

charmé son cœnr, ébranlé son imagination î II me semblait qu*il eût été doux de se reposer ici d nne , existence agitée , laborieuse , et d'y vivre en solitaire, dans l'oubli d'un passé si plein de vicissitudes, , et en présence de ruines si bien faites pour occuper *' r,resprit. Ce rêve s'est évanoui comme tant d'autres, /^ et c'est à Paris, dans ce désert peuplé, dans cette ^^^jlle de boue , de bruit et de fumée , au milieu de jjj^jlnnt d'autres ruines, que je suis revenu finir tristelent mes jours dans le regret de tant de choses, ,ns le vide affreux de tant d'illusions à jamais perles, et déjà presque enseveli dans les ténèbres d'une jt éternelle.

Un étroit défilé, formé de granits roses du plus lu grain et du plus bel effet, conduit de Philœ à la j|lfi|^mière cataracte. A mesure qu'on s'approche l^lfelle, ces rochers se couvrent d'inscriptions en ' "fleille langue égyptienne , la plupart en l'honneur Knouphis et de Saté, sa femme, les deux grandes ivinités de la cataracte. Les autres sont des prières 'essées à divers dieux pour la santé de divers iraons malades. Plusieurs rappellent leurs vicaires sur les Libyens, les Éthiopiens, et les solen- :t6s religieuses présidées par eux à leur retour, y voit encore sculptés sur le roc des princes ^TXthiopie rendant hommage à Rhamsès le Grand, l^-^tt Sésostris, ce Louis XIV de l'antique Egypte. Tous 8 rochers sont d'une aridité complète. Pas une

266 tl^ I>E PHILiE.

herbe n'y croit. Quelques tombeaux de cheik» en vénération dans le pays s'élèvent çà et là, sur leun flancs ou sur leurs cimes , et leurs coupoles blanches tranchent fortement sur la teinte uniforme de toutes ces montagnes. Pas une habitation, pas on habitant n'apparaissent ; les villages , s'il en existe, sont invisibles ; les naturels nous voient passer l sans doute, mais ils se cachent derrière lean | rochers. Ces Nubiens, aborigènes, comme tm ceux qui peuplent la Nubie inférieure, appartiennent à la tribu des Ghellali, ou habitants des cataractes, Chellal, et ce sont les derniers da race nouba qu'on rencontre en allant au nord ; nous ne verrons bientôt plus que des Égyptiens.

Vers le soir du sixième jour, et après unenaing&* tion de quarante à cinquante lieues, nous abordions au village de Mabatta, petit port où s'arrêtent les ba^ ques venant du Midi ; car Assouan est au-dessous de la cataracte, etil serait impossible de la franchir dans cette saison ; même au temps des plus grandes eaux ce n'est pas chose facile. Un reïs spécial , une ma» nière de cheik de la cataracte, préside à ce périt leux passage, qu'on n'entreprend jamais sans lui. Cette cataracte n'est d'ailleurs pas, ainsi qu'on la wprésente , la chute du fleuve du haut d'un banc de rochers à pic. C'est un rapide comme les auti«i mais long d'une demi-lieue , une suite d'écueils et de brisant» qui rompent son cours et à traven las-

tLE DE PHILA. S67

quels il ee fraye avec peine un bruyant passage. Il nous fallait par conséquent gagner Assouan par terre ; mais, quoique cette ville ne soit éloignée que 0e cinq à six milles, il était trop tard pour nous y rendre ce jour-l&. Je couchai donc une fois encore sur la barque.

Je n'eus pas lieu de m'en plaindre, car je n'ai de ma vie passé une soirée si délicieuse. Enveloppé d'énormes rochers roses comme tous ceux des environs , le Nil était d'un calme parfait , et il est si large, en cet endroit, qu'il a tout à fait l'apparence d'un lac. Quelques dattiers ombragent le village où nous étions amarrés, seul point de la côte qui soit ouvert, l'horizon étant fermé de tous les autres côtés par les montagnes. L'onde était si limpide , que les moindres objets du rivage, réfléchis nettement par elle, paraissaient doubles : on avait deux paysages, Tun dessiné sur l'azur du ciel , l'autre renversé et noyé dans l'azur des eaux. Et quelle eau! quel ciell quelle sérénité I quelle fraîcheur I quelle paix! Le silence n'était troublé que par le roulement lointain de la cataracte , dont le bruit sourd et continu me rappelait les torrents de mes Alpes natales , et me plongeait dans une rêverie mélancolique de plus • en plus profonde. J'étais si absorbé en moi-même , que le scintillement des étoiles dans le miroir du lac m'avertit seul que la nuit était venue ; mais quelle nuit! Les jours les plus purs de nos climats nébu-

268 Ile de PHlLifi.

leux ne sont que ténèbres , comparés à ces nuits splendides.

G*est ainsi que je fis mes adieux à la Nubie. Mon voyage était fini. Le lendemain je rentrais en Egypte, pays trop connu, trop fréquenté, trop raconté pour qu'il m'offrit l'intérêt des contrées si peu connues, si nouvelles, que je venais de parcourir. Aussi vais-je, à partir d'ici, être bien plus sobre de détails, me borner à des croquis, à des esquisses, et u'entreprendrai-je point de décrire des sites , des monuments, des populations que tant d'autres, et de plus compétents , ont décrits avant moi. D m'a toujours répugné de me traîner sur les traces d'autrui, et d'écrire des livres avec des livres : rien n'est jdus ingrat à mes yeux que de refaire des ouvrages déjà faits mille et mille fois. De plus, pour dire des choses neuves sur l'Egypte, et pour se faire une opinipn i soi sur tant de points controversés , il faudrait des connaissances spéciales que je n'ai point et ne peux plus acquérir. J'ignore la langue des hiéroglyphes et les autres écritures sacrées ou profanes gravées sur les monuments des Pharaons. En eussé-je d'ailleurs fait mon étude,, cette connaissance me serait aujourd'hui bien inutile, puisque mes yeux presque éteints ne peuvent ni ne pourront plus jamais ricB lire , pas même les caractères enflammés du firma* ment.

t66 tLE DE PHIL£.

herbe n'y croit. Quelques tombeaux de cheik» en vénération dans le pays s'élèvent çà et là, sur leurs flancs ou sur leurs cimes , et leurs coupoles blanches tranchent fortement sur la teinte uniforme de toutes ces montagnes. Pas une habitation, pas un habitant n'apparaissent; les villages , s'il en existe, sont invisibles; les naturels nous voient passer sans doute, mais ils se cachent derrière leurs rochers. Ces Nubiens, aborigènes, comme tous ceux qui peuplent la Nubie inférieure, açipartiennent à la tribu des Chellali, ou habitante des cataractes, Chellal, et ce sont les derniers de race nouba qu'on rencontre en allant au nord ; nous ne verrons bientôt plus que des Égyptiens.

Vers le soir du sixième jour, et après unenafiga* tion de quarante à cinquante lieues, nous abordions au village de Maba tta, petit port où s'arrêtent les ba^ ." ques venant du Midi ; car Assouan est au-dessous de la cataracte, et il serait impossible de la franchir dans cette saison ; même au temps des plus grandes eaux ce n'est pas chose facile. Un reïs spécial, une ma» nière de cheik de la cataracte, préside à ce pé* leux passage, qu'on n'entreprend jamais sans hri. Cette cataracte n'est d'ailleurs pas, ainsi qu'on la w-mj présente, la chute du fleuve du haut d'un banc*/ ;, rochers à pic. C'est un rapide comme les autwSii «^ mais long d'une demi-Ueue, une suite d'écueflsrflin de brisant» qui rompent son cours et à travew to-| ni

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quels il se fraye avec peine un bruyant passage. U nous fallait par conséquent gagner Assouan par terre ; mais, quoique cette ville ne soit éloigjiée que de cinq à six milles , il était trop tard pour nous y rendre ce jour-là. Je couchai donc une fois encore sur la barque.

Je n'eus pas lieu de m'en plaindre, car je n'ai de ma vie passé une soirée si délicieuse. Enveloppé d'énormes rochers roses comme tous ceux des environs, le Nil était d'un calme parfait, et il est si large, en cet endroit, qu'il a tout à fait l'apparence d'un lac. Quelques dattiers ombragent le village où nous étions amarrés , seul point de la côte qui soit ouvert, l'horizon étant fermé de tous les autres côtés parles montagnes. L'onde était si limpide, que les moindres objets du rivage, réfléchis nettement par elle, paraissaient doubles : on avait deux paysages, l'un dessiné sur l'azur du ciel, l'autre renversé et noyé dans l'azur des eaux. Et quelle eau! quel ciel! quelle sérénité ! quelle fraîcheur! quelle paix! Le silence n'était troublé que par le roulement lointain de la cataracte , dont le bruit sourd et continu me rappelait les torrents de mes Alpes natales , et me plongeait dans une rêverie mélancolique de plus en plus profonde. J'étais si absorbé en moi-même , que le scintillement des étoiles dans le miroir du lac m'avertit seul que la nuit était venue ; mais quelle nuit! Les jours les plus purs de nos climats nébu-

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herbe n'y croit. Quelques tombeaux de cheik» a vénération dans le pays s'élèvent çà et là, sur leun flancs ou sur leurs cimes , et leurs coupoles blanches tranchent fortement sur la teinte uniforme é toutes ces montagnes. Pas une habitation, pas m habitant n'apparaissent ; les villages , s'il en existe, sont invisibles; les naturels nous voient paseei sans doute, mais ils se cachent derrière leon rochers. Ces Nubiens, aborigènes, comme toof ceux qui peuplent la Nubie inférieure, appartiennent à la tribu des Chellali, ou habitants des cataractes, Chellalj et ce sont les derniers de race nouba qu'on rencontre en allant au nord ; nous ne verrons bientôt plus que des Égyptiens.

Vers le soir du sixième jour, et après une nairigation de quarante à cinquante lieues, nous abordions au village de Mahatta, petit port où s'arrêtent les bar ques venant du Midi : car Assouan est au-dessous è la cataracte, et il serait impossible de la franchir dam cette saison ; même au temps des plus grandes eam ce n'est pas chose facile. Un reîs spécial, une manière de cheîk de la cataracte, préside à ce périt leux passage, qu'on n'entreprend jamais sans loi. Cette cataracte n'est d'ailleurs pas, ainsi qu'on la représente , la chute du fleuve du haut d'un banc de rochers à pic. C'est un rapide conune les autreSi mais long d'une demi-Ueue, une suite d'écueileet de brisants qui rompent son cours et à travers l«k

Ile de phil^. sôt

quelf il se fraye avec peine un bruyant passage. U nous fallait par conséquent gagner Assouan par terre ; mais, quoique cette ville ne soit éloigjiée que de cinq à six milles, il était trop tard pour nous y rendre ce jonr-^là. Je couchai donc une fois encore sur la barque.

Je n'eus pas lieu de m'en plaindre, car je n'ai de ma vie passé une soirée si délicieuse. Enveloppé d'énormes rochers roses comme tous ceux des environs, le Nil était d'un calme parfait, et il est si large, en cet endroit, qu'il a tout à fait l'apparence d'un lac. Quelques dattiers ombragent le village où nous étions amarrés , seul point de la côte qui soit ouvert, l'horizon étant fermé de tous les autres côtés parles montagnes. L'onde était si limpide, que les moindres objets du rivage , réfléchis nettement par elle, paraissaient doubles : on avait deux paysages, l'un dessiné sur l'azur du ciel, l'autre renversé et noyé dans l'azur des eaux. Et quelle eau! quel ciel! quelle sérénité ! quelle fraîcheur! quelle paix! Le silence n'était troublé que par le roulement lointain de la cataracte , dont le bruit sourd et continu me rappelait les torrents de mes Alpes natales , et me plongeait dans une rêverie mélancolique de plus en plus profonde. J'étais si absorbé en moi-même , que le scintillement des étoiles dans le miroir du lac m'avertit seul que la nuit était venue ; mais quelle nuit! Les jours les plus purs de nos climats nébu-

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leux ne sont que ténèbres , comparés à ces nuits splendides.

C'est ainsi que je fis mes adieux à la Nubie. Mon voyage était fini. Le lendemain je rentrais en Egypte, pays trop connu « trop fréquenté, trop raconté pour qu'il m'offrit l'intérêt des contrées si peu connues, si nouvelles, que je venais de parcourir. Aussi vais-je, à partir d'ici, être bien plus sobre de détails, me borner à des croquis , à des esquisses , et n'entreprendrai-je point de décrire des sites , des monuments, des populations que tant d'autres, et de plus compétents , ont décrits avant moi. Il m*a toujours répugné de me traîner sur les traces d*autrui, el d'écrire des livres avec des livres : rien n'est plus ingrat à mes yeux que de refaire des ouvrages déji faits mille et mille fois. De plus, pour dire des choses neuves sur l'Egypte, et pour se faire une opinion à soi sur tant de points controversés , il faudrait des connaissances spéciales que je n'ai point et ne peux plus acquérir. J'ignore la langue des hiéroglyphes et les autres écritures sacrées ou profanes gravées sur les monuments des Pharaons. En eussé-je d'ailleurs fait mon étude,^ cette connaissance me serait aujourd'hui bien inutile, puisque mes yeux presque éteints ne peuvent ni ne pourront plus jamais rieu lire , pas même les caractères enflammés du finnament.

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